mercredi 23 septembre 2015

Poétesse et chanteuse, Nora At Brahim se raconte

Ce n’est pas tant l’art qu’on exerce que le chemin particulier qui y mène qui est éclairant. Un chemin souvent à nul autre pareil qui marque la différence de ton d’une personnalité artistique à une autre du fait d’expériences dissemblables (mais ô combien instructives) liées à ce qu’on appelle « les hasards de la vie ». Tel est en grande part l’itinéraire de la jeune Nora villageoise jusqu’à la Nora faisant une maîtrise de troisième cycle avec le professeur Jean Duvignaud pour mieux comprendre son propre don ;  -  elle qui a eu la disponibilité et la gentillesse de mobiliser souvenirs et bons mots pour nous le conter…


Cet entretien (enrichi de quelques extraits de ses poèmes) a été réalisé après notre rencontre au festival montagne art qui avait eu lieu au mois août sur les hauteurs de Larba Nath Irathen.



Nora, y a-t-il eu pour vous un premier déclic pour accéder à la chanson ?

Je ne sais pas si on peut parler d’un premier déclic parce qu’on serait obligé de le fixer dans le temps. Or il est évident pour moi que je suis née pour ça…. Depuis l’âge de deux ou trois ans, les femmes chantaient autour de moi, en Kabylie, en toutes circonstances : lors de la cueillette, du battage du lait, lorsqu’il y a une naissance, un mort, le jour de l’Aïd à la visite des saints. La plupart de leurs activités de tout temps passaient par la chanson. Il m’a semblé (bien après) que la chanson était l’outil qui était permis aux femmes.

Seulement l’outil permis aux femmes ou leur outil?

Disons l’outil qu’elles se sont appropriées. En tout cas cela leur était simple parce qu’elles pouvaient chanter en berçant le bébé, en faisant des travaux aux champs ou à la maison… Ainsi ma grand-mère maternelle, allah yerhemha, chantait. Et je sais qu’à toutes les fêtes de son village on l’appelait. Elle était présente à l’arrivée de la mariée,  à la circoncision, à la naissance, etc. ;  elle chantait.  A la fête de la famille qui invite, il fallait être heureux, il fallait danser. Ce n’était pas innocent du tout. C’était du donnant-donnant, parce qu’après ce serait le tour inverse. Ainsi les jeunes filles et les fillettes sans bien savoir ce qui se passait suivaient et se levaient pour danser, manière de signifier certainement à la communauté Flen ou flen a une jeune fille….  Et dans cet ordre des choses ma mère, que je peux qualifier de grande historienne ou de sociologue malgré qu’elle n’ait jamais été allée à l’école, chantait aussi et petite fille je dansais…

Pourquoi « historienne ou sociologue » dites vous ?

Parce que ma mère s’est toujours intéressée et s’intéresse encore aujourd’hui malgré son grand âge à l’histoire. L’histoire de la région et surtout l’histoire de sa famille, les At Kaci de Tamda, dont on connait l’action au 19ème siècle et dont le village, par représailles, fut entièrement rasé par l’armée coloniale. Mouloud Mammeri explique ce fait d’histoire dans son livre (Poèmes kabyles anciens). Et ma mère me raconte ce que lui rapportaient ses propres aïeux  sur le cheikh Ahadad, sur le poète Si Mohand U Mhand.
Le village où j’étais née n’était pas citadin du tout, c’était tout ce qu’il y a de plus village kabyle traditionnel. Mais mon père a été à l’école dans notre village ; d’où probablement une certaine ouverture d’esprit puisqu’on a eu des gens scolarisés dés cette génération. Je me rappelle qu’à 12 ans  mon père m’avait offert un appareil photo, après l’indépendance, quand on a réintégré mon village…. D’ailleurs une femme de mon village, que je n’ai pas connue personnellement, mère du poète Belaid At Ali, a été directrice d’école à l’époque. Moi-même je n’ai pas pu aller à l’école de mon village natal puisqu’il a été rasé pendant la guerre. J’ai été à l’école à Ait Hichem où nous avons habité. Mon village a été reconstruit après l’indépendance…

Donc ma mère chantait comme avait chantée sa mère, sauf que les chants de ma grande mère et de ma mère étaient des chants de la vie de tous les jours, des chants de circonstances mais en aucun cas des chants d’amour ou des chants de révolte…

La révolte est implicite.

Oui. Plus suggérée que directe…. Donc on a toujours chanté autour de moi, ce que je trouvais tout a fait normal. Ce n’est que maintenant que je me pose des questions ; sinon jusqu’à il n’y a pas très longtemps le chant allait de soi pour moi. Sauf qu’a la différence de ma mère et de ma grand-mère, moi je suis montée sur scène. On m’a vu à la télé et ça « ça n’est pas bien » (rires).

C’est jeune que vous êtes montée pour la première fois sur scène ?

Non, puisqu’il fallait d’abord que je fasse mes preuves ; que je fasse une vie et me fasse pousser des ailes ce qui met longtemps à pousser (rires).
Je me suis trouvée en France de part l’histoire de ma famille, comme beaucoup d’autres algériens. Là, j’ai du  reprendre mes études presque à zéro. J’ai changé de voie en m’intéressant au droit d’abord, à la sociologie ensuite. J’ai commencé à écrire ma poésie. Avant de rentrer à l’école comme je ne savais pas écrire je répétais enfant la poésie qui me venait à la tète. Je la répétais devant mes voisines, mes cousines, des copines jusqu’au jour où j’ai su écrire. Dés que j’ai maîtrisé l’alphabet et su ramasser les mots je me suis mise à écrire sur des cahiers qui sont aujourd’hui tout effrités. Ma mère en a même jeté quelques uns n’en voyant pas l’importance et alors que j’étais partie de la maison. Heureusement qu’une de mes sœurs est intervenue pour sauvegarder le reste….

*
Dans le poème JEUNESSE FUGITIVE Nora At Brahim écrit :

« Ma jeunesse est passée en éclair,
Que je n’ai eu le temps de rien
Mon cœur est frêle et sincère 
 en quête d’amour et de bien 
O ! mes amis pleurez à présent
Mon départ est imminent […]

« La jeunesse est fugitive
L’amour n’est autre qu’un fantôme 
 Je veux profiter de la vie
 Pour moi-même, pour vous mes amis 
Ne fusse qu’un jour
 Ce voyage est sans retour »

*

Donc votre carrière au sens moderne commence réellement à Paris ?

Oui. J’ai d’abord commencé par côtoyer quelqu’un qui est connu dans notre monde kabyle c’est Mohand Ouyahya ; j’ai participé à ses ateliers de théâtre. J’étais contente, je me donnais à fond. Je disais des poèmes et je voyais que ça plaisait. Mes ailes commençaient à apparaître un peu. On me disait : mais pourquoi tu ne chantes pas tes poésies ? Je me suis mise à les mettre en chanson, sauf que je voulais faire chanter une amie, très belle, très bonne copine qui faisait aussi du théâtre avec nous, avec une belle voix. Je me suis dis c’est elle ! Mais malgré son accord et le fait que j’avais enregistré certains de mes poèmes sur cassette pour qu’elle écoute, pour qu’elle apprenne, ça n’a pas marché. Elle n’est en fait jamais venue au rendez vous, sans que je sache jamais pourquoi… J’ai raconté ça à un ami du groupe de Mohia. Il a écouté ma plainte puis il m’a dit : Echah ! bien fait pour toi ! Pourquoi tu cours derrière quelqu’un pour chanter tes poèmes ? Pourquoi tu ne les chantes pas toi mêmes !... Ce qu’il m’a dit n’était pas gentil, mais ça m’a travaillé. C’est vrai que c’était mon bébé que j’allais confier à cette copine… C’était les années 80… Alors j’ai repris le fil des choses pour compléter l’équivalent d’une K7  commerciale. Je me suis entouré de musiciens et je suis allée au studio….

Nora accompagnée par un groupe de Tbabla et le soliste Said Akhalfi


*

L’EXILEE :

« O ! ma mère, je vais très loin 
De ce village de médisants 
 Ils ont dit du mal de moi
es vieillards et les jeunes gens 
’ils m’accusent d’énormités 
Devant Dieu ils le paieront
« O ! ma mère, je vais très loin
De ce pays pour me faire oublier
Si tu entends du mal de moi /
C’est que je suscite envies et jalousies 
 Ils ne craignent ni Dieu ni saints 
Mais je sais qu’ils seront punis »

*

Alors comment est né ce premier enregistrement ?

En fait j’ai travaillé avec un groupe de musiciens zaïrois. Dans le milieu culturel de l’époque à Paris, il n’y avait pas de frontière. Le groupe s’appelait Malaika. Et le grand musicien avec qui j’ai travaillé s’appelait Maika Munan. J’ai travaillé puis j’ai enregistré avec son groupe.

Maika Munan .


Et cela ne posait aucun problème au niveau de l’orchestration entre la poésie kabyle qui est la tienne, et les rythmes de la profonde Afrique ?

Non, parce qu’il y avait aussi des musiciens algériens que j’avais associés à ce travail, notamment pour le rythme l'incontournable Rabah Khalfa. C’était une bonne mixture. Pour comprendre ce croisement, il faut aussi savoir qu’en France c’était l ‘époque de « touche pas à mon pote » ; ce qui veut dire qu’il y avait une solidarité et une union entre tous les étrangers ; entre toutes les personnes conscientes de leur situation de mis en marge. On s’abordait plus facilement. C’est ainsi qu’est née ma première K7 que j’ai confiée pour sa distribution à Mustapha Aouchiche, qui est décédé peu après, allah yerhmou.

Après cela j’ai été très vite sollicitée en France par un festival qui s’appelle « fêtes et forts », un festival qui a tourné autour des forts auquel j’ai participé et pour lequel on a eu une grande presse. C’étaient mes premiers pas sur la grande piste publique…

A cette époque j’étais à l’université et je faisais du droit. Parce que durant cette partie de ma vie il me semblait nécessaire de faire du droit pour défendre tous ces pauvres gens, toutes ces femmes et de l’injustice en bref, rétablir la justice à tout point de vue (quelle belle utopie). Enfin, j’avais des idées grandioses… En 87 et 88, j’ai été invitée à chanter au Festival international de l’amitié organisé en Algérie… Mais j’ai appris malgré moi aussi à cette période à ne pas dire que je faisais des études supérieures. Pourquoi ? Certaines personnes qu'on côtoie dans ce milieu, ce sont des militants, des gens de bonne volonté, des gens courageux qui veulent bosser dans la culture, pour leur pays mais ce sont souvent des gens qui n’ont pas eu une formation supérieure. C’est d’ailleurs lors de mon passage en Algérie, quand j’en ai parlé à des journalistes qui ont fait de beaux papiers sur moi, il a fallu après que j’assume. J’étais même gênée qu'on ait tant parlé de ça. D’ailleurs quelqu’un m’avait franchement interpellé un jour : si tu as fais toutes ces études, qu’est ce que tu viens faire dans la chanson ?..  Lui me l’avait dit amicalement. Mais c’est une chose que je sentais nettement autour de moi de la part d’artistes, d’organisateurs de spectacles ou autre… Comme si tout le monde acceptait de voir l’artiste juste comme quelqu’un destiné à amuser la galerie.

Un saltimbanque….

Oui. Un amuseur. Et cela me gênait. Aussi, après mon passage au Festival de l’amitié en Algérie, je me suis dit : j’assume ! C’est un outil de plus. Je n’en ferais pas un tabou ! Si je l’ai choisi, c’est que j’aime mon métier, que je le fais avec mon cœur et avec tous les outils et les connaissances qui vont aujourd’hui avec… D’ailleurs même pour mon activité artistique, j’ai eu à suivre une formation complète d’une année. C’est au cours de cette formation que j’ai rencontré Thierry Bedoucha, un de mes profs, qui a été bassiste de Charles Aznavour. Quant à Serge Haouzi (le batteur d'Enrico Macias) j'ai eu le plaisir d'avoir travaillér avec lui sur un de mes enregistrements grâce à mon arrangeur Roger Poulet. Tout ce qu’on apprend sert donc bien à quelque chose…
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Alors qu’elle est la continuation entre la petite Nora d’antan, la villageoise qui n’allait pas encore à l’école  et la Nora universitaire et artiste fleurie d’aujourd’hui?..

Il y a sûrement un fil conducteur qui fait que tout ce qui nous arrive dans la vie se rejoint. Mais je pense que l’inspiration que j’ai eue très jeune par l’intermédiaire des femmes de ma famille et de mon village était une base, une sensibilité au même titre qu’on apprend à quelqu’un à admirer la nature, les fleurs, à être sensible. Ces femmes exprimaient ainsi la joie et la douleur. Tout passait par la chanson. Comme l’éducation faisait qu’on ne peut pas dire tout ce qu’on pense, qu’il ne faut pas élever la voix, surtout ne pas sortir dehors avec tous les interdits qu’on connaît en Kabylie, voilà que la chanson se présentait comme le seul outil par lequel on peut s’exprimer, montrer ou appeler au secours quant à sa douleur ou par rapport à l’injustice de la société.

Comme si c’était la seule bibliothèque ?...

Oui. Comme si c’était une bibliothèque… Ensuite j’ai été très intéressée par la photo et par la poésie. Tout en écrivant des poèmes, je lisais  Paul Verlaine, Victor Hugo,  Aragon et « Les mains d’Elsa » dont on ne peut pas passer à coté ; ce qui m’a beaucoup nourri… En fait je ne sais pas expliquer comment les choses sont venues les unes après les autres, parce que tout cela allait de soi….

*
L’AMOUR BRULE :
« Ton amour me brûle 
 Ne sois pas cruel 
L’amour, il faut le saisir 
 n’est pas éternel » 

*
MON AMOUR A MOI :

« […] J’aimerais être un enfant 
Pour me blottir dans tes bras 
Tu me protégerais du néant 
Toutes les nuits tu me berceras
Loin des yeux très prés du cœur
Ta pensée toujours vers moi
« J’aimerais être une montre 
 et ta main serait pour moi 
Ton regard à chaque instant
 en tout lieu fixé sur moi 
Je serais ta notion du temps 
 Tu ne pourras vivre sans moi »

*

Nora At Brahim au Festival montagne art. Photo Abderrahmane Djelfaoui

Vous écrivez des poèmes et vous vous mettez  à les chanter, en France comme en Algérie, mais en même temps vous préparez une maîtrise de sociologie ? Pourquoi ?

C’est un moment où j’ai décidé de ne plus continuer ma première voie pour être une grande avocate, mais plutôt de faire de la sociologie pour comprendre. J’aime bien soulever le couvercle, ma marmite à moi. Et bien que le droit m’ait servi, j’ai bifurqué ; j’ai fait un troisième cycle en sociologie avec Jean Duvignaud. Je lui ai présenté mon projet de travailler sur l’artiste-chanteur- poète dans la culture berbère….

Mais en fait à quoi ces études ont-elles servi ? Je pense simplement ça a servi à ce que je prenne confiance en moi. Sur cela, on ne m’a d’ailleurs pas posé de questions après et je n’ai pas eu a expliqué de façon sociologique le pourquoi du comment des choses. Une fois que j’ai compris pour moi-même, j’ai du prendre de l’assurance. C’est comme si j’avais des choses à justifier juste pour moi-même et que pour ça j’ai des bagages…

*

S’IL TE PLAIT DESSINE-MOI TA MAISON !

« Une maison de paradis 
 De fleurs et de tapis 
 A l’abri des souffrances 
Au foyer d’insouciance.

« Je ferai un foyer parfait 
 En Méditerranée
Des fenêtres sur le monde 
 Et d’autres sur mon pays.

« J’inviterai tous les enfants 
de part le monde entier 
 Qui ont peur, qui ont froid 
Qui ont besoin de joie

« J’inventerai un dictionnaire 
 Et l’ordre des matières 
Je le ferai par thèmes :
L’amour, la paix, je t’aime

"Une maison remplie d’amour 
Aux murs tout en velours 
Composerai des romances
 Musique en permanence

« Je ferai des habits de soie 
De chaque enfant un Roi
 Embaumerai les gamins
 De musc et de jasmin

« Tous, leur lit sur la verdure 
 Le ciel en couverture
La chaleur du soleil 
 Au pays des merveilles »

*

Nora At Brahim . Photo Abderrahmane Djelfaoui




 Entretien réalisé par Abderrahmane Djelfaoui


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