vendredi 20 avril 2018

Fin des mimosas, fin de l’hiver ?...



Aux tous premiers jours de janvier, lumineux il est vrai cette année, je rencontrais au détour d’une rue de village dans le Sahel un jeune mimosa au tronc lisse, gris et fortement incliné... Un petit miracle puisque en général les mimosas fleurissent dans l’algérois aux premières semaines de mars...
C’était mon premier de l'année à la veille de la fête de Yennayer... 
De son tronc incliné par les vents, un riverain avait eu l’idée simple de mettre une planche sous une des branches pour le tenir plus à l’aise dans le frémissement de son éclat…
J’ai donc photographié cet arbre sauvage de tranquillité et de beauté, en souhaitant qu'il nous rapproche plus du miracle quotidien de la nature, sa simplicité et sa sérénité...





Et un selfie souvenir du Sahel…

En fait, le premier dont j’ai gardé la photographie date d’il y a … 13 ans ! C’était un jour de petite brume au Quartier des Jasmins, quartier « historique » qui a bien changé aujourd’hui et sur lequel, par le tragique hasard d’une catastrophe (inondations de Bab El Oued de 2001) j’avais écrit un petit poème paru dans mon recueil : « ô ville de cent lieux, ville noire » paru en 2008…







En fait le mimosa (les mimosas, devrait-on dire) est une variété des acacias et, sous des formes différentes, avec ou sans épines, dont on peut extraire ou non une « gomme arabique », qui est très répandu dans notre pays, au nord bien sur, mais jusque dans certains oued asséchés du Hoggar. Son nom commun en arabe est « talha »…


Dans cette intéressante encyclopédie (bien plus rare que les livres de cuisine et de sucreries) publiée en 2000 à Alger, l’auteur note à propos de la variété Acacia arabica Willd :


« Les feuilles tendres de mimosa sont utilisées contre les maux de gorge et comme cicatrisantes. Sa gomme mélangée avec du blanc d’œuf peut être utile pour les brûlures ». Et d’ajouter en conseil quelques alinéas plus loin : « Les acacias doivent être utilisés avec modération ; à éviter en cas d’inflammations rénales »…




Mal de gorge, maux d’hiver…

Entre une succession de jours et nuits de pluie battante et quelques éclaircies, un de ces mimosas de Ain Naadja, banlieue sud d’Alger,  dore ses boules duveteuses sous un brin de soleil tamisé attendant un printemps qu'il annonce déjà... 




Et la nuit, même nuageuse et sans lune, il donne l’impression de feuillages étoilés en bordure des grands boulevards…


Très vite, en moins de deux semaines, il fleurit de toute sa magique amplitude alors que bien d’autres arbres, majestueux, sont encore dénudés…



Et ses boutons de se mettre peu à peu à chuter et dorer discrètement, mais surement, les bords des parapets et des escaliers publics qu’il ombrage…


En fait à cette période (fin mars, début avril) le printemps sort plus que le bout de son nez… Ce sont les derniers jours de magnificence du mimosa en fleurs…


Un arbrisseau, mais aussi un arbre pouvant atteindre plusieurs mètres de haut qui nous vient de loin, de très loin. Transplanté d’Australie (où il fleurit d’ailleurs en septembre, puisque c’est l’hémisphère sud), il s’acclimate en Europe du sud au 19 eme siècle, puis sur les rives nord de l’Afrique tout comme son compère l’eucalyptus qui lui aussi venait d’Australie et fut planté, dit-on, pour la première fois en Algérie du coté de Chéraga. Mais cela est encore une autre histoire…

Puis c'est la decrepitude de tout le fleuri de l'arbre.... Les boutons disparaissent. On les retrouve encore parfois complètement déteints sous d'autres feuillages morts...




En tout cas les trois coups pour le début de la pièce du printemps ont été donnés.

Un mythe dit que le mimosa aurait le pouvoir de favoriser les rêves prophétiques…
Alors : renaissance et perpétuation…



Abderrahmane Djelfaoui, texte et photographies

samedi 14 avril 2018

Paris s’arrose (mars 2004)


Le bombardement de la Syrie dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 avril 2018 a soudain fait ressurgir une archive poétique de ma mémoire…
Celle d’un de mes Paris mélancolique, mais un Paris pacifique et ouvert comme peut l’être le vol gracieux d’un pigeon...




Ici (dans cet article) le jeu de va et vient entre des poèmes lointains déjà (2004) et des photographies que j’ai prises prés d’une quinzaine d’années plus tard…


Paris donc et, dans Paris, la Seine d’abord…



qu’est-ce donc que ce fleuve
sinon déjà une mer
en ses profonds cils imaginaires

et ses péniches
des navires à pigeons
annonçant belles autres rives
d’ailes

et tous ces ponts si différents
à enfermer ô lumière
tant de fragrances à souvenirs

qu’est-ce donc que ce fleuve
qui d’une Seine unique
a poli des mille et cent d’amours

lui qui me pousse par les escaliers de ses quais
abandonner les boulevards
approcher ces étranges oiseaux
têtes de pingouins onduler mouettes
à la berge pacifique du ressac



Ce qui me rappelle (ce qui n’est pas si difficile pour un homme de ma génération) de nombreux vers du poète turc Nazim Hikmet écrits à Paris, dont ceux-ci :

…Dans quelle ville as-tu mangé
le pain le plus blanc ?
A Paris,
surtout les croissants :
tu te croirais à Istanbul
chez un boulanger de Chehzadé.

Qu'as tu aimé le plus fort à Paris ?
C'est Paris….

Un poème de mai 1958 qu’il faut bien évidemment relire en entier pour ses si justes détails d’époque et d’atmosphère d’une autre guerre… Une ville par ailleurs bellement célébrée par une poignée de poètes de la Résistance : Aragon, Eluard, Seghers, Desnos mais aussi d’autres dés le 19 eme siècle, tel Baudelaire, qui en firent par delà le fracas de révolutions (avortées) et de conquêtes coloniales (tues) la capitale de la modernité poétique…


place des Vosges

à Zazi


une femme me fut là
cœur et histoire
gazelle brune
fine en émoi

et comme si le temps avait
soudain fermé ses pages
violemment
elle disparue
laissant hébétées les arcades
le jet d’eau en pleurs et
au bout d’un banc à coté de moi
un oiseau me picorant la mémoire

Lycéennes et lycéens  sortant d’une visite guidée à la maison de Victor Hugo…


Paris ce fut à cette période précise la rencontre avec les poètes Abdelatif Laabi (frondateur de la revue Souffles et traducteur de la poésie palestinienne de combat) accompagné de son épouse, ainsi que de Pierre Dhainaut qui arrivait de Dunkerque avec sa femme ; tous invités gaiement par le couple Mazo…


à Bernard et Mireille Mazo

il pleut sur la Marne
à mouiller la chanson
des poissons endormis

il pleut d’elle
une pluie d’anges
évanescents

si lentement qu’un canard
la remontant semble être
lui-même le courant

Je n’ai malheureusement pas pu retrouver trace de photos prises à ce moment là. (Nous devions retrouver Nimrod Bena, Lionel Ray, Mohamed Bennis, Luis Mizon et d’autres poètes encore à la Sorbonne…) N’empêche ! Une page manuscrite d’un poème de Pierre Dhainaut …



Un poème de Bernard Mazo qui m'était dédicacé et même traduit à l'arabe...


Ainsi qu'une interview que llui avaéit faite le journal El MOUSTAQBAL (2 decembre 2000) et dont il était fier...


"20 000 poètes écrivent de la poésie en France, 
mais la vente de chacun de leur recueil 
ne dépasse pas les 300 exemplaires..." dit-il

Ce Paris pluriel, Paris de la camaraderie et de l’estime dans le respect des différences, leurs richesses et complétude ne serait-il plus qu’un souvenir ?… 



ô Maillol aux champs
Maillol au vent
tes femmes pensent
tes femmes dansent
immobiles et nues
si belles et
polies au Jardin
des Tuileries



D’Alger je ne cesse pourtant d’en rêver (naif ?) le demain d’une neuve rive, mer d’hiver à mes jetées…. Rêver par delà la nuit du vendredi 13 au samedi 14…



Abderrahmane Djelfaoui, poèmes et photographies


vendredi 23 mars 2018

« … il rugit comme un tigre affamé… », le poète errant, le poète banni…


Sa vie durant Li Po a vécu au grand air et voyagé à pied ou poussant son cheval d’une cravache d’or pour traverser lentement d’innombrables plaines, hauts reliefs, forets, gorges et  fleuves du vaste pays de la Chine des Tang, il y a de cela treize siècles…
Des pérégrinations inouïes qui ne sont pas sans rappeler celles, plus harassantes  et misérables, de Si Mohand U Mhand, au 19 ème siècle, à travers monts et plaines d’une Algérie sous le joug colonial du sabre et du goupillon… Si l’un et l’autre poète, à 11 siècles de distance, vécurent presque le même nombre d’années (Li Po, 63 ans ; Si Mohand U Mhand, 57 ans), Li Po semble être le poète du plus grand des périples imaginables à une époque ou l’on n’avait même pas encore inventé l’horloge…


Joueuse chinoise de polo au 8 ème siècle, dynastie Tang
(musée des arts asiatiques Guimet, Paris)

La légende veut que Li Po soit né en pays tartare dans le Turkestan, puis qu’à l’âge de cinq ans il traverse, avec son père, des milliers de kilomètres pour s’installer dans la riche province du Sichuan… Si le Turkestan est constitué de steppes et de déserts, le Sichuan est une région de hautes montagnes, de 6000 à 7000 mètres d’altitude, difficiles d’accès, mais enserrant de belles rizières…

A dix ans, grâce à l’activité commerçante de son père intégré à « la route de la soie », Li Po communique avec différentes communautés perses, indoues, juives, chrétiennes, musulmanes ou « barbares » tout en apprenant plusieurs langues d’Asie centrale. (A ce propos, il faut savoir qu’après l’envoi en Chine d’une délégation musulmane par le 3ème calife, Uthman, l’empereur Huaisheng avait ordonné en 651 – soit 50 ans avant la venue au monde de Li Po- la construction d’une mosquée à Can­ton en mémoire à Mohammed Prophète de «la religion du Livre»...)  

A peine sorti de l’enfance Li Po lit Le Livre des Poèmes, « le plus ancien recueil poétique de la Chine dont Confucius disait qu’un homme s’éveille à sa lecture » [1] . Et le poète de souligner dans un de ses vers :

A quinze ans j’appris l’art de l’épée.

Pour avoir une idée des civilisations connues à cette époque, rappelons qu’un général arabe d’origine berbère, Tarik Ibnou Ziyad, à cette date, se lance à partir du Maroc à la conquête de l’Espagne sous domination des peuples barbares Wisigoths d’origine germanique …

Li Po (à plus de 10 000 kms de l’océan Atlantique) est alors un jeune homme excentrique et fortuné. A 25 ans, gradé docteur et poète parmi les milliers de poètes de l’empire, il écrit aussi bien de la poésie classique que moderne et a déjà été longuement initié par un ermite de montagne à la philosophie tao, un des piliers fondamentaux de la pensée chinoise avec le bouddhisme.

Mais le feu de l’aventure va vite lui faire quitter sa famille, sa province avec la possibilité d’un bon poste de mandarin pour descendre le Long Fleuve vers la Mer de Chine à la recherche de l’immortalité par la méditation et la poésie… Sur ce fleuve, le troisième au monde après le Nil et l’Amazone (ce dernier encore inconnu), il atteint les fameuses Trois Gorges qui s’étendent sur plus de 300 kms…



Faisant ses adieux à ses amis (Li Po ne devait plus jamais revenir dans sa province d’enfance), il écrit :

le Fleuve pénètre désormais dans une étendue immense
la lune descend dans le ciel comme un miroir en plein vol
les nuages naissants tissent des pavillons, tel un mirage
toujours j’aimerais le fleuve de mon pays natal
à dix mille li [plus de 5000 kms] il accompagne encore la jonque du voyageur…[2]

On imagine l’émerveillement de Li Po devant la magnificence des paysages, de jour comme de nuit, vus à partir du pont d’une jonque en bois de poirier parmi les jonques qui naviguent ces eaux himalayennes depuis plus de cinq siècles…

Mais, au lac Tung-ting son compagnon et ami Wu Chi-nan meurt … « Sous la canicule je pleure de désespoir sur sa dépouille, jusqu’à ce que je n’ai plus de larmes et que je pleure du sang… » 

Continuant son voyage il ne va pas moins dépenser des centaines de pièces d’or généreusement au profit de jeunes gens sans le sou, mais aussi pour le plaisir de jolies courtisanes ainsi que pour le vin qu’il apprécie par-dessus tout…
Au bord de la mer de Chine il séjourne dans les temples et monastères des montagnes nommées : la Terrasse du ciel, le Rampart rouge et la Mère du ciel…

cette nuit je loge au Temple du sommet
je lève la main, elle touche les étoiles
je n’ose parler à voix haute,
de peur de déranger les habitants du ciel

Peinture de Yan liben, début de l’empire Tang

Li Po se consacre au bouddhisme zen, contemplatif, qui, en opposition à la vanité de la vie des villes, exprime une philosophie de l’être libéré uni à la nature, philosophie qui attire vers de grands maîtres un nombre grandissant d’hommes de lettres et de moines dans les temples: grottes creusées à même la falaise des montagnes…

[…] des nuages parfumés s’élèvent de la montagne
une pluie de pétales de fleurs tombe du ciel
joyeuse est la musique céleste
plus encore, les cris plaintifs des gibbons
allègre, dégagé des affaires du monde,
ici je me sens, enfin, à l’aise.

Caractères  / 壯觀, « grandiose/magnifique » écrits par Li Bai en 735 sur la falaise ou se trouve le Xuankongsi


Approchant la trentaine, Li Po, revient à l’intérieur des terres, loin des rivages de la mer de Chine, à Anlu. Il s’y marie à la petite fille d’un ancien Premier ministre dont la famille n’a plus de rapport avec la cour impériale… Là, il va vivre une dizaine d’années dans la maison de sa belle famille s’absentant un nombre incalculable de fois pour aller aux cascades et grottes de la montagne de Lu Shan avec ses temples et monastères ; à la source de Nan-yang ; à la Montagne sacrée du centre , sinon méditer au Pavillon de la grue jaune face à l’ile des perroquets dans l’immense capitale de l’empire (un million d’habitants) où il ne cesse de rencontrer amis, poètes, dignitaires, artistes, alchimistes, moines et amantes de circonstance qu’il chante (ou chantera de mémoire bien des années plus tard) dans de nombreux et mélancoliques poèmes sur l’ivresse et la mort…

[…] j’aime les montagnes célèbres,
Mon cœur y est libre
Je rince ma bouche avec ce nectar de jade, et lave mon visage de sa poussière
Enfin en accord avec mon souhait de toujours,
Je prends définitivement congé du monde des hommes.

Concentration de souffle et d’énergie au mont Lu Shan (voyages-chine.com) 

Ayant atteint la quarantaine, -et son épouse décédée-, la renommée de Li Po atteint la capitale impériale et parvient aux oreilles d’un ministre du palais… Le père Amiot, un jésuite français du 18 eme siècle, sinologue installé en Chine pendant 43 ans raconte de façon aristocratique dans portraits des chinois célèbres l’anecdote qui fera de Li Po une personnalité enfin reconnue et installée au cœur de la Cité interdite….
« J’ai dans ma maison, avait dit Ho-tchi-tchang à l’empereur chinois, le plus grands poète qui ait peut être existé : Je n’ai pas encore osé en parler à votre Majesté, à cause d’un défaut dont il parait difficile qu’il se corrige : il aime le vin, et en boit quelques fois avec excès. Mais ses poésies sont belles ! Jugez-en vous-même, seigneur […]
« L’empereur Ming-Huang lut ces vers et en fut enthousiasmé. « Je sais, dit-il, condescendre aux faiblesses de l’humanité. Amenez moi l’auteur de ces poésies : je veux qu’il demeure à ma Cour, dussé-je ne pas réussir dans les efforts que je tenterais pour le corriger » »

Li Po

Le Marquis d’Hervey-Saint-Denis (considéré au 19 eme siècle  et aujourd’hui plus comme un traducteur mondain qu’un sinologue rigoureux) poursuit le récit du père Amiot :
« Le souverain lui assigna une place parmi les lettrés de sa Cour, et prit tant de plaisir à sa conversation qu’il ne fut pas longtemps sans l’honorer de sa plus intime familiarité. Il lui donna un appartement dans celui de ses jardins nommé Theng-hiang-ting, [jardins de pruniers et de pêchers] où il allait se délasser après avoir terminé les affaires de l’Empire. Là, délivré de la gène du cérémonial, il s’entretenait avec son sujet comme avec son égal ; il lui faisait faire des vers et surtout des couplets de chansons qu’ils chantaient ensuite ensemble, car l’empereur aimait la musique, et Li-tai-pé [Li Po] joignait à ses autres talents celui de chanter avec grâce. Tandis que le poète composait, l’empereur poussait parfois la complaisance jusqu’à lui servir de secrétaire »…[3]

Cheval à la parade ; statue de terre cuite. C’est un cheval de ce type, plus les habits de cérémonie que Li Po reçoit de la part de l’Empereur à sa nomination à la Cour…

C’est l’époque où Li Po écrit sa série de poèmes « Devant le vin » qui restera célèbre dans l’histoire de la littérature.

 un bon conseil, ne repoussez jamais la coupe
le vent du printemps arrive et nous sourit
pêchers et pruniers, vieilles connaissances
pour nous s’épanouissent et ouvrent toutes leurs fleurs
les loriots chantent dans les arbres émeraude
la lune claire se mire dans la jarre en or
hier le visage juvénile,
aujourd’hui les cheveux blancs nous pressent
les ronces envahissent le Palais du tigre en pierre,
les cerfs se promènent sur la terrasse de Ku-su
dans les demeures des rois et des empereurs des temps antiques,
les portes sont maintenant refermées sur de la poussière jaune
alors pourquoi ne pas boire ?
les hommes d’autrefois, où sont-ils aujourd’hui ? 

Une poésie dont le ton final nous rappelle étrangement les quatrains pessimistes et tranchants d’une poésie perse de graphie arabe ; le chant brûlant d’un buveur de vin et « crieur » de la fin amère de l’homme : Omar Khayyam! Un poète originaire d’Asie centrale aussi mais dont l’œuvre ne naitra que trois siècles après celle de Li Po, soit quinze générations après le maître tao dont l’arbre généalogique affirme qu’il est le descendant de Lao Tseu …
Cette illustre ascendance de Li Po ne pouvait le prémunir longtemps de la pourriture du sérail, des histoires de harem et du pouvoir occulte du Palais… Le poète Jen Hua écrira à Li Po : « Tu jouissais de la faveur de l’empereur…. Tes nouveaux poèmes étaient sur lèvres des dames de la cour… Mais de puissants mandarins, jaloux de ton immense réputation, comme une meute de chiens se mirent à aboyer. » Li Po est forcé au bout de quelques dizaines de mois de faire sa demande de retraite dans un monastère, ce que l’empereur vieillissant lui accorde…

Dragon en bronze-dynastie Tang - british-museum

Et sans revoir ses enfants, qu’il pleure, Li Po va se remettre en marche vers le Mont du repos des nuages dans le nord-est de la Chine… Il rencontre l’autre grand poète de son époque, Tu Fu, de 10 ans plus jeune que lui, avec qui il va voyager une année durant vers la mer de Po qui borde aussi, plus loin au nord, la péninsule coréenne… Plus tard, dans un poème dédié à cette amitié, Tu Fu écrira :

Tu Fu, auteur de « Une Mouette entre ciel et terre »


… la poésie de Li Po est à nulle autre pareille,
son talent suprême hors du commun…

A cinquante et un an, Li Po remonte le Fleuve jaune, jusqu’au parc Liang, où il se marie à la petite fille d’un autre ancien Premier ministre elle même adepte avertie du taôisme… Ce nouveau mariage a peine consommé, Li Po se retrouve aux frontières nord prés de la Grande Muraille de Chine où il rencontre un général d’origine étrangère contrôlant la moitié des forces militaires de l’empire devant contenir les incursions barbares des Huns… L’empire commence à connaitre de profondes divisions et des sécheresses qui charrient famines et épidémies ;  le régime aux mains d’un Premier ministre tyrannique est de plus en plus impopulaire…

Trois ans plus tard, on retrouve Li Po à plus d’un millier de kms au sud du pays, prés du Long Fleuve accompagné de Wei Hao à qui il confie l’ensemble de sa poésie pour l’éditer. Ce dernier écrit de Li Po dans sa préface :
« … Ses pupilles étincellent, il rugit comme un tigre affamé. En habit de cérémonie, quelle aisance, quelle allure !... Sur son cheval superbe, accompagné de ses belles courtisanes, partout où il va le gouverneur du district vient l’attendre dans la campagne pour l’accueillir et l’inviter… »
Mais à l’hiver 755, le général que Li Po avait rencontré prés des frontières descend sur le sud avec son armée et conquiert la capitale et se déclare empereur…

Li Po décrira dans un de ses poèmes :

… la passe Hsien-ku protège les résidences impériales
le sort du pays est entre les mains du général Ke Shu-han
les longues lances arrivent, trois cent mille !
on ouvre les portes aux chefs du massacre
ducs et mandarins deviennent esclaves comme des chiens et des moutons
les hommes loyaux et droits sont hachés en pâté…


La petite pagode de l’oie sauvage, dans la capitale impériale des Tang (Chine-culture.com)

... sous le pont de Tien-tsin, l'eau coulait avec des vagues rouges de sang
les squelettes blancs s'entassaient en pagaille comme du chanvre
on s'est enfui vers l'est, vers le pays de Wu...

La suite des événements est digne d’une tragédie shakespearienne… Un des petits fils de l’empereur envoyé avec une partie de l’armée dans le Lu Shan, où se trouvent réfugiés Li Po et sa femme, fait croire qu’il agit contre les rebelles au nom des intérêts de la réunification de l’empire. Or, cet arriviste ne pense qu’à se tailler un royaume à sa petite mesure… Li Po ne le sait pas et est reçu par lui en grand pompe sur la grande jonque de la marine royale sur le Grand fleuve.. Traquenard ! Li Po s’en rend compte trop tard et fuit. Les événements se précipitent. Le prince est arrêté et exécuté, mais Li Po pèse désormais l’opprobre de la trahison… Il est arrêté, emprisonné durant sept mois…. Toutefois une enquête d’un haut dignitaire du régime l’innocente. Li Po est libéré ; mais le ministre qui avait signé sa libération tombe à son tour en disgrace;  le poète est alors banni, exilé pour une durée de trois ans dans les montagnes du Ye lang qu’il va rejoindre en remontant lentement en jonque le Long fleuve


"...mais à peine le temps d'un mouvement, un homme dans ce monde a déjà péri..."

Li Po meurt en 762.

 Du poète, le Marquis d’Hervey-Saint-Denis écrit que son nom« est depuis plus de mille ans si populaire en Chine qu’on l’y trouve partout inscrit, dans le cabinet du lettré comme dans la maison du laboureur, sur les rayons des bibliothèques ou sur les panneaux des plus pauvres murailles, sur les bronzes, sur les porcelaines et jusque sur les poteries d’un usage journalier »…



La carte du poème, « Shàng yángtái » (« Sur le balcon »), unique exemple restant de la calligraphie de Li Po, aujourd'hui conservé au musée de la Cité interdite  à Pékin

Eclatante et troublante destinée et postérité qui verra l’année même de la mort du poète chinois naitre, dans le Khuzestan, Abû Nuwâs qui deviendra l'immense poète iranien de langue arabe que l'on sait... 762 est étrangement aussi l'année de la fondation de Baghdad appellée Madinet es-Salem (Ville de la Paix) par le Calife El Mansur...
Figurine de Li PO







Abderrahmane Djelfaoui






[1] Dominique Hoizey, traducteur de « Sur notre terre exilé », de Li Po (Li Bai) ; 1990
[2] Traduction de Cheng Wing fun et Hervé Collet (« Li Po l’immortel banni sur terre, buvant seul sous la lune ») ; 2010
[3] Poésies de l’époque des Thangs, traduites du chinois et présentées par le Marquis d’Hervey-Saint-Denis ; 1862

vendredi 16 mars 2018

Alger séparation





elle disait


ferme les yeux
étouffe le klaxon des mots
et laisse-toi descendre
jusqu’à la jointure de mes os

mais cette ville sépare
nos pieds des sables
nos rires
de leur sillage

pour certain matin  tordre
nos cous dans la rade



...............................................................................



qu’est-ce qui fond
soir de cette ville
ma ville

que l’obscure lueur
de lieux anonymes

étoile
suspendue
sans plus de mémoire

aveugle amante
d’indu nom en son soir






ici nos aubes


creuset d’astéroïdes
brûlent croissants en Vésuve
yeux forêts de fatigue

filtrées de leur peine
elles allument un brin
de cieux inédits


...............................................................................................



ville affalée
d’amertume

prairies et
chardons
y survivent
lambeaux de ciel
greffés

*

ville où nous vivons
sous nuages éboulis
et souterraines galeries du dégoût

mais quand d’autre cime
l’oiseau passe
se racontent à l’or vieilles romances






c’est dans cette ville
qu’il m’arrive rêver
du désert

pierrailles
vents et lunes
d’errance

c’est en ses désordres loqueteux
généreux restes quotidiens
dégradés et haves
que se conçoit (sevra) le rêve
chuintant
d’une paix philosophale



---------------------------------

cette ville reste
suspendue
étages en mer

la nuit fissure
l’horizon
d’une pluie seule
à sillonner les rues

Ah si les yeux
pouvaient s’agenouiller
boire
à la flaque du monde

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la ville tousse ses buées


la pluie en’ allée
éveille brûlée
un midi esseulé

la poésie pose là
parfois ses dés
d’une pluie solaire

par-delà les sables des pensées
la mémoire égrène
un futur de déraisons


......................................................................


ces escaliers
où tous bruits de la ville
soudain s’estompent
ouvrant marche à marche
l’été aux rumeurs de cieux autres

c’est Alger

encore elle la fourbe
qui s’offre courbe de sa baie
entre hauts frémissements
d’arbres et
l’oubli




j’ai tant marché dans cette ville
mémoire tue
rues oublieuses  oubliées
où s’arrête parfois
un de ces retraités
au goût de cuir
déchu

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quand
soudain
un navire
remonte
pétaradant comme un scooter
la grand rampe des quais

illusoire
port
sans partances




tôt matin
martinets fous des brumes
au silence plané des mouettes
sans rumeur visible sur mer

une lumière crevette
sur les bâtiments à quai
évente à tous cils
ses rêves

elle sourit épaule nue
à un nuage qui file
une pudique tendresse
à son ultime chance de caresse

elle perd nuit
à la gaine d’aube



..........................................................................


Alger sèche sous la pluie
comme si les bulbes noirs
du ciel
aspiraient toute l’humidité
des terrasses
feuillages et rues

elle s’éveille
aux ablutions
avant de défenestrer
ses aveux
au premier cri
d’une mouette





Cité Pouillon, Villa Raïs


 ...


Mais pour y aller
De ma banlieue commencer
Extrême bus à prendre
Autoroute de trombes bruits et vents
Avec le sourire voyageur d’une enfant

Puis le téléphérique
Jusqu’au minaret d’église
Pointant son croissant aux matins
Pour inscrire quelque virgule
A la grisaille
Du monde

Dessous

L’insecte téléféérique

Sur Belcourt
Encâblé

Vieux garages
Usines trépassées
Quartier indien
Quartier de  squaws
Oublié des dieux

Ah  cervantuesque  ville
De mon enfance
Démurée de ses silences

Au choix du cœur
Choix du souffle
Prendre les escaliers éclopés
Du djebel

Ou le téléférique
Poussif
Dont on se demande s’il ne tire pas
Encore au gazogène
L’ascension oblique
De sa rebelle colline en ruines

Tout cela donc et bien d’autres encore

Avant d’atteindre aux vieux palmiers
De Boufarik
Elevés ici
Sur la pierre blanche d’auteur
Venue elle
Des sud
Confins
De France

Là haut  vue magique :

Conteneurs métastasant le port
Alignés aux quais d’un train perdu

D’un sifflet
D’une houle dans la brume
Ombre plissée
Faux dattiers
Ceux d’une  Mitidja avant béton
Ici transplantés lors d’une autre guerre...

C’est tout cela  E-dzâyêr
La perle
Blanche
Merveille toute mouillée en ses dessous
Trop discrète au fard de jour
Pour être honnête épouse d’un seul
Bon dieu

Mais une fois là plus envie de débouler
D’hauteurs si racées aux basses poussières
du délire





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Humblement :
Perches lovées aux cieux derniers
Les arbres palmes de lumière ont
A l’heure d’aire
Arôme de poivrons frits

------------------------------

 



C’est aux soleils et tortures

Dans cette ville où l’oiseau siffle
Encore un souvenir
De plaines et d’éphémère
De tant d’empires passés
Plus quelques représentants d’anges
Que s’alignent aux crêtes des collines
Roches de silence
Pierres impatiences

----------------------------------




Au lendemain de tempête
La cité se fait (encore) œuf
De faux silence
Air de faïence
Antique oubli...

Elle aura aidé la douleur
A glisser sa larme
Et l’oiseau envier
La migration...





el djazaïr


plume d’oiseau arrachée
aux calendes du doute
bleu nylé des collines du temps
qui de blanc furent
et disparurent

ville d’eaux inconnues






comme si


elle se vêt chaque matin
d’une lumière neuve
aux rets d’un café noir
veuf du lendemain



Abderrahmane Djelfaoui, poèmes et photographies