lundi 24 décembre 2018

Redon Street-art


Tag sur un mur des Friches Garnier, ville de Redon, Bretagne, mars 2017





Ma fille aînée venue de Redon pour babiller avec les trois jolis bébés 
de mes nièces et de mon neveu,
nous en avons profité pour "sabler" nos retrouvailles familiales avec de petits gateaux traditionnels algérois (Helwet ettaba3
et des biscuits au beurre salé de Bretagne, 
ce pays où dit-elle il pleut le matin, pleut encore le lendemain... 


Nostalgie du soleil qui m’a remémoré 
(avec quel plaisir !)
les précieux jours que je passai moi-même en touriste en Bretagne,
 à Redon, ville où vivent ma fille et mon gendre,
à quelques 60 kms au nord-ouest de Nantes…


Mais Redon, qu’est-ce que j’en connaissais avant d’y aller pour la première fois en 17 ?... Que c’était une petite ville de près de 10 000 habitants, fondée au 9 ème siècle… Une ville où, entre autres, un adolescent nommé Hervé Bazin avait fait son collège ; lui dont, ado moi même j’avais lu et aimé (fin des années 60, à Kouba, Alger) « Vipère au poing », célèbre roman (aujourd’hui un peu oublié) qui le mènera à devenir membre de l’Académie Goncourt…

Quoi d’autre ?... Que Jacques Paris de la Bollardière, le seul général de l’armée française à avoir refuser de faire des fouilles dans les mosquées d’Alger puis dénoncer publiquement en 1957 la torture sous Massu dans L’Express, avait été également collégien à Redon après la première guerre mondiale pendant 7 ans … Je me dis que ce sont « ces petites choses » qui mettent aussi en lumière l’âme solidaire et rebelle de la Bretagne…


Et me voila dos au mur à l’un des entrepôts de l’allée « Les friches Garnier »

où la municipalité de Redon a autorisé les « graffeurs » (c’est le nom qu’on leur donne à Redon et ailleurs...)
pour tager du plus vif de leur imaginaire…

Les performances sont souvent détonantes
d’autant que ces hauts murs de street-art font face  aux rives de la Vilaine,
une rivière qui était déjà dédiée dans l’antiquité au culte
du dieu gallo-romain Mars…




Une vue de cette allée des ballades, avec les marais de l’autre côté de la rivière…


Sur le mur : Deadpool, (« La cagnotte du mort », en, français) héros de Comics…


Ici la longue façade aveugle de ces entrepôts,

qui furent d’anciennes usines de machines agricoles
jusqu’à la fin des années 60 où travaillaient quelques 700 ouvriers…




Entrepôts servant depuis le dépôt de bilan de l’usine aux braderies
et marchés aux puces plusieurs fois l’an…
Un week-end d’octobre on y fête LA TEILLOUSE, fête du marron,
mais également des fêtes foraines
des récitals de poésie…
Les entrées sont de l’autre côté de ces murs,
Quai Jean Bart (du nom d’un corsaire du 17 eme siècle au service du roi Louis XIV….)






En fait la rivière-fleuve, La Vilaine, va continuer son parcours et se jeter à quelques 40 kms de là dans l’Atlantique. L’océan qui lui n’a d’autres tags que ses vagues…



Et au bout de l’allée de la ballade, la Croix des marins, à la mémoire de tous ceux (et celles ?) disparus dans les profondeurs des murs océaniques…





Selfie du touriste…





« Kenavo Ar Wech All », (à la prochaine fois ! – comme on dit en breton…)





Abderrahmane Djelfaoui

dimanche 16 décembre 2018

« Algérie »- Issiakhem / acte 2




Samedi 15 décembre 2018, Benamar Medienne, proche ami de M’Hamed Issiakhem et de Kateb Yacine , donnait une conférence au Mama (ex Galeries de France, durant la colonisation) rue Larbi Ben M’hidi, intitulée « Les Mille et une Vies d’Issiakhem… », où il parla entre autres de cet « humble tableau » nommé ALGERIE…

Flash-back : prés d’un an auparavant, le dimanche 8 janvier 2017, dans une salle haute au Musée Public National des Beaux Arts du Hamma, prés de Belcourt, Alger, avait lieu la cérémonie de remise officielle de l’œuvre de M’Hamed Issiakhem (« Algérie », sous verre, peint en France en 1960) rapatriée enfin en Algérie …



UNE TOILE ET DES MARQUEURS DE L’HISTOIRE…..


« à Jacques Arnault », signé par M. Issiakhem (photo Abderrahmane Djelfaoui)



En 1960, Jacques Arnault et M’Hamed Issiakhem ont pratiquement le même âge, 32 ans, lorsqu’ils se rencontrent à Paris et se lient d’amitié.
« J’ai connu M’hamed Issiakhem (témoignait Jacques Arnault Le 19 mars 2007) en France, quand il était dessinateur. Ce tableau représente une femme et ses deux enfants. Le père n’est pas présent parce qu’il est parti en guerre, le peintre le peint d’une main, parce qu’il a perdu son bras à l’âge de 15 ans dans l’explosion d’une grenade… Il y a un morceau de journal sur le coté, où il y a écrit un article sur la guerre d’Algérie… » A  signaler justement qu’à cette période le père et le frère de M’hamed Issiakhem sont combattants au maquis.

En pleine guerre d’Algérie Jacques Arnault, qui avait subi les affres des camps de concentration nazis et  était militant politique du PC  publiait aux « Editions sociales » en 1958 un livre politique fort intitulé « Le procès du colonialisme » ;  un livre que possédait feu mon père et qui allait passer de sa bibliothèque à la mienne….




Le tableau exposé au Musée Public National des Beau Arts



Madame Anissa Bouayad, Vice présidente de l’association « Art et mémoire au Maghreb », sise à Ivry sur Seine, qui accompagne le tableau de Paris à Alger, souligne et commente  l’essence du tableau « Algérie ».



Madame Anissa Bouayad (auteur de l’ouvrage :

Les Artistes Algériens Pendant la Guerre de Libération,
ed, la Decouverte, 2014)
lors de son intervention
au nom de « Art et mémoire au Maghreb »
(photo Abderrahmane Djelfaoui)



« Par des moyens esthétiques, dit-elle,  qui allient solide composition classique et matériaux contemporains vulnérables comme les coupures de journaux, l’artiste nous fait ressentir par ses tensions extrêmes qu’au-delà de la souffrance indicible se manifeste la volonté de résistance de tout un peuple incarné ici dans cette femme et dans son enfant qu’elle protège de sa main. […] Seuls quelques signes incrustés servent de marqueurs et de datation. Un article sur le Manifeste des 121 (octobre 1960), le mot ‘mourir’, le titre ‘l’humanité’ détourné ici, pour signifier au-delà du titre ce qui est en jeu.
« Autre marqueur, qui est plus qu’un détail, au centre géométrique du tableau, ce petit galon de tissu collé reprend les couleurs du drapeau algérien, sans emphase, sans insistance mais il est là, pour être vu à cette place centrale »

 « LA GRACE DU DON » 



Revenant enfin sur l’acte du donateur, elle commente que « ‘La grâce du don’ signifiait pour Jacques Arnault, vouloir sortir de l’échange marchand agressif et inégal qui fonde notre système socio économique actuel et son cortège d’injustices dans tous les domaines y compris la culture ! […] Car il trouve plus juste que d’autres, plus nombreux et plus concernés, profitent à leur tour de l’objet aimé dont il se sépare».

Madame Bouayad poursuit et précise que Jacques Arnault, au moment de sa rencontre avec Issiakhem, est rédacteur en chef de la revue « La nouvelle critique » et qu’il « prépara un numéro spécial sur la culture algérienne  en pleine guerre coloniale. Le numéro sorti en 1960 avec un brillant aperçu des lettres algériennes, de Kateb Yacine à Assia Djebar. Pour les arts plastiques c’est Issiakhem lui-même qui contribua à ce numéro. C’est en le préparant que les relations entre les deux hommes s’approfondirent. C’est dans cet élan créateur qu’Issiahkem offrit l’œuvre ‘Algérie’ à son ami Jacques Arnault ».
J’apprendrais d’ailleurs moi-même un peu plus tard de Djaafar Inal (collectionneur d’une importante partie de l’œuvre d’Issiakhem et dont il fera don au Mama) que Jacques Arnault était venu en Algérie juste après l’indépendance y enseigner la philosophie dans la banlieue d’Alger ; « il en profitait, dit-il, pour passer de temps à autre saluer l’équipe d’Alger républicain et donner un coup de main »….

Dessin de M’hamed Issiakhem pour la Une d’un 

spécial d’Alger républicain années 60…






Benamar Mediene, professeur des universités, essayiste,

ami et biographe du peintre M’hamed Issiakhem,
expliquant dans une courte intervention lors de cette cérémonie
ce que fut l’audace de l’artiste à chaque étape de sa vie
depuis ses premiers dessins d’enfants à l’école primaire,
sa première exposition dans l’Algérie coloniale avec un autoportrait,
ses brillantes études en France
et la manière dont il s’imbiba de façon créatrice
des leçons esthétiques de maîtres espagnols tels le Gréco et Goya….


M'Hamed Issiakhem 





Abderrahmane Djelfaoui

lundi 10 décembre 2018

Ma première rencontre avec le poète Yves Broussard


[Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2018 Yves Broussard décéde des suites d’une chute qu’il avait fait prés d’un mois auparavant à Puy Sanières dans les hautes Alpes et avait nécessité son hospitalisation. J’apprenais la triste nouvelle tard par un communiqué de la revue Phoenix qu’il avait dirigée jusque là…

12 jours auparavant, le 18 novembre, comme par un étrange coup du sort s’éteignait son ami le poète Jacques Lovichi qui l’avait accompagné des années durant au conseil de rédaction des revues : SUD, Autre Sud, Les Archers puis Phoenix…]


*

Marseille - Vendredi 16 juillet 2000

…Contacté grâce au numéro que Teric Boucebsi m’avait laissé, Yves Broussard m'invite pour notre toute première rencontre à déjeuner au restaurant de la Librairie des Arsenaulx, l'une et l'autre tenus par Jeanne et Simone Laffitte ("deux f et deux t, tout est doublé chez elles" me précise-t-il pour que je ne commette pas d'impair). C'est en fait Jeanne (celle même qui viendra nous accueillir à l'intérieur de son restaurant cossu et nous y placer à une bonne table, pas loin d'une porte fenêtre ouverte) qui est éditrice de livres d'art et de livres sur la Provence et Marseille.

Un restaurant cossu sur le vieux port de Marseille



Je savais par le livre « Marseille » (paru chez Fayard en 1998) que Jeanne Laffitte  « fit figure de pionnière en créant sa propre maison d’édition… Et que fille de libraire, spécialisée dans le livre ancien, elle commença par l’édition de livres introuvables au moyen de la technique du reprint (reproduction à l’identique par procédé photographique), puis se lança dans l’édition originale, publiant romans, études, essais, albums, principalement axés sur la région » de Marseille et de la Provence. D’autres également, dont les actes d’un colloque sur « Jean Amrouche, l’éternel Jugurtha », ou « L’assassinat d’un poète », consacré à la vie tragique du poète Jean Sénac par Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, ancien correspondant du Monde à Alger…


Une femme svelte de blanc vêtu. Souriante. Affable. "Une battante", ajoute Yves Brousard concluant à voix basse : "Elle fut aussi adjoint au maire de Marseille", tout en levant son verre de kir afin que nous trinquions à notre rencontre.

Yves Broussard m’apprend qu’il vient de sortir d’une longue convalescence après s’être rompu les os du bassin du fait d’une malheureuse chute. Pourtant ce grand homme a plus de soixante ans, les cheveux blancs consciencieusement peignés, serein, le sourire un rien énigmatique, toujours habillé avec goût... Il a choisi d’écrire et de publier sous un nom qui lui a déjà valu pour son travail poétique les prix Artaud en 1983 et Apollinaire en 1987… Il se définit lui-même, « Poète méditerranéen d’expression française. Né à Marseille pendant la guerre d’Espagne »…

C'est l'homme même dont Taric m'avait révélé la véritable identité: Edmond Rostan!... J’apprends également par sa bouche qu'il est architecte de métier; "oui, architecte; comme l'ami qui a conçu le numéro de Sud sur la littérature algérienne est juge de paix"!.. Il me montre ce numéro qui fait déjà date et dont il n'a malheureusement plus que ce seul exemplaire, me promet d'en chercher un pour moi, sinon de me le photocopier et me le transmettre par l'intermédiaire de Teric Boucebci.


Yves Broussard que je photographiait en 2010 prés du vieux port à Marseille 


L'Algérie!

Il  y a été en tant que trouffion. "C'était en 1958. Le 1er mai 58, quelques jours avant le 13 mai... J'étais arrivé avec une valise pleine de poètes tels qu'Aragon et Blaise Cendras... Après Alger ce fut Aïn Beida, prés de Télergma, dans une base qui s'appelait Jean Rigal... Puis Djidjéli où j'ai failli mourir noyé, par ma seule faute d'ailleurs..." Depuis, bien sûr, il aurait aimé y retourner. Le regard qu'il m'adresse à cet instant est une énorme question sur le pays: Où en est-il? Que faut-il en penser?..

… L’apéritif aidant, j’annonce tout de go que le voyage chez nous est tout à fait possible comme vient  de le réaliser Richard Martin, directeur du théâtre Toursky, au dernier Festival du théâtre amateur de Mostaganem…. Nous partageons un sourire d’entente confiante. Le voyage sera peut être possible dans quelques mois par exemple avec Richard Martin et d'autres dans le cadre d'un échange culturel qu'il ne tient qu'à nous d'organiser. Pourquoi pas?.. Je lui parle de Mostaganem et dans la foulée de El Mehdi Chaibeddera, poète que je ne connaissais pas, que je viens de découvrir...

Et lui d'enchaîner par une ample spirale sur cette prime Algérie: "où j'ai commencé à m'impliquer en poésie. J'ai soutenu modestement l'action du FLN pour l'indépendance. Et quand j'entends aujourd'hui certains donner des leçons sur le Kosovo, je ne peux m'empêcher de leur répondre que nous avons eu notre Kosovo avec l'Algérie et Madagascar... Je peux même  dire que j'ai connu des poètes très engagés à gauche en France, mais qui n'en avaient pas moins servis dans les Services de l'Action Psychologique de l'armée française en Algérie!.."


Cette évocation faite en peu de mots, les coudes placés sur la table, les mains jointes à plat balançant lentement devant sa bouche et ses yeux me rappelle, je ne sais pourquoi, une toute autre rencontre faite deux ans plus tôt avec le poète Bernard Noël et la peintre Colette Deblé dans la cour de la vieille Bourse du travail à Arles... Colette Deblé devait arriver à Alger pour une exposition de ses dessins de femmes programmée au CCF quand ce centre du fermer brusquement ses portes …  

Cet échange me rappelle aussi Charles Henri Favrod que je venais de rencontrer une quinzaine de jours plus tôt prés de Genève et avec qui j'avais fait en voiture le voyage jusqu'au bout du Jura suisse, à Saint Ursanne, sur le Doubs, pour aller au vernissage de l'expo photos de Michael von Graffenried sur l'Algérie; vernissage pour lequel Charles Henri fit un discours d'ouverture émouvant et pétillant. Je raconte à Yves Broussard le voyage et l'extraordinaire état de l'usine à chaux désaffectée où eu lieu l'expo; je lui précise ce que je sais des amitiés de Favrod avec la révolution algérienne, avec Ferhat Abbas et Saad Dahlab, entre autres, sans compter le fait d'avoir eu l'audace de loger clandestinement chez lui à Saint Prex les membres de l'équipe de foot du FLN, dont Mekhloufi; plus tard enfin ses responsabilités au Musée de la photographie de l'Elysée, à Lausanne, pendant 10 ans... Le Musée de l'Elysée... Mais bien sûr que cela lui rappelle bien des choses! Le conservateur, aujourd'hui ailleurs, est un des amis de Broussard... 



Une des photographies de Graffenried diffusée à l’époque par la Fondation Mohamed Boudiaf.


L’URSS et la Roumanie de Karoll Voltiga…

Nous avions à peine commandé nos poissons, sans avoir encore terminé notre apéritif, que nous étions de fil en aiguille lancé sur ce que fut l'URSS en matière de culture, de livres, de cinéma, de théâtre et de poésie. "L'aventure avait d'ailleurs commencé avec Jean Claude Izzo, alors à La Marseillaise [dont le siège est à une centaine de mètres du restaurant] à qui j'avais demandé de recevoir, par son intermédiaire, les travaux d'un certain nombre de poètes soviétiques pour les publier dans la revue Sud. La réponse avait été un peu longue à venir, mais une fois faite, je fus dés lors régulièrement invité dans ce pays, tous frais payés, moi même, mon épouse et ma fille!.." Yves Broussard ne tarit pas alors de toutes sortes d'anecdotes sur sa découverte de la diffusion, populaire, de la poésie. Sur les multiples et grandes rencontres poétiques, impensables à l'Ouest, réalisées dans les plus petites villes, aussi étonnantes et enthousiastes les unes que les autres, avec souvent au sein du public des personnes ayant une connaissance des plus fines de la poésie francophone, de Mistral dans le texte, par exemple, etc.
            
"La semaine dernière j'étais encore à Bucarest. Simple poète du sud de la France, j'y étais reçu par le Ministre de la Culture de Roumanie! L'ambassadeur de France, tout comme l'attaché culturel n'ont eux bien sûr pas daigné assister à la manifestation organisée par les roumains à l'occasion de la sortie en librairie d'un de mes recueils de poésie traduit en roumain!... Dans chaque ville où nous étions invités à nous déplacer, nous rencontrions des officiels, des poètes, des intellectuels, de simples gens. Des débats publics étaient organisés après les lectures poétiques que je faisais en français... J'ai eu droit à l'attention de la télé, des journaux; ce que je n'ai pas toujours en France. Ils m'ont fait membre d'honneur de leur Académie. C'est émouvant... Mais ce qui me choque, c'est que nous français nous le leur rendions si mal..."
            
Un silence plane au-dessus de nos assiettes. Je pense au coté étriqué et si dérisoire de la morale de tant de "bien pensants", ici même peut être dans ce beau restaurant comme ailleurs, de l'autre coté de la Méditerranée... Broussard sourit; il vient de se rappeler un moment fort de l'année 90. "C'était la première fois que j'étais traduit en roumain dans un grand journal. Toute la dernière page avait été réservée à cela. La moitié de la page m'était consacrée, avec mon nom, ma photo, mes poèmes en français d'un coté et traduits en roumain à coté. Sur l'autre moitié, a égalité, un autre poète du nom de Karoll Voltiga, mais qui n'était autre que le Pape Jean Paul II !.. Une personnalité qui a fait carrière depuis, si l'on peut dire. Nous étions sur la même page. Inoubliable!.."
            
Puis, comme pour me montrer à quel point un fossé sépare cela de la réalité qu'il vit en France, à Marseille, il me dit: "... Si un libraire marseillais veut commander des exemplaires d'un livre publié à Aix en Provence, à Marseille même, à Arles où n'importe où dans le sud de la France, il sera obligé de passer commande au diffuseur parisien, obligé et contraint de passer par Paris! C'est cela le centralisme démocratique français!" Une réalité d'organisation territoriale et administrative qu'en tant qu'algérien je connais trop bien, la modernité coloniale ayant en ce domaine laissé des traces souveraines....


Jean  Ballard et sa femme Marcelle, dirigeants des Cahiers du Sud,
en compagnie des poètes Eluard et de René Char,
en juillet 1947, à l’Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse où,
prés de là, en Avignon,  le poète et humaniste italien du 14 eme siècle, Pétrarque,
avait eu le coup de foudre et avait célébré la belle Laure dans son fameux « Canzioniere »…




Max-Pol Fouchet, né à Alger, fut le créateur en 1939,
à Alger, de la célèbre revue FONTAINE,
Considérée comme une des principales revues de la résistance intellectuelle
au nazisme durant la seconde guerre mondiale.
Mostefa Lacheraf, entre autres, en fit partie…




C'est dans ce contexte que Autre Sud a à l'initiative de Gérard Blua repris la relève de la revue Sud qui avait cessé de paraître en 1997. (De 1976 à 1997, il avait assuré la direction littéraire de Sud…) "La presse marseillaise nous a toujours soutenu; celle de Paris aussi, un peu. Mais les plus grands articles qui nous aient été consacrés nous sont arrivés de l'étranger, de Chine, de Roumanie, d'Israël, de Belgique...
"En fait l'aventure de cette revue a été très longue et vient de loin. Les cahiers du Sud avaient été crées après la guerre de 14/18 par Marcel Pagnol, qui s'en était ensuite écarté, et par Bertin... Les Cahiers du Sud ont cessé de paraître en 1966... En 1970, Sud est né des initiatives d'un ancien rédacteur des Cahiers du Sud, Jean Malrieu et de quelques jeunes dont moi-même. Cela a duré 27 ans..."



"Autre Sud est un trimestriel essentiellement axé sur la création littéraire contemporaine, non limitée à la France. Un important espace est par exemple régulièrement consacré aux poètes du pourtour méditerranéen. Ont déjà été publié: Fédérico Mayor, Secrétaire général de l'UNESCO; l'italien Bruno Rombi; le roumain Cassian Maria Spiridon, également éditeur et chroniqueur littéraire; le poète algérien Djamel Edine Bencheikh; Amina Said et Tahar Békri de Tunisie; le turc Osdemir Ince; l'israélien Israel Elizar, mais également des anthropologues tels qu'Edgar Morin, des historiens qui ont traité de la papauté, des océanographes, etc. Ceci dit, j'avoue que la poésie est toutefois sensiblement privilégiée par rapport à la prose dans les colonnes de notre revue qui tire entre 1000 et 1500 exemplaires qui sont diffusés dans les plus grandes bibliothèques universitaires du monde, diffusés par abonnements, par échanges et enfin en réseaux de librairies..."



Cet homme  de solides et bonnes relations artistiques, ce passeur, comme on dit, est un poète prolifique et discret ;  en sus de son travail de direction éditoriale soutenu et multiforme, Yves Broussard est l’auteur de prés d’une vingtaine de recueils poétiques d’une extraordinaire clarté et de haute tenue…


Après nous être rafraîchis tous deux d'une crème glacée à la chantilly, nous commandons des cafés noirs.... Nous avons, pendant plus de deux heures (parfois sous le regard rapide mais affable de l'une ou l'autre sœur Laffitte "deux f, deux t..."), voyager sans bouger de nos confortables sièges. Et notre fin de repas de continuer ainsi ses chemins d’Europe et de Méditerranée, de Provence et de petite Kabylie, de souvenirs en projets…

Voyager "ailleurs", comme on dit, mais, je crois, plus encore en nous mêmes.

Alger m'attendait tout comme j'étais en attente d'elle. Et puis Yves Broussard bientôt à Alger? Pourquoi pas! Notre poignée de mains, dehors sur l'esplanade Etienne d'Orves fut simple: celle de l’ au-revoir de bons amis… 





ALGERIE  60


D’un bout à l’autre de la nuit des « camarades » se levaient 
pour aller tuer dans leur lit des hommes qu’on ne leur 
demandait pas de tuer le jour…

L’un d’eux exhibait un crâne qu’il ramassa lui-même sous le 
sable où d’autres l’avaient laissé. Avec son couteau il 
arrachait les derniers lambeaux de chair dont les crabes ne voulurent pas…

Tout dernièrement un ami de collège rencontré par hasard 
m’avoua que ce qui lui manque le plus maintenant qu’il est 
de nouveau civil est « la possibilité de tuer »…

Tous les mots ne sont pas bons à dire
mais ce que je dis de la mort je le dirais un jour de la vie
Rien n’a d’importance que la fin de cette guerre

Paix
Paix sur les murs et les visages
- ma mémoire s’agite -
Paix dans le creux de chaque main d’homme

Car ni le vent ni la pluie ni l’écoulement des jours
ne trouverons jamais d’autres explication à mon insomnie
Et ni la joie ni le bonheur ne me feront oublier ce ciel 
à peine plus grand qu’un buvard tout tâché d’encre et de sang 
qu’aujourd’hui plus que d’habitude m’est lourd à supporter

O mes amis des quatre horizons

à qui je n’ai pas encore tout dit


Yves Broussard .

in : Action Poètique, n° 12,
spécial « Guerre d’Algérie », décembre 1960.





Abderrahmane Djelfaoui
10 décembre 2018
Ain Naadja - Alger




dimanche 2 décembre 2018

Quand Arezki Larbi nous accroche par quelques poussières d’étoiles…



Une expo ?

Une expo n’est rien qu’une expo partagée avec tous mes autres… Semble nous dire l’artiste peintre, scénographe-décorateur de théâtre  et dessinateur des mystères du regard. Ceux de ses portraits (d’amis) croqués sur des morceaux de papier ou de kraft, qu’on croirait faits à la va-vite…

On le croirait, tant ses portraits sont comme sortis de l’histoire même du papier, des plus profondes fibres de son passé. Lumineux passé d’encre de Chine ou plus simplement un tracé maillé au fusain sinon à la craie d’écolier (grain à grain)…










Et voilà un de ces portraits qui, personnellement, me rappelle la palette du moine-peintre d’icones russe André Roublov  du  15 ème siècle (connu aussi sous le nom de Saint André l’iconographe)…  

Un véritable effet d’étoile filante à mes yeux que ce croisement fugitif entre une Moscou d’antan et la belle lumière de la salle d’exposition d’Espaco  de Draria où l’artiste a été convié à faire une halte…


Visage reflet dont la vitre du cadre embaume l’espace d’exposition qui l’englobe, qu’elle enrichi de son murmure et densifie d’un étrange point de beauté coloré…



Silence … de mots déroulant parole d’un regard  d’entente ; regard entendu…



Regard perspectif ou mis en perspective par rapport au mouvement de paupières (et pensée)  d’un autre que la signature de l’artiste assemble, complète et unit au plus profond des surfaces de notre imaginaire partagé…



Perspective qui même si elle s’éloigne dans le temps, n’en reste pas moins une révolution proche de nous grâce au talent et à l’économie des moyens de Larbi, - je veux dire à nous suggérer la révolution murale de la peinture mexicaine du siècle dernier, celle des Siqueros et Rivera pour ne citer que les plus mythiques…


Mais pas trop de fleurs à l’artiste discret. Juste des fleurs et laisser la conception de sa figure  de métal hurlant ( réalisée par Abdelgnani Chebouche) dire la masse, dire la légèreté profonde de la lumière, sa noirceur d’espoir…





Trame renouvelée, toujours en travail ou toujours en marche à travers l’infini cosmos de l’humain et ses étonnements par delà toute rouille….



Jusqu’à « la table » de l’artiste, ses objets, pots et poussière de craie… 



Puis à « L’autre table », celle des artistes…

















Une table de la mémoire vive où Arezki peut se plier  de toute sa sympathie au jeu dessiné d’un autographe offert puis emporté…



Texte et photos : Abderrahmane Djelfaoui


Mais , pour continuer la spirale (la spirale de la vie, de toute vie), ce PS-rappel de toute une époque naïve de braise folle, sa quadrature de flamme et chants en rangs presque parfaits, juste à l’entrée de la galerie … En fait un extrait d’un porte-folio de photos d’identités infinies toujours à compléter par Larbi Arezki depuis plus d’une dizaine d’années pour toujours…