Affichage des articles dont le libellé est Patrimoine. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Patrimoine. Afficher tous les articles

samedi 16 mai 2026

 


Petites ruelles et grandes avenues de l’histoire :

Messali, il y a plus de cent ans…

 

C’est dans la nuit du 15 au 16 mai 1898 que naissait dans la vieille ville de Tlemcen un garçon nommé Ahmed et qui portera le nom célèbre de Messali Hadj.

Dernier né d’une famille comprenant quatre filles et deux garçons, Messali quitte tôt l’école, à l’âge de 9 ans, pour être apprenti coiffeur, apprenti cordonnier avant d’être placé comme épicier à 10 kms de chez lui… Si sa mère Ftéma décède en 1922, son père « véritable géant mesurant près de deux mètres dix » mourra en 1938 à l’âge de 112 ans ! 


Emigré à Paris en 1923 à l’âge de 25 ans il survit de divers métiers dans une époque de crise profonde où l’émigration algérienne compte plusieurs dizaines de milliers de personnes sous une férule policière qui ne les laissait pas respirer… Messali est successivement ouvrier en usine de textile, puis de métaux ; saisonnier chez un chapelier, livreur d’hôtel, enfin marchand ambulant, « ce qui lui laissait assez de temps libre pour son activité politique » note son biographe Benjamin Stora…


Alors que la guerre du Rif (1921-1927) est en cours, que l’empire ottoman passe du sultanat à la République sous Mustapha Kemal Atatürk, que les effets de la révolution communiste dominent le mouvement ouvrier français, Messali Hadj et un noyau de militants très actifs créent l’association L’Etoile Nord-Africaine dont l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader est le Président d’honneur. 


L’emblème de l’Etoile Nord-Africaine


« Pour la première fois, des colonisés maghrébins, sur le sol même de la métropole, exprimèrent l’aspiration à l’indépendance nationale. » Note le site « Histoire coloniale et post-coloniale » qui présente un article de l’historien Alain Ruscio sur la naissance de l’ENA.


Paris, Rue Daguerre, où se trouve le siège de l’ENA

 

 

Le programme de l’ENA rédigé cette année 1927 et présenté l’année suivante à Bruxelles, exige entre autres :

 

 « L’indépendance de l’Algérie.

Le retrait des troupes françaises d’occupation.

La constitution d’une armée nationale.

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés, respect de la petite et moyenne propriété ; retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.

L’abolition immédiate du code de l’indigénat et des mesures d’exception.

L’amnistie pour les emprisonnés, qu’ils soient en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.

La liberté de presse, d’association, de réunion ; les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie. […] »


Ouvrage de Mahfoud Kaddache, Docteur d’Etat Ès-Lettres

Et de Mohamed Guenanèche ancien militant de l’ENA (dont j’avais connu durant les années 70 le fils Guenanèche et son épouse à « Théâtre et culture », à la rue Mogador à 200 mètres de la Cinémathèque d’Alger, ainsi que Bouzida, Khris, Fellag, Baba Aissa et tant d’autres…)

 

 

Pour repère, il faut savoir qu’à la date de création de l’ENA, Ferhat Abbas, âgé de moins d’un an que Messali, est étudiant en pharmacie à l’université d’Alger et active dans l’Amicale des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN).

A cette date de 1926, Al Anka et Moufdi Zakaria ont respectivement 19 et 18 ans. Ahmed Ben Bella et Mohamed Boudiaf, ont 10 et 7 ans. Mostefa Lacheraf qui sera un proche de Messali au MTLD (issu de l’ENA-PPA) après son retour en 1946 d’Afrique équatoriale, n’avait alors que 9 ans. Abane Ramdane et Mohamed Dib (nés en 1920) n’ont que 6 ans, ; BenM’hidi et Krim Belkacem, trois ans. Ait Ahmed et Amirouche naissent cette année 1926. Quant à Kateb Yacine c’est trois ans plus tard qu’il nait en 1929…

 

Images de l’Algérie coloniale à cette date…


La première est la Place du Gouvernement (plassett el 3oud) à Alger, avec en son centre la statue du duc d’Orléans. Elle est signée du peintre orientaliste Henry Pontoy, et datée (au coin inférieur droit) de 1926. On remarque, agenouillé,  à gauche un cireur ; deux ombres de chômeurs assis sur un banc public, à droite.

 

La seconde est une affiche « carte postale » de l’Administration coloniale, montrant comment les pieds noirs, les colons et « les faux prophètes » entendaient fêter avec un faste rare dans l’histoire « Le Centenaire » pour leur présence éternelle sur le flanc sud de la Méditerranée….



Mémoire (s).

 

A propos de ce pays profond, pays intérieur riche sur le plan agricole et les luttes incessantes des Algériens contre la colonisation, m’est revenu une image que j’avais réalisé en 2015 à Bechloul lors d’un reportage sur une ferme de révolutionnaires à El ‘Ajiba située sur le flanc sud du Djurdjura sur la route qui monte vers les hauts plateaux sétifiens… {https://djelfalger.blogspot.com/2015/12/belkacem-lajiba-enfance-de-et-dans-la.html)

C’est là, à 125 kms d’Alger, que je rencontrais à son domicile Hellal Said un militant actif du Parti du Peuple Algérien (PPA, issu de l’Etoile Nord-Africaine) des années quarante dans cette région. Un homme fier d’avoir appartenu à ce parti d’avant-garde et qui avait gardé des souvenirs vifs et précis, comme si cela se passait encore hier, des luttes des paysans et des villageois, des meetings, des réunions clandestines avec les hauts cadres du parti, de la repressions, des morts, etc. A un moment il se leva, alla chercher un livre et voulu que je le photographie avec, dans sa main droite… Un livre sur Messali Hadj Dirigeant du PPA…


Photo que j’ai prise au début du printemps 2015

 

Le second flash-back était encore plus inattendu pour moi, presque inimaginable.

L’ami Nordine El Hachemi, dramaturge et metteur en scène plusieurs pièces de théâtre au TNA dans les années 70-80 avant de devenir réalisateur à la RTA pour y réaliser « Douéra » et « Ness el fordja » me dit un jour au détour d’un de ses nombreux souvenirs d’enfance de la Casbah qu’il avait rencontré Messali Hadj !

Nordine et son épouse Liliane scénographe qui était alors hospitalisée à Berlin en 2001


« Mon père, qui est mort en 1953, était messaliste, il était militant PPA. Tous les jeudis il m’emmenait avec lui chez Messali à Bouzaréah. Messali était à cette époque en résidence surveillée dans une villa à Bouzaréah. Il n’en sortait pas. Tous les jeudis dans la journée il me montait avec lui. Il discutait avec Messali qui me mettait lui sur ses genoux. Et quand nouds repartions il nous donnait des dattes à emporter, enfin une petite partie des fruits que d’autres militants lui ramenaient. Dans la chambre où il était il y avait un grand tableau photographique de Messali. Je me rappelle que ce tableau fut vendu lors d’un mariage qui eut lieu dans une des rues du côté de la rue Porte neuve. J’ai été à ce mariage avec mon père. Ce tableau y fut vendu. Mon père l’a acheté. Nous l’avons accroché à la maison… »

Messali, années 50

 

« C’était bien avant la guerre de libération ; mais quand il y avait une dénonciation et que la police montait à la Casbah, on cachait ce tableau de Messali. C’était une autre histoire, celle de Mohamed Ficeh, un autre militant connu du PPA-MTLD dont après son arrestation, sa fille, Yasmina, et sa mère sont venus vivre avec nous, avec mon père, ma mère, mon grand frère et ma petite sœur à la rue Marengo. Yasmina était ma sœur de lait. Elle deviendra comédienne beaucoup plus tard au TNA et mourra dans un accident de voiture le 19 juin 1977 à Arzew au retour d’un spectacle que j’avais monté à Oran… » 

Yasmina


« … Pour en revenir à ce tableau de Messali. Avant que la police ne débarque perquisitionner, on cachait le tableau de Messali sous un lit et la mère de Yasmina, que j’appelais yemma Yamina, qui était tout le temps malade, la pauvre, s’étalait dessus pour éloigner les policiers… Puis un jour ce tableau a disparu, parti je ne sais où… C’était l’époque où mon père était vivant… Allah yerhamhoum koulouhoum. »



 

Il y a 128 ans, en ce mai 2026, que naissait Ahmed Ali Messali Hadj.

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

16 mai 2026

 

 




 



mercredi 18 mars 2026

 



L’actrice AIDA se souvient du bonheur d’un film : « Douéra » …

 

Je roulais vers le domicile de Aïda Guechoud, quant à plusieurs centaines de mètres avant je la rencontrais devant une petite superette de quartier avec un groupe de collégiens heureux qui voulaient faire la photo souvenir avec elle…


 


Pendant ce ramadan 2026 Aïda était apparue dans deux feuilletons télévisés : « Dar Essed », série produite par El Bilad et « Errba’a » où elle interprète la mère de Souad Sebki, un feuilleton d’Echourouk signé de Nabil Assli…

(En fait Aida rentrait à la maison après avoir fait plusieurs kilomètres à pied ses courses à la main pour tenir la forme…)

 

Pour commencer par le début, Aida s’était engagée dans la carrière d’actrice en 1972, dans l’inoubliable « El Harik » de Mustapha Badie ; une adaptation d’un roman de Mohamed Dib… Ici, un photogramme de la scène où elle est demandée en mariage.



La grande famille du théâtre et de la télé réunie dans « Douira », 1985…

 

« El Hachemi Nordine nous connaissait moi et mon mari, et connaissais mes interprétations des chansons pour enfants à la radio ainsi que les chants aux génériques des émissions enfantines télé. J’avais également chanté dans l’émission « Kiri le clown » adaptée en arabe avec le musicien Ahmed Malek, allah yerhmou, ainsi qu’avec Hdidouane, le clown d’Oran…


« J’avoue que quand j’ai commencé à répéter le rôle de la gazelle j’avais vraiment le trac car les autres comédiens, les grands comédiens comme Benguettaf, Medjoubi, Sirat, Himour, Dalila Hlilou étaient là ; sauf Sonia qui était une amie avec qui j’avais une grande complicité… J’étais peut-être la seule comédienne de la télévision. Ce qui a été formidable c’est que DOUERA nous a réunis en une seule famille et très vite je me suis sentie à l’aise….




















« Avec El Hachemi Nordine, on faisait d’abord la lecture collective du texte. Ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui sur les tournages alors que ça permettrait de mieux assimiler le sens de la pièce. Chaque comédien à l’époque de Douéra avait le temps de rentrer dans la peau de son personnage. Benguettaf faisait vraiment corps avec le lion. C’était le Roi ! Et Medjoubi contre les prédateurs de la foret était superbe quand dans le rôle du coq. C’était extraordinaire de voir ces grands comédiens du TNA faire vivre ces personnages de conte avec autant de force et de vie. Chacun fusionnait avec son personnage… La même chose pour Sirat Boumedienne habillé et masqué en renard ; Dalila dans le rôle de la vipère, l’escargot qui joue aux échecs, le lapin, le porc-épic ! … En voyant tout ce beau monde je n’avais plus peur d’interpréter la gazelle. Il nous fallait aussi chanter ensemble. Et ceux qui ne savaient pas chanter ont appris ! En jouant avec ces grands du théâtre j’ai vu que c’étaient des gens nobles, cultivés, discrets et fiers de leur métier».

Le renard, la vipère au milieu, le corbeau derrière eux et le chien par terre…

Dessous : l’escargot jouant aux échecs…


Bébé gazelle, le singe et le coq…

 

Difficile d’arreter la passion souriante d’Aida a décrire ces scènes tournées il y a plus de 40 ans dans une immense salle de sport de Tixéraine, aux environs d’Alger ; une salle transformée en une foisonnante foret de nature artificielle de 600 mètres carrés conçue et dessinée, comme tous les costumes et les masques, par la scénographe Liliane El Hachemi …

 

« … Et moi la gazelle j’étais dans ce conte la mère d’un petit. Le rôle de ce petit était tenu par le fils de El Hadi Chérifa qui enseignait la danse aux enfants de l’école Malika Kharchi de Kouba. 

Les prédateurs surprennent mon petit en train de jouer et le dévorent…Il y a donc une scène où je suis triste et je pleure. Sonia la colombe essaie de me consoler… Ca ne s’arrête pas là. Le lion dit aux autres prédateurs : puisque vous avez mangé le petit de la gazelle, moi je vais manger la gazelle elle-même


« C’est à partir de là que démarre dans le film la guerre entre les prédateurs et les autres animaux considérés comme « petits » c’est-à-dire la colombe, le coq, le singe joué par Arslane et les autres. Pour la petite histoire, j’avais emmené avec moi sur le tournage mon propre fils Mourad et c’était le singe qui le fascinait, parce qu’il s’accrochait aux lianes des arbres, faisait des cabrioles, jouait à la balançoire et mon fils, qui n’avait que quatre ans, emporté par ces actions s’accrochait à sa queue !… C’est dire l’ambiance qu’il y avait ! 



« …. Mon fils adorait aussi le coq (Medjoubi) et les couleurs de son costume, parce que lorsque Medjoubi se reposait (il restait dans son costume de coq), il s’allongeait par terre pour souffler, les ailes de chaque côté de son corps. Mon fils Mourad venait alors fasciné par ce coq se mettre sur sa poitrine et Medjoubi fermait ses ailes pour le recouvrir comme un ange. Moi avec tout le monde qu’il y avait dans cette jungle je cherchais mon fils Mourad, ne l’apercevant nulle part. Je le trouvais endormi caché par les ailes du coq ! »



Conditions de tournage pour les comédiens et l’équipe technique.

 

Nordine El Hachemi est connu pour son travail intensif de direction des comédiens que ce soit au théâtre, ou dans les studios pour la télévision. Une bonne partie du programme de tournage de « Douéra » commençait vers les 17 heures, à la fin du jour, pour se poursuivre dans la nuit jusqu’au petit matin. Un temps de tournage était réservé au groupe des prédateurs, l’autre à ceux qu’on nommait « les petits »… A tour de rôle…

 

« Nordine El Hachemi, dit Aïda, est un vrai homme de théâtre qui a monté beaucoup de pièces. Patient il ne s’énerve jamais. Il sait guider les comédiens, même les plus expérimentés. Il transmet le savoir en mettant les comédiens à l’aise surtout pour les scènes difficiles et les plus dramatiques comme celle où le coq à la fin du film est en train de mourir et que je pose sa tête sur mes genoux… Il me parlait : ya Guezalla … J’avais tellement de peine que je pleurais et que mon nez coulait… Une scène qui a beaucoup plu à Nordine. Une scène pour nous tous ses camarades qui est devenue symbolique après son assassinat tragique dix ans plus tard à la porte même tu TNA... »



Aida revient sur l’ambiance de la troupe : « On partageait le repas tous ensemble ; un diner que nous ramenait un gars plein d’humour qui s’appelait Kouider. Etaient avec nous Messad le directeur photo et sa femme Rachida Messad, une grande dame, maquilleuse des grands rôles du film. Durant ces repas on partageait tout et notamment des anecdotes avec lesquelles Sirat n’arrêtait pas de nous tuer de rire… En fait ces grands comédiens étaient de grands enfants et nous avons passés pratiquement une année entière dans cette ambiance ! Qui l’a fait ?...

« Après le diner, avant de poursuivre le tournage je préparais pour mes enfants Akila, Mourad et Samia ainsi que la fille de Sonia, leurs petits lits dans ma voiture, une R4 pour qu’ils dorment le reste de la nuit »

 

Ces faits me rappellent ce que m’avait dit de vive voix Nordine El Hachemi à propos du montage de la pièce « La poudre d’intelligence » de Kateb Yacine, à Constantine : « J’ai fait travailler sans relâche les comédiens, qui étaient tous de jeunes comédiens amateurs, presque nuit et jour pendant 15 jours ! » C’était en 1971. Et la troupe eu haut la main la même année le 1er Prix au Festival du théâtre amateur de Mostaganem …

Mise en scène de « La poudre d’intelligence » par Nordine El Hachemi, décors de simples draps blancs amovibles par Liliane El Hachemi (1971)

 

Aida poursuit : « Je remercie El Hachemi qui m’a encouragé à entrer dans le monde de ces grands. Liliane aussi qui m’a fait découvrir la magie de maquettes de décors qu’elle dessinait, de costumes et de masques que je n’avais jamais vu alors que j’allais au théâtre en tant que spectatrice… C’est un véritable patrimoine. D’ailleurs quand une partie du travail de Liliane a été exposé, en 90 je crois, au Palais de la culture, il y avait en même temps une délégation d’artistes iraniens qui exposaient aussi. Eh bien ils étaient ravis de ce qu’ils voyaient… C’était la période où j’étais distribuée dans la pièce « El Boqala » qu’on montait au Tna

« Douéra était donc une production de haut niveau pour l’époque. Quand je revoie toute la multiplicité extraordinaire des dizaines et des dizaines de costumes et de masques, je me dis que tout cela devrait être conservé et exposé dans un musée pour les nouvelles générations… Pour s’en inspirer et faire mieux… »

 

Quelques costumes conçus par Liliane El Hachemi pour habiller les enfants jouant de petits rôles .

 







Et faisons juste une pause (méditative) avec ce qu’Aida disait dans un de nos journaux.


« J’ai donné mon enfance et ma jeunesse à l’art qui lui me l’a rendu par l’amour des gens »

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Douéra- 18-19 mars 2026






vendredi 23 janvier 2026

… vaincre la torture…

 


… vaincre la torture…




Poétesse, elle s’est donnée le nom d’Anna Gréki en participant au numéro 12 de la revue « Action poétique » en 1960. 

Elle était née Colette Grégoire le 14 mars 1931 à Batna, dans les Aurès. Elle décède le 6 janvier 1966 à Alger à l’âge de 35 ans sous son nom d’épouse : Colette Melki, (nom sous lequel elle reçoit la nationalité algérienne inscrite au Journal Officiel le 17 juillet 1964).


Elle vit sa première enfance à Menaa, village au pied d’une montagne aride et nue, mais dont la vallée riche en cultures vivrières est alimentée par les eaux de deux oueds… Ce village berbère aux traditions de résistance culturelle et spirituelle vives est située sur la piste caravanière qui relie Batna à Biskra où son père est instituteur. Là, on ne s’illuminait qu’aux bougies et l’on ne buvait que l’eau des cours d’eau et des puits.



Adolescente, à Collo, village de pécheurs, elle fréquente beaucoup les enfants des militants du Parti du Peuple Algérien (PPA) durant la seconde guerre mondiale et après. 

A 21 ans, à Bône (Annaba), ville des colons magnats du tabacs et de la tomate industrielle, Collette Grégoire, institutrice, est nourrie par la jeune poésie de Kateb Yacine, dont en 1950, le plus grand journal littéraire de France dirigé par Aragon « Les lettres françaises », avait consacré un numéro spécial à Kateb.  

Elle est aussi nourrie par la poésie de la résistance au franquisme et au nazisme qui avaient déferlés sur l’Europe et le monde. Elle écrit en 1952 « LA POESIE REMET LES CHOSES EN PLACE » :





Les historiennes françaises R. Branche et S. Thénault écrivent : « … à cette époque, la torture est massivement pratiquée à Alger et pas uniquement en vue d’obtenir des renseignements, comme on l’a souvent dit, mais bien pour terroriser la population [...] elle touche désormais tout le monde, « sans distinction de race, ni de sexe ».

Lire notamment un chapitre clé de ce livre : « La bataille d’Alger » ou le règne de la torture.



En 1963, parait chez Seghers à Paris l’anthologie de Denise Barrat : « espoir et parole » où sont consignés les pièces de plus de 25 poètes ayant écrit sur la guerre de libération, parmi lesquels Assia Djebar, Nadia Guendouz, Danielle Amrane, Malika O’Lahcène, Leila Djabali (« Pour mon tortionnaire le lieutenant D », 1957), Anna Gréki et Zhor Zerari.


Avec des dessins de Abdellah Benanteur


Zhor Zerari, devenue journaliste à « Algérie actualité » aprés l'indépendance, fait paraitre en 1988 chez l'éditeur Bouchène : « Poèmes de prison »

Militante de la guerre de libération dès l’âge de 19 ans, et parente de Rabah Zerari connu sous le nom de Commandant Azzedine, son père militant du PPA, arrêté par les paras avait disparu à jamais… 

A son tour, elle est arrêtée en aout 1957, torturée pendant une dizaine de jours à l’école Sarouy de la Casbah par la soldatesque du 3eme régiment de parachutistes coloniaux de Bigeard, puis condamnée à la perpétuité avant d’être transférée dans de multiples prisons en Algérie et en France…


L’école Sarouy portera après l’indépendance le nom de Ourida Meddad, militante qui a 19 ans y fut torturée au chalumeau avant d’être défenestrée du 1er étage…

Ourida Meddad

Années 90 parait « Algérienne » de Louisette Ighilahriz, récit sur les horribles tortures qu’elle subit, blessée de guerre, dans les locaux de la 10 -ème division parachutiste..  

Alors que le général Massu et Aussares (finissent par reconnaitre très tardivement qu’il y a eu torture en Algérie, Bigeard (Secrétaire d’Etat à la défense 1975-1976) niera jusqu’au bout que la torture ait existé…


Si l’on estime la population totale de la ville d’Alger en 1957 à 450 000 habitants et les forces d’intervention armées coloniales sous les ordres de Massu à 15 000 hommes, cela fait au moins 30 hommes armés de ces forces de répression contre chaque algérois, français compris…


[Note : C’est au parloir à Serkadji que Colette apprend, certainement par ses avocats (ou ceux de sa codétenue Jaqueline Guerroudj) que le philosophe et poète français Lanza del Vasto a lancé avec d’autres personnalités dont le général de Bollardière (qui s’était opposé à Massu), l’écrivain catholique François Mauriac et le journaliste Robert Barrat un important mouvement contre la torture en Algérie.

Magie de l’histoire, Anna Gréki se retrouvera sur la même couverture « guerre d’Algérie » de la revue ACTION POETIQUE, trois ans plus tard, après son expulsion d’Algérie…]


Claudine Lacascade, menottée et nue, assiste à une séance de torture de sa camarade de combat Colette Grégoire, confirme :



Arrêtée le 2 avril 1957 par les paras de la légion étrangère Eliett Loup est conduite à la villa Sésini où elle commence à être torturée le jour même.



(Extrait de « Des françaises d’Algérie dans la guerre de libération », par Andrée Dore-Audibert, Karthala, pages 114 à 124)

 

Si pour Eliett Loup la torture aura duré quatre jours et quatre nuits, Nassima Hebllal (secrétaire de Ben M’hidi, Abane Ramdane et Benkhedda en clandestinité) fut, elle, torturée à la même villa Sésini durant plusieurs mois.

 

20 ans plus tard elle raconte sa découverte de Colette dans un témoignage radiophonique dans une émission de Djamel Amrani en 1976 en hommage à Anna Gréki…

 




Retirée de la cellule de Nassima Heblal où elle avait d’abord été jetée, Colette qui a repris ses esprits profite d’un moment d’inattention du soldat qui l’escorte pour chuchoter à Djamel Amrani qu’on emmenait en sens inverse à une séance de torture que « Nassima Habllal est vivante » ; car disparue depuis 6 mois, le FLN croyait que la militante avait été assassinée par les paras…

 Djamel Amrani est le beau-frère du martyr Ali Boumendjel, avocat et militant nationaliste, qui sera défenestré par les paras le 23 mars 1957 à El Biar …

 

Nassima Habllal tentera d’ailleurs de s’évader en se lançant par-dessus le mur d’enceinte et les barbelés de la villa Sésini donnant sur le ravin qui domine Belcourt, mais elle est rattrapée par ses tortionnaires…


*


Le 23 novembre 1963, « Révolution africaine », l’hebdomadaire du FLN dirigé par l'historien et dirigeant nationaliste Mohamed Harbi consacre une demie page à la sortie du 1er livre d’Anna Gréki en publiant le poème « Captif ». Anna a alors 32ans…



Il n’y a pas de poème explicitement écrit sur la torture mais l’ensemble des poèmes, transcrivant magnifiquement la pureté de l’âme humaniste et rebelle d’Anna Gréki, réalise au final un spectre superbement vécu et vu de l’ardeur de la lutte pour la libération nationale.



Flash back sur une des multiples cellules à Serkadji :


De leur cellule concentrationnaire, angoissées et déterminées, ces femmes aux origines multiples  entendront durant plusieurs aubes des dizaines de militants de la guerre de libération amenés dans la cour pour y être guillotinés.

L’historien Gilles Manceron écrit dans « Les guillotinés de Barberousse en 1957 » :

« Les 40 exécutions capitales de militants indépendantistes algériens qui ont eu lieu à la prison Barberousse¹, en pleine ville d’Alger, en haut de la Casbah, entre le 11 février et le 4 décembre 1957, sont l’un des éléments constitutifs de la « bataille d’Alger ». 40 hommes, après une condamnation à mort lors d’un procès expéditif devant un tribunal militaire², ont marché dignement jusqu’à la guillotine, accompagnés par des chants patriotiques comme « Min Djibalina », les cris de « Vive l’Algérie ! » (« Tahia El Djezaïr ! »), « Vive l’Algérie libre ! » de l’ensemble des détenus de la prison. »

https://1000autres.org/les-guillotines-de-barberousse-en-1957-par-gilles-manceron)

 

Abderrahmane Djelfaoui

Janvier 2026


note: 

J’ai écrit cet article en mémoire à l’ami Mostefa Abderrahmane qui fut à l’initiative de mon invitation pour la conférence publique sur Anna Gréki que je donnais à Mostaganem en novembre 2017.

Photographe et cinéaste, Mostefa Abderrahmane est à l’origine de la découverte de la grotte où furent enfumés un millier de personnes de la tribu des Ouled Riah la nuit du 20 juin 1845 sur ordre du lieutenant-colonel Pelissier. 

Mostefa Abderrahmane est également l’auteur de l’album photographique noir et blanc « Les chemins de la mémoire. Algérie : 1833-1962 ». Mostefa Abderrahmane a décédé le 1er novembre 2024 à l’âge de 77 ans.





vendredi 29 août 2025

Quelques propos et souvenirs de Mustapha Adane sur sa participation au Festival Panafricain ( PANAF) de 1969

 

Quelques propos et souvenirs de Mustapha Adane sur sa participation au Festival Panafricain ( PANAF) de 1969

 

 

[…] Pour le PANAF, si j’étais informé des délégations algériennes qui parcouraient les pays du continent pour inviter les officiels et les artistes, comme des préparatifs et de l’embellissement de la capitale, des rénovations de certaines salles d’exposition comme la mairie d’Alger, etc, nous ne savions pas grand-chose de la manière dont ce festival allait se dérouler ni l’ampleur qu’il aurait…... L’initiative était surtout politique et était traitée au niveau gouvernemental d’Etat à Etat... La surprise allait être inouïe le jour de l’ouverture tant la manifestation organisée chez nous sept ans après notre indépendance chèrement acquise fut la plus grandiose d’Afrique...

 

C’est donc en amont, quelques semaines avant la tenue du PANAF que j’ai créé une médaille pour le PANAF. Je n’avais alors à ma disposition d’autres informations que la date, le lieu, le logo et l’intitulé de la manifestation en arabe, en français et en anglais...




Photo : Abd. Djelfaoui

 

Pour ce qui est des arts plastiques nous n’avons malheureusement pas eu le temps d’avoir de vrais contacts entre artistes africains... A la galerie de la mairie d’Alger, galerie officielle où j’organisais une très grande exposition, ils étaient arrivés en bloc avec les caisses contenant leurs œuvres choisies par leurs gouvernements ; on a fait déballer la centaine de toiles et autres objets d’art, on les a arrangés. […]  Le gros problème c’est que tout s’est passé rapidement sans qu’il y ait eu de réunion, d’échanges bien organisés, de catalogues ou rencontres débats entre nous ou avec le public. On sentait que c’étaient les gouvernements qui géraient et décidaient tout par le haut ! Pour les arts plastiques nous n’avions pour fonction que d’être une grande salle d’exposition de toute l’Afrique, l’Algérie comprise...



Le Président Boumediene, accompagné dans sa visite

par Adane Mustapha Président de l’UNAP

 


[…] Ailleurs qu’à la mairie d’Alger, L’Union nationale des artistes peintres (UNAP) avait monté une exposition à la petite galerie [de la rue Pasteur] où étaient exposés les seuls peintres algériens. Une autre exposition d’arts africains avait lieu au Musée national des beaux-arts du Hamma dont le conservateur était Ahmed Kara, peintre. […]


Une œuvre d’un peintre sénégalais 



Avec Choukri Mesli, professeur comme moi à l’Ecole des beaux-arts, nous avons décidé de contacter les peintres marocains, pas nombreux (dont le célèbre peintre et militant Mahjoubi Ahardane que Mesli à rencontré seul) et les peintres tunisiens pour projeter une union maghrébine des arts graphiques... Mais cela n’a jamais été plus loin…

Je pense que les choses ont été plus spectaculaires pour des artistes comme Myriam Makéba et d’autres musiciens, ce qui était normal vu la forte charge de leur chant et l’importance de leur public... De même pour le cinéma et certainement le théâtre.  Les écrivains étaient eux nombreux en symposium au Club des Pins ainsi qu’au centre de l’attention de la presse...

 

Il faut dire aussi que les médias français qui dominaient à l’époque le monde des arts francophones ne donnaient de chance qu’au compte-goutte aux plasticiens africains pour se faire connaitre... Epoque où le néocolonialisme mettait par exemple au pouvoir ses pions comme Bokassa qui se déclarait « Empereur de Centrafrique » ! L’envergure des manifestations artistiques du PANAF avait pris la plupart des médias français au dépourvu... Ils ont voulu quand même s’en accaparer. Heureusement pour cet évènement capital du PANAF il y a eu le film de William Klein ! […]

 

Abderrahmane Djelfaoui

Larges extraits de mon ouvrage : 

« Adane au fil de ses naissances », chapitre 11.