mercredi 22 août 2018

à la disparue, le cahier recommencé








à la mémoire de Zahra Benacer
(1949-2005)









avec toi
décrépusculer fin de siècle
de ses poussières d’aubes

ralentir le flux des marées

nous offrir le bout d’une presqu’ile
presque heureuse










la pouliche qui a perdu
un  sabot dans la plaine
ne hennit que vent
aux naseaux des feuillages

sa sueur perle
attristant le ciel
d’hirondelles

son destin est de semer un plus tard











nous avons cru chanter tous deux
du même pas
comme l’occiput d’un arbre croit
murmurer la nostalgie d’un autre
arbre
creux de mille nouaisons











tout peut m’arriver mais rien d’autre
dirait le pays
parlant sa langue
native

qui au vol des merles préfère
voir ses arbres aller leur dérive
de chaux vive

et inconstance d’ombres
souffler à chaque expiration
un ha ras d’hirondelles












doute espoir
c’est ce qu’instille le mot peuple

ses roches nuit
vase neige ou
armoise d’oued à fendre 

*

ton cœur aura vécu
ce peuple d’enfance qui avait
l’émerveillement des yeux tus
laps d’enthousiasme
laps de crainte

dans l’immensité de la lumière















terre mère



j’ai en toi planté une pluie
qui murmure prière
à toute heure venue
venante

par toi je rêve aux feuilles et galets
à belle circonférence
d’ombellifères

toi qui pulse tes lointains
en mes veines

bleue t’entendre et ton arôme
révérer









partie


alors qu’un muezzin entonne la prière
du soir

ta trace brûle tant
ressusciter une sidérale folie
à mes nerfs

toi dont j’hérite une robe
de mots
décousus


survivant puis-je quêter un sens
autre que celui de non-
dits











le savons-nous d’où nous venons
a goût de beurre rance
aux enclos des guerres
et leurs regs
de mots et gestes éclatés







aujourd’hui 

nos navires sont loin
du fourmillement du phosphore
et du souffre mortel

loin d’une guerre crachée

au soleil
nous dire













ô Malika de mutité


berbère de rêverie
tu croyais en leur bonté
sans faire compte de la tienne
ni prendre garde
aux rages
qui t’envoutèrent
en bâillonner toute petite ton ciel


lui dont le chant poli souriait
insondable
au moindre de tes soucis en la mineur











Reine douce
de résignation

j’ai de feutres noirs calligraphié
ta plaque tombale sur une terre
étonnée de tes senteurs


ce plus rien te couchant sans nom
dans l’étrange soir 

*

ta disparition
est inhumaine image











puis-je implorer ce qui n’est plus
là où nulle prière n’a encore fait
trépanation d’étoile ?








mettre encore mon nez
ma joue dans tes cheveux ?

empire au goût
de pomme et champ
d’épaule nue












ouvrir à nouveau


la fenêtre
à l’humidité d’un brouillard diffus ?

et tournoiement d’hirondelles
où sous un pâle soleil
nous buvions
la prime douceur
du  café ?













comme tu disais
être brune ou rousse salée
d’une enfance où tout se compte
à la bouche

j’imagine les nuées perdre
leur morgue
au sillage des oliviers

eux que j’imagine
d’une humeur qui apitoierait
le scalpel des vents
t’accompagner
solitude après l’averse












Elle voulait



seulement rencontrer un abricotier
d’une année l’autre

lui tendre un regard en recevoir
cueillette de velours


(peut être la mort n’est qu’un temps
de croisière
qui travaille
comme le vent travaille d’ombre
sa canicule)










sous sa robe de soie de Boukhara
l’air apaisait la peau du soir
inverser mon âme dans sa robe










la fenêtre ne s’ouvre pas toujours
en tournant le pêne

elle peut aussi bien enfermer une paille
une nuit de papillons ou un rêve
monochrome

puis s’entrouvrir
lune abandonnée  
aux rives du mystère

cigales qui furent











que deviennent les épouvantails
sans oiseaux faire peur
aux pierres endormies la nuit ?

vains vents obscurs
lapés d’aboiements
que vous dire
qui n’ait déjà été dit de la légende
des pieux noirs ?











de toi


se meurt
à chaque battement de gorge
un fracas d’entrailles

à chaque frôlement d’eau
deux ou trois vents d’amer crissent
irréels volets clos

à chaque écaille
au mur
chaque cendre
neuve
renaissent pourtant tendres
sources
souvenances











que je te vois trouble
halo de la lune
ou t’oublie pérégrinations
hébétées
tu ne cesses de sertir
mes aortes
et chevilles d’une houle
marine
soudain devenue écorce pluie
tropicale

toi souffle lèvres
à nos ventres











les nuages glissent souvenirs
des décédées de la nuit


ronde léchant
l’infinitésimal éclat d’étoiles
enfilées immobiles


ajoutant alors d’étonnantes
lucioles pâles
à la nuit des astres








d’amour amer












que je me traîne arbre
à déclinante lumière de froidure

ou que je marche à l’appel
des versets d’armoise
et pain d’orge

avec toi l’amour ne pleut
gel
ou brouillard















ô silencieuse nuit assise

en quelle seconde priera-t-on
les pierres obscures ?

en quelle autre
psalmodiera-t on une halte

fougère du retour ?


















comment avec la mort
la vie
peut-elle être aussi lumineuse

et ses paroles papillonner
dessus dessous
nos solitudes ?


*
  
qu’ai-je envie ce soir
qu’entendre rire
une enfant

entendre bailler le vent
et bruire une source
là bas au pays du laurier rose














de mes maisons d’enfance monte
un air de pierre retournée
comme si la chevelure de la terre
faisait descendre au puits
un autre croissant d’aube 

*

friperie
la création ne serait-elle que repasseuse
des plis de nos cils ?
  
*

ô colombes
de quelle immobilité
battez-vous l’aile
qui m’aère ?











elle savait
la civilisation mignardise
quel que soit le coût des corps
hachés et
décharnés d’âme 

*


ah l’envie se balancer à la mer
mettre un océan entier
entre soi
et les maux de mots de la terre











d’elle

oublier l’ombre crépuscule 
                                                            de bois vert                                                                           
époumonant trop de souvenirs

d’elle ne tailler
que crayon d’yeux
égrenant le plaisir

puis m’élancer hélice
ciel
suivre l’oiseau










une année


à un merle qui se posait
je murmurais de loin
s’il était seul  
                     d’où il venait

il s’est retourné
a déféqué
s’est envolé


* 
que faire que méditer
loin des chardons envieux ?














un muezzin
à voix de scaphandrier
appelle nuit
passage sous la cendre

prescience qu’il ne restera de nos pas
qu’un souvenir de poussière

une trainée d’avion là-bas
écho de rien











d’une maison


ouvrir la porte suffit
en sortir

mais de soi
décoincer d’abord les pieds
sortir leurs chutes de mémoire
  
*


braise faussement assagie
je me surprend être une lave de fin
de siècle

lave mer
sans marée
qu’un ciel sans avant ni futur








 ne t’excuses pas







 à Youcef Sebti, in memoriam













Mao ou le Che
le fleuve ou la foret
l’œil et l’humilité













pays univoque



il charrie ce qu’il n’a pas et
médit du plus cher
croyant que tout se trépane
de flaques d’eau

il s’agenouille aux confins
déserts
balbutier nos silences
dont il incendie le remords
si incongru que la terre tremble
honte en ses limons

pays buldinges de briques
à brûler
lui
si indistinct de sa foi de montagne

tant ses mots fourchent
herbes mal fichues











ô pouliot de vive senteur
qui se souvient longtemps se souviendra
des hirondelles andalouses

berbères amantes des mers
qui ne revinrent que poitrail de cigognes
rond bec de mimosas









dans nos nuits presque noires
retrouverons-nous un bout de craie

redessiner l’imaginaire

ah cartes de géo
récitations ou dévots devoirs
de latrines

[ce qui de nos doigts sort
du meilleur cru rêvé
ne fait-il pas abcès du reste de nos vies ?]

étrange d’entendre dire
la poésie est mon métier
quand on ne l’écrit qu’hors
l’horaire des pylônes












peut-être que le poète
n’est qu’un clown du plus âpre
qui va tirant juste
ce qu’il ne faut pas tirer sur la corde

décence reconnaître
qu’un poème est sang de la grêle













je me suis saigné
comme on saigne l’agneau au soleil

Et après ?

après les oiseaux continueront
pépier la vie
sans avis me faire sa scène













l’impression d’être
sur l’interminable frontière
d’un pays off limits


*

miettes de rimes que nous sommes
chutant falaise
sans émouvoir un trou
de flûte
dormante


*


et le monde de faire semblant
d’aller plus vite que la joie
d’une enfant
plus vite que les vents
jouant de son premier vernis d’ongle











transcendant la mort
les saints ne traversent-ils pas
pierres tombales de nos songes

imbibant nos existences d’une pluie  
de récréation ?










une voix disait


marchant vers la beauté
je cherche revers de ses cils
m’en vêtir 

…………………………………


mais où est l’audace du battant
d’éclairs
nageur de houle

qu’il vienne enfin
poitrail caressant l’air de sa terre

brûlante de tourments














le silence n’est peut être
que décalage de nous-mêmes

en nous-mêmes

rappeler que nous ne sommes
que lueur dune
de sable

sans pouvoir plus savoir











pinède d’amour








ô ma résine


qu’un oisillon vienne
déposer  miel
et enlacer haleine à tes robes
au parfum ancien

de tes seins












poésie naïve
à refondre air et
verdure

en espérer lisser
menthe bleue
tes tempes où vaticine un fil blanc

en pâmer songe tronc
lisse d’olivier














voir les bateaux faire
une sieste
à la rade lente du ciel
où la lumière s’encendre

soupir 

*

pourquoi pleurer un futur
quand il s’agit d’un théâtre d’ombres
souffler
sa cécité ?












ô rêves d’images navigatrices

………………………………

échoué sur le sable

mes lèvres balbutient
fonds de lagunes


*

en ce siècle de coquillages
je réentends le temps humble
de nos corps
à marée d’aube
et galbe d’algues à leur midi
où tes pieds m’effleuraient
nus













que faire d’autre que t’épouser encore
au-delà les toux
chaque midi de soir qu’il pleuve échos
d’impatience
ou que chantent en moi
tes cigales











de toi en moi
le malheur est ferré
brin de sérénité

néant qui n’atteint
ni n’excède l’absolu

ce rien dont je fus le conjoint
mousse et
corsaire
pour ce jour te tendre une main
m’élever











©Abderrahmane Djelfaoui poèmes et photos

vendredi 3 août 2018

Peut-on aimer le poisson à ce point ?!





Oui : des poissons geules ouvertes prêts à mordre !
Des silhouettes de femmes au long cou,  mollets gonflés, « sans visage », sombres…

Pas de lieu ! Pas de temps ! Hier ou demain plus encore…





Peut-on peindre l’irrémédiable ?
Peindre la tragédie ?
La désolation humaine qui sombre sans retour ?...


Comment donc cette partie infime du réel, - la toile du peintre - , celle là qui n’est qu’enserrée dans un cadre de bois, immobile, juste posée sur un chevalet ou un coin de table pourrait-elle « dire »  le bouleversement à mort de ce monde ?

Est-il possible qu’elle puisse essorer la peine et la rage de nos corps comme un chiffon de parterre prétend résorber une inondation?... 




« Quand je peins les naufragés, je deviens un naufragé ! Je souffre », me dit Hachemi Ameur au téléphone, depuis le port de Mostaganem à plus de 300 kms  d’Alger et ses banlieues où quelques cageots de sardines finiront par se vendre à plus de 400 DA le kilo après que le soleil soit à son zénith… 
Lui, le peintre, dont je sais qu’il travaille pieds nus et en cuissette, suant, suant dans son atelier toute la misère que depuis son enfance il ne peut accepter, souvent ne pas comprendre…



Et de me demander lèvres closes si l’on peut juste avec de la peinture et des collages « peindre-dessiner » des toiles qui ne se noieront pas ensuite dans la traversée des expositions, la traversée des regards, la traversée des masses d’informations innombrables qui nous électrocutent chaque seconde, minute et jour après jour de leurs interpellations, pubs, rires gras, morales et discours à deux sous ?...





Peintures : Hachemi Ameur
Texte : Abderrahmane Djelfaoui