dimanche 22 mars 2015

Chronique sans frontière ! Entretien à bâtons rompus avec le photographe El Hadi Hamdikène

Après trente ans d’activité en Algérie, (depuis « Au fil des gares », qui captait une ligne de train, désaffectée, qui reliait Djebel Onk - frontière tunisienne- a à El Hadjar dans les années 80) tu présentes aujourd’hui une exposition paradoxale, puisque de Annaba ton regard s’est envolé vers une ville très lointaine du Nord dont tu reviens avec une expo intitulée « Chronique dunkerquoise ». Que dire de ce long parcours ?...

Ouh la ! Vaste question ! Ce sont en effet des expériences multiples que l’on cumule durant sa carrière de photographe! On apprend beaucoup… Depuis les années 1980, il y a effectivement une évolution et des découvertes! Comme beaucoup,  j’ai commencé à faire de la photo dans la rue! Un de mes amis de l’époque était Nacer Merdjkane reporter à « Révolution Africaine » ; on se voyait à Annaba, à Alger! Nous travaillions en argentique, il avait un Nikon, nous nous échangions de la pellicule Orwo qu’on achetait dans les magasins subventionnés par l’Etat! Il y avait également Abdelkrim Amirouche, Halim Zenati ou notre ami tragiquement disparu Boukerche …
Dont on ne parle plus !


Malheureusement, lui qui est un grand photographe aussi ! Moi j’étais isolé dans ma petite ville d’Annaba et eux étaient à Alger,  dans la capitale ! J’avoue que j’en étais un peu jaloux, mais tout en faisant mes photos je prenais du recul pour apprécier ce qu’ils faisaient ; en fait moi aussi j’évoluais dans mon coin. J’étais en contact avec eux par l’esprit, le cœur et la passion du métier. 



En parlant de tes débuts, tu réponds que c’est une question de groupe ! Tu t’intègres d’emblée à ce groupe de copains, d’amis de l’époque. N’était-ce pas au départ pour toi une volonté personnelle ?

Parce que l’on n’était que quelques photographes en ces années, nous avons été les premiers à exposer dans des instituts, à la salle El Mougar, au Centre culturel français … Ma toute première expo je l’ai faite à la Cinémathèque Algérienne à Annaba ; c’était « Portraits choisis ». Des portraits d’individus… C’était surtout des visages familiers, de ma famille, de mon entourage ! C’était ma première expérience ! Pour ce qui était de mes copains photographes, je suivais de loin ce qu’ils faisaient et de temps en temps on se rencontrait mais chacun évoluait dans sa ville, dans ses rêves, avec ses projets pour lesquels il fallait être tenace, parce que la photographie argentique, sur pellicules, était techniquement ardue et, d’autre part, la photographie n’était pas bien acceptée dans notre société…


D’accord, mais d’abord qu’est-ce qui a pu déclencher chez toi le rapport à l’image, à la photographie ? Est-ce que tu aurais pu tout aussi bien être peintre, cinéaste, ou même dessinateur industriel, dessinateur pour tissus, des textiles ?...

Tout à fait ! Le premier déclencheur a été le cinéma ! Je suis natif de Sedrata et mon père m’amenait tout jeune au cinéma. La première fois que j’ai été dans une salle obscure, c’était pour voir Charlie Chaplin, Charlot ! Puis après ça a été « Mangala, fille des Indes ». Superbe ! Inoubliable ! J’ai bien sur vu d’autres films qui m’ont fasciné ; mais l’image cinéma a été le déclic. Très tôt, je me suis dit : je serai cinéaste ou photographe ! Je me le suis dit et j’ai choisi… Je n’avais que neuf-dix ans à l’époque, Et depuis l’image me poursuit (rire)…
Mon travail photographique est depuis en perpétuel mouvement ! La photographie ce sont des chantiers, chaque fois nouveaux. Il y a eu depuis mes débuts de très nombreux chantiers photographiques. Jusqu’à cette dernière expérience (« Chronique dunkerquoise ») où j’ai eu l’honneur  de tirer le portrait de Dunkerque, qui est une grande ville industrielle ; un port immense, avec des habitants chaleureux et une architecture très particulière ! Sincèrement, j’ai rencontré là des gens fabuleux qui m’ont ouvert leurs foyers, leurs cœurs aussi ! J’ai surtout découvert la lumière du nord… Les dunkerquois sont  des gens merveilleux ! J’ai rencontré de grands artistes humbles ! De grands photographes et plasticiens qui m’ont beaucoup aidé à réaliser ce travail sur leur ville !
Je pense à Marie-Noëlle Boutin, photographe lilloise qui a fait un travail superbe sur Annaba ! J’ai oublié de dire que mon travail est un échange : une photographe de Lille est venue photographier Annaba ! Elle a fait un travail sur les territoires de jeunesse ! Et moi, je suis parti à Dunkerque, à Lille, faire le portrait de la ville de Dunkerque ! Mais il n’empêche que j’ai côtoyé beaucoup d’artistes à Lille, à Tourcoing ! J’ai vu le musée des Beaux-arts, le musée d’art contemporain de Lille qui est magnifique ! J’ai rencontré des photographes qui on publié des livres, qui ont exposé, qui ont une grande réputation en France …
Au début de ce travail j’hésitais ! Mais ils m’ont mis sur les rails, ils m’ont encouragé à regarder cette lumière du Nord!  La lumière particulière des Flandres qui a inspiré de grands peintres, de grands cinéastes comme Eric Röhmer !

Et un type de lumière que nous n’avons pas du tout l’habitude de voir, nous autres méditerranéens.

Effectivement ! Je viens du sud, je suis habitué à une lumière forte avec des ombres franches presque à couper au couteau, comme on dit ! Mais à la frontière belge, c’était une lumière magique, vaporeuse, particulière ; une très belle lumière qui a changé mon regard de photographe, je l’avoue ! Au début j’ai même failli abandonner mon projet parce que je ne voyais pas comment capter une telle lumière…


Et comment les dunkerquois ont apprécié, vu ou critiqué ce travail sur leur ville vu par un Autre ?

Sincèrement, ils ont beaucoup aimé ! « Chroniques dunkerquoise », a été exposée dans le cadre des rencontres photographiques de Dunkerque en 2014 au château Coquel, dans une très belle galerie, j’y ai reçu beaucoup d’amis lors du vernissage ! Ils ont apprécié mon regard singulier, le regard d’un photographe du Sud habitué aux lumières de la Méditerranée et comment j’ai pu photographier la lumière du Nord ! Ils ont beaucoup apprécié parce que j’ai aussi photographié l’architecture, les gens ! J’ai séjourné chez des familles qui m’ont ouvert leurs portes ! J’ai photographié le littoral dunkerquois ! Des plages avec des bunkers de la deuxième guerre mondiale qui vont jusqu’en Belgique! Et l’Angleterre, en face, à un jet de pierre! Il y a toute cette atmosphère du Nord qui m’a rappelé des films que j’ai vu dans ma jeunesse ; des films de Römer, de Godard ou  de Truffaut par exemple qui a tourné « Les 400 coups » sur une plage de Normandie! Elles inspirent beaucoup, ces plages là !                

Tu as passé un temps long à Dunkerque ?

J’y ai passé deux mois avec deux séjours de trois semaines dont une semaine de repérages ! J’ai découvert une ville mais surtout sa lumière … Il faut savoir que la lumière du nord, le matin, commence par la brume! Tu te dis : Je ne pourrais jamais faire des photos dans ces conditions là !  Puis à midi le temps se casse, et les après-midis  il y a comme  des incendies dans le ciel ! Il a des nuages avec des feux, avec de l’or ! Et ça change complètement ; ça donne des ciels fabuleux ! Des lumières magnifiques sur les édifices ! Sur les arbres, sur le port, sur les plages …

Tu parle comme un peintre ! Mais comment le photographe se débrouille avec ces changements pour les capter ?

C’est notre métier, notre outil ! L’encre du photographe c’est la lumière ! Sans la lumière on ne peut pas écrire car nous écrivons avec la lumière ! On apprend à la dompter, à la connaitre, à l’apprivoiser, à la sentir, voilà ! La lumière on la sent ! C’est comme les cinéastes et même les poètes qui sont aussi inspirés par la lumière ! Il n’y a pas que les peintres et les photographes !



Alors entre les années 80 et cette lumière du Nord, qu’est-ce qui a changé dans le métier ?

A l’époque, on faisait beaucoup de photos de rue ! Du reportage au sens social du terme. On voulait faire des photos comme Raymond Depardon, notre maître de l’époque. Depardon était notre guide, notre phare…. Robert Franck et Eugene Smith aussi! Avec les copains d’Alger, on avait le contact jusqu'a l'arrivée de la décennie noire qui nous a séparés et meurtris...Paradoxalement cette période m'a enrichie, parce que j'ai continué a faire de la photo en solitaire… Maintenant, effectivement, le regard a changé, il a surtout muri ! On peut dire que pour des photographes de ma génération,  les photos de rues c’est fini. Ce sont des prises de vue intimistes que je fais ! Je travaille par exemple aujourd’hui sur les jardins, « The last garden » (le dernier jardin) parce qu’au rythme ou ça va ces jardins vont être rasés ! Et pas seulement à Annaba ! On rase de belles villas et leurs jardins pour construire des Fast food  ! Après, il y a des mouches dans le quartier, au lieu qu’il y ait des senteurs de jasmin et de citronniers !.. J’ai aussi travaillé sur l’architecture de Fernand Pouillon en Algérie! Disons que je réfléchis plus et que je choisis de façon plus précise mes thèmes ; je prends le temps de les murir, de les travailler à long terme, doucement, lentement !

Entre la thématique sociale (ou socialiste) et l’intimisme qu’est-ce qui a changé dans la photographie : le cadrage, le point de vue, les perspectives, la composition ?

Oui, la photo, c’est une la manière de voir, c’est un cadrage comme tu dis, et ça s’acquiert avec les années ! Donc, on muri le regard qui est en apprentissage perpétuel ! Regarder le monde, regarder les objets ! Ils ont une poésie, mais il faut la déceler cette poésie, cette lumière ! C’est avec le temps et les expériences que le regard muri et on regarde les choses différemment que les autres.  Le regard s’individualise de plus en plus, c’est ce qui fait le regard d’un photographe ! D’un artiste !

Et tu as l’impression aujourd’hui, avec cette maturité, d’être en phase avec les poètes, écrivains, photographes, peintres en Algérie, ou en décalage ?

Ouh là ! (rire) C’est d’abord mon parcours personnel ! Je le développe ! Mais je ne suis pas en décalage ! Pour être plus précis je dirais qu’en Algérie, les rapports entre photographes se font difficilement ! Chacun est dans son coin ! Ca a toujours été comme cela, malheureusement ! Et lorsque l’on fait des expositions de photographie – il y en a très peu en fait- on parle très peu de nos expériences, comme on ne parle pas du tout de la photographie algérienne des années 1980 … Il n’y a pas d’échange sur le fonds, sur les thèmes, sur la technique…. On t’invite dans une institution culturelle étatique ou privée, tu exposes mais on  ne va pas plus loin qu’une simple expo. On ne fait pas de conférences, on n’invite pas de gens expérimentés dans la photographie, il n’y a pas de diaporama ! Pas de débats. Et les photographes de ma génération ont l’impression triste de ne pouvoir rien laisser aux jeunes! Eux qui ont besoin qu’on leur lègue une expérience, un patrimoine, des repères….  Notre capital expérience on ne va pas l’emporter avec nous ! Et ça c’est lamentable dans les expositions qui se font à coup de centaines (je ne sais pas) de millions avec parfois des catalogues mais où on ne va pas du tout à l’essentiel … Il n’y a pas de transmission ! Donc, pour moi, les initiateurs de ces rencontres ont échoué !!

Au fil des gares


On dit aujourd’hui qu’avec le passage à internet, à Face book et avec la capacité d’appareillage de plus en plus moderne, les jeunes commencent à  avoir un vrai regard, une activité pointue dans le domaine de la photographie.  

Tout à fait ! Ce sont deux mondes, deux époques ! Nous, lorsque nous avions commencé la photo, il n’y avait pas internet ! Il n’y avait que des revues photographiques que l’on ramenait de France comme on ramenait les produits chimiques pour le développement et le tirage…. On dépensait un argent fou à ramener des boites de papier Ilford ou Kodak  de la Fnac et d’ailleurs ! La photographie argentique c’était cher! A l’époque, même une lampe actinique, quand elle se grillait, il fallait la ramener de Paris ! Parce qu’on ne trouvait pas ici de lampe de laboratoire ! Maintenant avec le numérique, tout est sur ton ordinateur … Les gens font même des photos avec des Iphone. C’est la libération ! Avec internet tu peux visiter toutes les galeries d’art et de photos du monde….

Justement : est-ce que le numérique et ses logiciels facilite l’art?

Oui ! Tu sais le numérique ou l’argentique ne sont que des moyens ! La photographie c’est d’abord et avant tout des idées ! Une Vision, une éthique ! Tout dépend de ce que tu veux montrer et pourquoi tu continues à être photographe ! C’est ça la vraie question qu’il faut poser ! Le photographe c’est comme le romancier ou le scénariste : la technique pour lui que ce soit papier ou numérique n’est qu’une question de supports !

Mais qu’est-ce que tout cela veut dire précisément?

Pour moi, cela veut dire prendre du temps pour faire des expos, faire des livres… J’en ai fait très peu mais je choisis mes thèmes, je les muri, comme je te l’ai dit tout à l’heure ! Ce sont des idées que je note d’abord sur du papier, que je réfléchi ; je me documente, je tourne autour de mon sujet, j’en discute avec des amis, et ce n’est qu’après que je prends des photos !

Donc ce n’est pas instinctif ?

Non, ce n’est pas instinctif ! Au début, lorsque j’étais jeune, c’était instinctif ! Je descendais dans la rue, je chassais comme disait Henri Cartier-Bresson ! Maintenant : un crayon et un stylo d’abord. J’élabore un synopsis ; je cerne et je détaille le thème à développer ! Par exemple, sur Dunkerque, j’ai d’abord pris des notes, j’ai visité ; puis j’ai lu sur les photographes du nord de la France, sur des photographes comme William Klein qui a photographié Rome, Berlin et qui avait aussi réalisé un film sur le Festival panafricain d’Alger ! Il y a donc un travail qui se fait avant de commencer à prendre des photos!

 Nacer Medknae et El Hadi Hamdikène 
au Centre culkturel français 
Expo Chronique dunkerquoise


On dit que l’art contemporain, aujourd’hui, c’est quelque chose qui mixe plusieurs pratiques artistiques en même temps ! Est-ce que toi, en tant que photographe, tu as senti la nécessité d’adjoindre à la photo, quelque chose d’autre, que ce soit du son, de l’écrit…

Je suis un photographe qui est resté un puriste ! Les rajouts ne m’intéressent pas ! Parce que si tu rajoute quelque chose à une photo, ce n’est plus une photo ! Dans une exposition, on donne le titre de l’expo mais on ne donne pas le titre de chaque photo ! Je trouve cela déroutant car tu emprisonne celui qui va voir la photo dans ton titre, dans ta subjectivité! La photo c’est une invitation au rêve, au partage et chacun a ses lectures propres ! La photo, l’art, c’est la liberté de voir, de penser, de regarder !
C’est ce que je pense ! Je prends une prise de vue, et point ! Pour moi, les rajouts sentent mauvais en photographie parce que ça fausse un peu le regard premier en rajoutant de la couleur, ou du son! Je suis photographe, je ne suis pas un artiste d’art contemporain ! Je suis resté photographe dans le vrai sens du terme ! Je ne rajoute rien à mes photographies ! C’est la prise de vue, c’est mon regard que je mets, que je développe, que je tire sur une feuille de papier, que j’expose, ou que j’édite dans un livre !

Quel est ton sentiment profond, concernant le présent et surtout l’avenir de la photographie en Algérie ?

Ouh là ! Franchement il est difficile de parler d’avenir, parce qu’il n’y a rien ! Il n’y a pas de galeries spécialisées,  il n’y a pas de revues ! On ne cesse de le répéter ! Les jeunes sont mal pris en charge ! Je parlais tout à l’heure de la transmission qui est essentielle ! Il faut que les jeunes aujourd’hui contactent les anciens photographes qui ont de l’expérience et qu’il y ait des échanges ! C’est capital ! Il faut écrire aussi sur la photographie ! Histoire et essais. C’est très important ! Ecrire des monographies de photographes vivants ! Les livres ça circule et ça reste dans les bibliothèques ! Des films aussi, sur les photographes qui ont une expérience et qui ont marqué l’histoire de la photographie algérienne ! Pourquoi ne pas faire des DVD? Pourquoi l’ENTV ne s’intéresse pas à faire des portraits sur Khlil, ou sur Ali Marok  pour ne prendre que ces deux exemples? Ils sont encore vivants ! Lorsqu’ils meurent c’est trop tard ! Le legs : c’est ça la richesse ; c’est un trésor ! Imaginez notre ami Arkoub qui vient de décéder à Annaba et qui était un des principaux photographes durant la guerre de libération. Un inconnu !... Il est mort en laissant des clichés d’une valeur inestimable dont je ne sais où ils sont ! Peut être dans sa famille, je ne sais pas ! Espérons que ces milliers de clichés ne seront pas perdus. Arkoub a été un témoin privilégié de la zone de l’est ! Il a photographié l’arrivée de l’armée des frontières, il a photographié Bourguiba avec des responsables important du FLN ! Il m’a montré des clichés d’Abane Ramdane ! Des images fabuleuses sur la base de l’est ! Magnifiques ! Et ces clichés on ne sait ce qu’ils sont devenus ! C’est triste ! C’est ça le legs dont je te parle !

Justement! Tu viens de faire, quelque chose d’assez exceptionnel ! Une tournée en Algérie, puisque ton exposition a été Annaba, à Oran, à Tlemcen, à Alger et elle va faire Constantine ! Cinq grandes villes d’Algérie ! Tu as eu le temps, même si c’est fugace, de rencontrer des gens qui sont venus voir…  Quel est ton sentiment vis-à-vis de ces  rencontres  sur « Chronique dunkerquoise » avec le public ou les publics, parce que je ne sais pas s’il y en a un seul ?

Les gens viennent aux vernissages mais ils sont étonnés qu’un Algérien fasse un travail sur l’extrême-nord de la France ! Ils me demandent : pourquoi Dunkerque ? Ils sont étonnés parce qu’ils ne sont pas habitués à voir un photographe Algérien allé photographier l’Europe… Pour moi c’est une opportunité qui m’a été donnée par l’Association culturelle Le château Coquel basée à Dunkerque et l’Institut Français d’Annaba qui m’ont choisit pour faire ce travail de résidence de deux mois ! Ils m’ont donné toutes les possibilités pour faire le portrait d’une ville! De ce point de vue, certains jeunes à Oran ont compris que la photo est un art complet et que l’art n’a pas de frontières ! Je peux en tant qu’artiste algérien faire un travail sur la Chine, sur le Japon, sur les Etats-Unis, sur l’Australie ! Un photographe comme un écrivain n’a pas de frontières ! L’art photographique est ouvert sur le monde ! Pas uniquement des photos et des clichés sur l’Algérie ! C’est vraiment frustrant ! J’aimerais bien aller au Japon faire un livre sur Tokyo ! Photographier Tokyo la nuit est fascinant ! Puis faire découvrir ces réalités à nos publics des grandes villes et mêmes des villages de l’intérieur…

Entretien réalisé par Abderrahmane Djelfaoui


El Hadi Hamdikène en 1992

mercredi 18 mars 2015

Les poètes et la guerre d’Algérie

« La guerre d’Algérie » a bien eu lieu, puis elle a prit fin il y a plus de cinquante ans. L’aurait-on oubliée?..
Qu’est-ce qu’un poète peut « écrire » de cette guerre? La poésie peut-elle « saisir »l’évènement ?  Peut-elle le signifier ? Et nous-mêmes aujourd’hui qu’attendons-nous de tels écrits, de tels vers ? Que sommes-nous prêts à entendre de ses chants ou de son murmure?...

C’est ce serein défi que l’ anthologie (« Les poètes et la guerre d’Algérie ») entend relever en nous la remettant  « en perspective »;  en nous remettant en mémoire quelques aspects des solidarités de combat avec les humiliés : hommes, femmes, enfants, histoire, paysages et principes…


Tout commence par une photo en noir et blanc d’enfants d’Algérie, signée Jean Paul Viau. Emouvante et simple reproduction d’une fillette au foulard noué sur la tête qui porte un léger châle de laine blanche sur les épaules dont une fibule (une broche berbère) retient les extrémités sous la gorge.
Le titre du livre s’inscrit sur ce noir et blanc tel un fin nuage en bleu …
Une photo qui est un pan d’histoire, un moment de présence précieuse. Comme si ce souvenir du passé nous inondait du son profond du patrimoine. Notre patrimoine. Image qui ne représente pourtant qu’une fillette et un garçon derrière elle ;- s’ils sont encore vivants, ils auraient aujourd’hui atteint tous deux les soixante dix ans ou plus…

Puis une bonne poignée de pages de préface nous introduisent dans l’amitié de ce livre.  On nous rappelle par exemple qu’à la fin des années 50 de jeunes poètes rassemblés autour de la revue marseillaise Action poétique (celle qui édita un numéro spécial contre la guerre d’Algérie en 1960),  « pensaient que la poésie pouvait et devait changer le monde ».  

Le préfacier qui fut enfant durant cette guerre, est un écrivain au long cours. Poète, membre du conseil de rédaction de la revue Europe pendant une dizaine d’années, directeur des éditions Le temps des cerises, initiateur de l’affichage de poèmes dans le métro parisien, traducteur, essayiste, critique et journaliste, Francis Combes est aujourd’hui directeur de la Biennale Internationale des Poètes du Val de Marne,- l’éditrice de l’ouvrage que nous présentons. Francis Combes, soit dit en passant, est ce poète français dont un recueil fut traduit à l’arabe par… Tahar Ouettar ! (« Errabi’ el azrek » : apprentis du printemps- Aljahidhiya, Alger, 2009)



« Les poètes et la guerre d’Algérie » s’étire sur plusieurs chapitres. Le premier ouvre sur les poètes français contre la guerre. Le second est un « Hommage à Maurice Audin ». Le troisième est consacré à 13 poètes algériens (1954-1962). L’avant dernier chapitre présente quatre poèmes traduits de l’arabe. Le dernier, enfin, un poème traduit du kabyle et des boqalat. Suit un index des quarante quatre poètes du recueil avec une courte biographie pour chacun. Un travail soigné et méritoire qu’on aurait aimé voir dans quelques vitrines de nos librairies, pour le plaisir de le feuilleter, l’acheter et l’offrir à nos ados…

Pour un premier envoi, nous choisissons choisissons quelques poètes français en « éclaireurs ». [Revenir plus tard sur la suite….]

Le premier poème qui ouvre l’ouvrage est de 1952…

L’aube comme un cheval
Se mit sur les genoux
Devant nous
                   Alger se leva

L’Afrique à sa fenêtre
Nous regardait entrer
Je ne venais pas comme un frère

J’étais en uniforme […]

Le poème est signé de Jacques Dubois, officier de réserve durant la guerre d’Algérie et qui fut insoumis…
Le second, d’Alain Guérin, relate l’assassinat de l’Algérien Belaid Hocine, le 28 mai 1952 lors de la manifestation contre la venue à Paris du général américain Ridgway…
Suivent les vers de la journaliste Madeleine Riffaud, résistante à 18 ans, journaliste de la guerre d’Algérie et du Vietnam, qui ont la transparence de l’éternel.

Madeleine Riffaud et Picasso en 1956

On  les tue par le feu, l’eau, l’électricité
Eux qui vécurent loin des sources
En rêvant d’eau toute leur vie
Eux qui grelotaient, sans charbon
Au soleil glacé du Mouloud.
Eux qui veillaient sans lumière
Au fond d’un bidonville obscur

La première fois qu’il vit
De près
Une baignoire
Fut le dernier jour de sa vie (écrit-elle en septembre 1955)

Elle qui durant la résistance au nazisme avait pris les armes puis avait écrit un poème resté fameux dans les annales de la poésie de résistance :

« Neuf balles dans mon chargeur
Pour venger tous mes frères
Ça fait mal de tuer
C’est la première fois
Sept balles dans mon chargeur
C’était si simple
L’homme qui tirait l’autre nuit
C’était moi »
« Femmes avec fusils »


Suit un poème d’Aragon, « … Il rêve à l’Algérie », extrait du Roman inachevé (1956). 
Puis « Pour la paix » de Maurice Cury :

[…] Ils nous offrirent des décombres
Et la mort à pleines brassées
Nos tout puissants ministres de la peur
Nos anciens guerriers nostalgiques
Désiraient que nous devinssions
Des tueurs et des tortionnaires
Contre les peuples opprimés
Qui désiraient leur liberté […]  (octobre 56)


Puis ce magnifique extrait d’un poème d’Henry Deluy :

[…] C’est pourquoi
Nous pour qui la parole est un acte
Nous avons fait notre choix parmi les mots
Parmi les plus abstraits
Les plus difficiles

Ensemble nous avons mis la paix
        dans nos projets d’avenir
Au devant de la porte
Ensemble nous avons mis la Paix dans l’immédiat

Dans l’armoire quotidienne
Avec le linge des enfants.
(in la revue Action Poétique, 1960)

Le spécial  « guerre d’Algérie », n° 12, de décembre 1960 (on y reconnait le nom d’anna Gréki)


Mais que peut la poésie, contre la guerre ?

La poésie est peut être comme l’eau des ablutions qui sert à « ouvrir » l’être à la Prière. Celle de la paix. Celle de la reconnaissance de l’Autre. Celle qui aide à ne pas perdre pied dans les moments horribles et, comme une plante, croit au changement, appelle ce changement, participe à le réaliser. Avec peu. Et peu à peu…

Voilà ce qu’écrit Gabriel Cousin, un poète que Claude Roy aida à publier son premier recueil…

La femme de Maurice Audin regarde le silence. Djamila Bouhired écoute le ciel chaque matin
Et vous mon cher collègue ?

Oh ! Moi, vous savez à Pâques cette année j’ai choisi la Toscane. La terre de Sienne n’est pas encore si rouge que cela !

Et vous ?

La misère espagnole est si curieuse….

Et vous ?

La truite. La truite. Le silence. Les cheveux de l’eau. Une connaissance lente et fidèle comme pour une femme….

Ah ! Quand donc les gens de mon pays… les braves gens, bien sûr… recevront-ils la petite semence de l’inquiétude qui fait lever l’intolérable angoisse de l’injustice

Et ainsi de suite, des poètes femmes, des poètes hommes, vont de constat en dénonciation, de colère en étonnement,  d’invocation en espoir à main solidaire sur prés de 170 pages ; ces pages qu’on respire et respire encore un demi siècle après ces longues et terribles années que les responsables nommaient « les évènements » pour ne pas dire et laisser dire que c’était la guerre ….




Abderrahmane Djelfaoui


·         Les poètes et la guerre d’Algérie. Biennale internationale des Poètes du Val de Marne. Collection « Ecrire l’évènement ».2012.

lundi 16 mars 2015

Parole d’Azwaw : « Mokrani était le meilleur d’entre nous ! »

Quand je suis passé voir Azwaw Mammeri, je le trouvais bien réveillé, en forme. Mais il fumait et toussait, comme d’habitude. Les yeux rayonnant de malice bonté (comment le dire autrement ?....) Avec à portée de sa main une grande tasse de café bien épais préparé dans une casserole. A ses pieds son chat ; au pied de la table de cuisine (cette table où Azwaw aime travailler), - et le chat attendant sa pâtée de thon en boite journalière …
Nous nous sommes mis immédiatement à parler d’Abdelouahab Mokrani, comme si nous nous étions spécialement téléphoné pour ça…


…D’abord imagine, dit Azwaw, qu’ « Algérie actualités » était à l’époque le seul journal un peu libéral. Il y avait dedans Tahar Djaout, Abdelkrim Djaad, Arezki Larbi comme caricaturiste, Fatiha Bisker, Malika Abdelaziz, Kheiredine Ameyar qui sera ensuite directeur de « La Tribune » et d’autres … Il y avait « Algérie actualités » et « Révaf » (Révolution africaine) dans les années 80 surtout. Et c’est dans Révaf, que j’ai lu un article sur Mokrani , en 1989 je crois bien, après octobre 88, dont le titre était « L’enfant terrible d’Alger ». Je lis… C’était extra. Je ne connaissais pas Mokrani. Ca a été ma découverte…


Par la suite il y a eu une exposition à l’EPAU, l’Ecole d’architecture, organisée par un collectif d’étudiants et d’enseignants. Ils avaient invité Mokrani et, en même temps sur le campus Slimane Benaissa jouait sa pièce « Boualem zid el goudam » avec Omar Guendouz ! C’était deux ou trois jours d’activités culturelles organisées par de bons amis de Mokrani : les frères Salem et Cherif Hammouche. C’était beau ! C’était extraordinaire !... C’était la gauche et ce que certains appelaient « les gauchistes », mais quand je les rencontrais c’était un bonheur! Cherif était professeur d’histoire de l’art et quand tu le branchais la dessus il se mettait à raconter cette belle aventure sur deux ou trois siècles. C’était un régal. Et on prenait du thé ! Et lui, pourvu que tu lui offres ce thé là !

La poésie de Mokrani c’est la lumière !

C’est à ce moment là que je découvre la peinture de Mokrani. Nous sommes en 1989… Ce que j’en ai vu, c’était des petits formats. Des visages, faits à l’encre de Chine ; du noir et blanc… Au premier regard, on pouvait avoir l’impression que c’étaient des masques. Des têtes portant des cagoules… Ce n’était pas ça et ce n’était pas sombre. En fait, une demie heure après, quand tu t’habitues avec l’espace, que tu les revois avec un autre regard en prenant le temps, c’était de la lumière !

Je crois que c’est ça qui m’a influencé. Mokrani m’a influencé dans mon travail de peintre. Et ils sont rares les peintres qui m’ont influencé sur la place d’Alger. C’est normal. C’est comme un échange. C’est comme moi qui aurais pu apporter quelque part un quelque chose en allant vers d’autres peintres….

Par la suite, j’ai encore vu ses travaux à la Galerie Isma, de Riad El Feth où il exposait avec les peintres contemporains. Et il y avait une rupture ! Il exposait avec les Malek Saleh, les Hellal, d’autres, toute une génération formée à l’Ecole des beaux-arts d’Alger mais qui étaient partis à l’étranger, y avaient poursuivi leurs études, avaient affronté d’autres courants artistiques et s’en étaient nourris… Quand ils sont revenus on sentait qu’il y avait une rupture avec tout ce qu’ils faisaient avant… Je n’aime pas parler en termes de génération, mais disons que c’était une rupture avec des peintres de la place d’Alger. A l’époque le seul espace de peinture autorisé était le Centre culturel de la wilaya d’Alger. C’était un repère pour les nouvelles expositions… A la galerie Omar Racim c’était comme d’habitude, sous l’égide du FLN… C’était donc le seul bon endroit avec la galerie Isma qui venait d’ouvrir. C’étaient les deux espaces où tu pouvais aller voir des œuvres ding ! A l’époque moi-même je n’avais exposé qu’une fois en hommage au trentième anniversaire de « Nedjma » de Kateb Yacine. C’était mes enseignants qui avaient organisés ça : Kateb Yacine, Mimouni en même temps ! C’était beau ! Kateb avait l’air timide mais, en réalité c’était un « qarnit ! » -un pouple ; comme d’habitude ! La rencontre était animée par Maougal qui était venu avec un nœud papillon !… Je me suis dis : ça y est mon vieux, c’est une révolution dans les mentalités ; pas mal !...

Mokrani et Farid Benyaa, 2006, à la Galerie Benyaa.

Revenons à Mokrani et ceux qui l’ont connu : Les Hammouche. Les Mouzaoui M’Barek, mari de la peintre poétesse Halima, les Sebkhi et Amel Benghezala  dont Farid Benyaa chez qui, avec Mokrani, nous avions fait un récital poétique fin de l’été  2006… C’était ramadhan. Avant le récital on avait été invité au ftour chez Mouzaoui M’Barek. Bonne chorba, des boureks et d’autres plats ; on a été vraiment gâtés. Mais à table impossible de faire parler Abdelouahab Mokrani qui était assis en face de moi. Il mangeait en silence. Alors j’avais monopolisé la parole, pour créer de l’ambiance. Puis, une fois ou deux, il a reçu un coup de fil en plein repas. On a compris que c’était Leila Oussalah qui s’inquiétait pour la prochaine expo. Et là, à l’écoute de cette communication, j’ai eu l’impression qu’il était un grand enfant qui parlait à une maman… «  Oui madame, ne vous en faites pas ; oui. Soyez en sûre (….) Je vous en suis très reconnaissant ». Et moi de m’exclamer : Mais Abdelouahab, ce n’estque Madame Ousalah !.. Il était visiblement content… Après j’ai compris : s’il ne parlait pas c’est qu’il se concentrait sur la poésie qu’il allait déclamer à la Galerie Benyaa… Et quelle poésie ! « Le voyage » de Baudelaire, extrait du livre « Les fleurs du mal »…. L’espace était beau. Avec le travail de préparation d’un Benyaa vraiment très méticuleux. Il y avait dans la salle le traducteur de Benhedougga, de Ouettar et de Wassini : Marcel Bois. Le public était nombreux. Et là, comme je te parle, comme je m’en souviens, comme tout le monde l’a d’ailleurs commenté après: la lecture de Mokrani a été unique, forte et palpitante. Elle a laissé tout le monde suspendu. Mokrani lecteur de Baudelaire ! Mokrani poète.
Après cette performance, je voulais le voir, le féliciter, parler avec lui. Il avait disparu. Une fois accompli ce qu’il avait à faire il s’était retiré, éclipsé discrètement. En gentleman. Bkaou ala kheir et bonne soirée de ramadhan….


La dernière fois que je l’ai vu

La dernière fois, c’est quand nous avons été collectivement honorés par une reconnaissance de l’Etat, en juin 2013. On m’avait dit : vas-y , il y a un très beau chèque au bout de la cérémonie …Celui qui me l’avait dit n’avait pas tort. On nous avait un peu enrichis mais, ce qui m’avait semblé bizarre, c’est que tous ceux qui ont été honorés étaient des peintres malades. Il y avait moi, Azwaw, qui traine encore ma jambe avec les séquelles de l’accident…  Il y avait Azoune; tu te rappelles de Dahmane Azoune à la galerie Omar Racim? Très malade : hémodialysé …  Un grand peintre qu’on n’a pas su mettre en valeur. Il y avait Fatiha Bisker. Et j’ai été peiné quand j’ai vu l’état de Fatiha, moi dont j’avais été amoureux  d’une façon secrète. Pour moi cette femme est une battante ; c’est un monument en tant que journaliste et peintre… On a aussi honoré Louisa Bacha la céramiste, et Abdelouahab Mokrani... J’étais venu avec ma sœur, infirmière comme tu sais,  et Mokrani s’est confié à elle. Mokrani a toujours eu un meilleur rapport avec les femmes. Elle m’a raconté qui lui avait dit qu’il se sentait très faible. Que ce n’était pas ça…. Il s’est confié à ma sœur, à nous walou… Puis il y a eu l’hymne national. Un grand silence. La remise des prix par Khalida Toumi a commencé  en présence de l’ancien premier ministre Smail Hamdani, humble et décontracté…. Et là, tu entends un portable qui se met à sonner… Je me retourne : c’était Mokrani… « Ah je m’excuse j’ai oublié de l’éteindre »…

En même temps que nous, beaucoup d’autres artistes défilaient. On honorait des chanteurs, des musiciens et nous les peintres malades… Puis la ministre a annoncée la parution du statut de l’artiste. Depuis ce jour-là, et ça fait plus de deux ans, je n’ai plus rencontré Mokrani.

Mokrani  dandy d’Alger

… Quand j’ai appris son décès, c’est par un appel de Valentina Ghanem… Le soir même je me suis dis : « c’est une blague !... » Comment est-il possible que Valentina m’annonce une nouvelle aussi triste ?... Et d’ailleurs ce soir là Alger était triste, il pleuvait, il faisait froid. Alger avait perdu son enfant… Je ne voulais pas y croire. Je me suis dis : c’est une blague. Et, le lendemain, je me rappelle que je devais repartir vers les Issers, je t’avais appelé pour confirmer… Parce que la presse n’en avait rien dit. Sur les ondes de la Chaine 3 il n’y avait eu que l’éditeur Lazhari Labter qui était passé et en avait parlé. Puis, ensuite, un petit hommage lui a été rendu par Ameziane Ferhani sur El Watan, quoique Mokrani mérite encore mieux,  beaucoup plus…


Mokrani était un gentleman. C’était un dandy d’Alger. Quand tu le rencontrais, tu ne sentais pas que c’était un peintre, tant il était bien habillé, petit de taille. Il me faisait parfois penser à Toulouse-Lautrec… Et puis en lui, la souffrance tu ne la sentais pas au premier abord. C’est vrai il ne parlait pas, il était poli. Tu ne sentais sa souffrance que quand il pétait les plombs. Et ça je l’ai vu en 2004, je crois, quand on a exposé à la Galerie Top Action chez madame Oussalah. Une grande dame que moi j’appelle Leila O. Elle invitait les peintres qui le méritaient, qui avaient fait leurs preuves : Nedjai, Arezki Larbi, Mokrani, Valentina, Hakker, Bourdine et (rires) …et Azwaw !...

Sincèrement j’ai l’impression qu’il nous a fait une farce Mokrani !... Lui qui avait magistralement fait des peintures d’accompagnement à la poésie d’Amin Khan. Un très beau livre d’art édité par la Galerie Isma en 1989. Un de nos premiers vrais livres d’art…

« Mokrani, c’était le meilleur d’entre nous ! »

Je peux dire qu’il m’a incité à travailler ! J’ai repris les pinceaux… Je voulais lui rendre un hommage ; mais ce n’est pas le bon mot, hommage,  je n’aime pas beaucoup ! Parce que tous les artistes font partie de ma famille ! Les artistes, les poètes. Ils font partie du premier cercle, de la vie de tous les jours.  C’est comme ça que Mokrani m’a incité à faire ces deux peintures …

Par rapport à son exposition que j’avais vue dans le temps à l’EPAU, à l’école d’architecture, et si j’ai bonne mémoire, je crois c’était ce type de travail qu’il faisait ! On voyait des visages ou des masques mais intérieurement on voyait de la lumière qui se dégageait ! Sa lumière. C’était lui-même qui était dans la souffrance, dans la douleur ; c’était un révolté, mais intérieurement, quand on sait la poésie qui l’accompagnait et qu’il a l accompagné : Baudelaire, Amine Khan, on se dit c’était un poète !   
Je ne dirais pas de lui qu’il était dans la douleur ; mais plutôt qu’il était habité par une  souffrance ! Mais malgré ça il portait la lumière ! C’était en lui ! J’ai l’impression, et c’est normal, que c’était Mokrani lui-même qui apparaissait dans ses peintures !

 Contribution hommage d’Azwaw (photo Abderrahmane Djelfaoui)

C’était de la thérapie ! Mais de la thérapie pour tout le monde ! Finalement, l’écriture, la peinture, c’est une thérapie ! Quand on découvre en soi un don, ça nous soulage quelque part ! On s’extériorise ! Et on transmet ça… Mokrani travaillait surtout sur du papier, du Canson, rarement sur de la toile.
Une fois, Mohand Abouda m’avait invité chez lui à Alger et il m’a montré une étrange peinture de Mokrani. C’était  entre 1998 et 2000 ; on se rencontrait à l’époque ! La particularité de cette toile est que l’artiste l’avait peinte recto-verso ! La question était comment faire pour encadrer les deux faces en même temps ! Mohand me dit : « Débrouilles toi… » . C’est comme ça que  j’ai réalisé le montage d’une double vitre, avec deux Mokrani en « un seul », qu’on pouvait faire pivoter et retourner comme on voulait sur le mur… D’autres artistes ont déjà fait ce type d’expérience. Mais chez Mokrani c’était merveilleux.  C’était juste à hauteur d’homme, comme on dit.  Et j’avais ce travail entre les mains. Son travail je le touchais, je le sentais ! 
C’était un petit format de 30cm sur 20cm ! Il faisait des collages et on avait l’impression qu’i n’avait pas besoin d’un grand atelier pour travailler ; une simple table de 50cm x 50cm devait lui suffire ! J’imagine qu’il avait à portée de main ses encres de chine, ses aquarelles, ses petits pinceaux et peut être ses pastels.  Un petit coin lui suffisait pour produire…

Avec un rien il faisait tout ! Alors quand j’ai vu ces collages ! C’étaient des figures humaines, des groupes sur petit format… Je ne sais pas ce que cela aurait donné sur grand format de 80cmx70cm ! Mais ses petits formats se suffisaient à eux-mêmes. Ils étaient forts. En tant que plasticien, il avait sa propre écriture.
 Mokrani -et je persiste et je signe-, Mokrani était le meilleur d’entre nous, parmi nous, malgré sa douleur, malgré sa souffrance et son état psychologique. Ouahab écrivait sa peinture et peignait sa poésie. Sincèrement, sa folie était belle !    


Notes d'Azwaw pour un poème dédié à Abdelouahab Mokrani


 

Entretien réalisé par Abderrahmane Djelfaoui

samedi 7 mars 2015

Ce bleu trentenaire…

Fatiha Bisker




A embrasser d’un seul tenant  la production de Fatiha Bisker, on se sent accueilli en ami, presque en confident. 

D’emblée, on se sent emporté par une aura d’aise lumineuse. Une aura qui n’a rien de compliqué ou de tragique – comme on aurait pu s’y attendre tant la vie de l’artiste, multiforme, sans cesse sous le coude des nécessités, n’a jamais été facile… 

L’étonnement est là.  De la majorité de ces agréables huiles sur toile rayonne une joie douce, presque chantonnant, dirait-on.  Une joie qui s’offre comme soyeux tissage et ne demande qu’à être partagée. Le plus souvent simple, brève ou longue, elle occupe l’espace d’un bleu de mer qui semble murmurer le souvenir des plages de l’enfance heureuse avec le père et les frères….

« Océane », est intitulé l’une d’elles. Son échappée de liberté … 

Ou tout simplement « le bleu du silence » où repose en paix un poisson cloué dans la finesse de ses arêtes…

Et quand ce n’est pas la mer, ce sont des fenêtres – esquissées ouvertes ou closes. Sinon des métaux « impalpables », dira l’artiste par le biais d’une légende. 

Ayant conquis l’espace de notre regard, ces toiles créées par une femme de la ville, elle qui a également travaillé l’art de témoigner par les mots, ces toiles ne peuvent rester accrochées au mur, muettes.  Elles sont porteuses d’une voix. Elles épèlent subtilement au milieu de quelques « sans titre » : « un matin la mer » , « peinte dans l’azur », « songe bleu », « fontaine d’une nuit » ou même : « pénombre pourpre »… Cette même voix pacifique par laquelle la peintre s’emploie, avec la patience du jeu (la patience du je), à faire s’épouser tous les bleus qu’elle conçoit ou qui viennent à elle avec leurs tonalités diverses dans une même ensemble harmonieux. Les lier pour le meilleur d’une toile à l’autre ; d’une saison à l’autre ; d’une vie soucieuse et difficile à cette humble joie bleutée, faite art pour le partage… 

C’est que l’artiste sait d’expérience artistique (elle qui a silencieusement méditer la création de quelques grands peintres du siècle – Mark Rothko pour n’en citer qu’un) que ce qu’on nomme harmonie ou beauté est affaire de travail patient, toujours renouvelé, aéré par le goût et le plaisir d’une tension appliquée…

Puis, bien entendu, en contrepoint magnifique à cette ondoyance des bleus, s’élève « Espace et plume », toile d’une svelte et blanche voilure sur un fond rouge. Un rouge dont l’ocre brun à la base poétise le rêve, toute la mélancolie de son élan… Une toile qui invite l’imagination à respirer. Jusqu’à s’allonger d’aise, comme cette femme à la plante qui ressemble comme une sœur aux jeux d’enfance d’un Picasso

Abderrahmane Djelfaoui
Catalalogue de l'exposition:
"Emotion plurielle"
Palais de la Culture, Alger
Février 2015


                                                                     L'oiseau bleu

L'espace et la plume

Bleu de silence