vendredi 23 janvier 2026

… vaincre la torture…

 


… vaincre la torture…




Poétesse, elle s’est donnée le nom d’Anna Gréki en participant au numéro 12 de la revue « Action poétique » en 1960. 

Elle était née Colette Grégoire le 14 mars 1931 à Batna, dans les Aurès. Elle décède le 6 janvier 1966 à Alger à l’âge de 35 ans sous son nom d’épouse : Colette Melki, (nom sous lequel elle reçoit la nationalité algérienne inscrite au Journal Officiel le 17 juillet 1964).


Elle vit sa première enfance à Menaa, village au pied d’une montagne aride et nue, mais dont la vallée riche en cultures vivrières est alimentée par les eaux de deux oueds… Ce village berbère aux traditions de résistance culturelle et spirituelle vives est située sur la piste caravanière qui relie Batna à Biskra où son père est instituteur. Là, on ne s’illuminait qu’aux bougies et l’on ne buvait que l’eau des cours d’eau et des puits.



Adolescente, à Collo, village de pécheurs, elle fréquente beaucoup les enfants des militants du Parti du Peuple Algérien (PPA) durant la seconde guerre mondiale et après. 

A 21 ans, à Bône (Annaba), ville des colons magnats du tabacs et de la tomate industrielle, Collette Grégoire, institutrice, est nourrie par la jeune poésie de Kateb Yacine, dont en 1950, le plus grand journal littéraire de France dirigé par Aragon « Les lettres françaises », avait consacré un numéro spécial à Kateb.  

Elle est aussi nourrie par la poésie de la résistance au franquisme et au nazisme qui avaient déferlés sur l’Europe et le monde. Elle écrit en 1952 « LA POESIE REMET LES CHOSES EN PLACE » :





Les historiennes françaises R. Branche et S. Thénault écrivent : « … à cette époque, la torture est massivement pratiquée à Alger et pas uniquement en vue d’obtenir des renseignements, comme on l’a souvent dit, mais bien pour terroriser la population [...] elle touche désormais tout le monde, « sans distinction de race, ni de sexe ».

Lire notamment un chapitre clé de ce livre : « La bataille d’Alger » ou le règne de la torture.



En 1963, parait chez Seghers à Paris l’anthologie de Denise Barrat : « espoir et parole » où sont consignés les pièces de plus de 25 poètes ayant écrit sur la guerre de libération, parmi lesquels Assia Djebar, Nadia Guendouz, Danielle Amrane, Malika O’Lahcène, Leila Djabali (« Pour mon tortionnaire le lieutenant D », 1957), Anna Gréki et Zhor Zerari.


Avec des dessins de Abdellah Benanteur


Zhor Zerari, devenue journaliste à « Algérie actualité » aprés l'indépendance, fait paraitre en 1988 chez l'éditeur Bouchène : « Poèmes de prison »

Militante de la guerre de libération dès l’âge de 19 ans, et parente de Rabah Zerari connu sous le nom de Commandant Azzedine, son père militant du PPA, arrêté par les paras avait disparu à jamais… 

A son tour, elle est arrêtée en aout 1957, torturée pendant une dizaine de jours à l’école Sarouy de la Casbah par la soldatesque du 3eme régiment de parachutistes coloniaux de Bigeard, puis condamnée à la perpétuité avant d’être transférée dans de multiples prisons en Algérie et en France…


L’école Sarouy portera après l’indépendance le nom de Ourida Meddad, militante qui a 19 ans y fut torturée au chalumeau avant d’être défenestrée du 1er étage…

Ourida Meddad

Années 90 parait « Algérienne » de Louisette Ighilahriz, récit sur les horribles tortures qu’elle subit, blessée de guerre, dans les locaux de la 10 -ème division parachutiste..  

Alors que le général Massu et Aussares (finissent par reconnaitre très tardivement qu’il y a eu torture en Algérie, Bigeard (Secrétaire d’Etat à la défense 1975-1976) niera jusqu’au bout que la torture ait existé…


Si l’on estime la population totale de la ville d’Alger en 1957 à 450 000 habitants et les forces d’intervention armées coloniales sous les ordres de Massu à 15 000 hommes, cela fait au moins 30 hommes armés de ces forces de répression contre chaque algérois, français compris…


[Note : C’est au parloir à Serkadji que Colette apprend, certainement par ses avocats (ou ceux de sa codétenue Jaqueline Guerroudj) que le philosophe et poète français Lanza del Vasto a lancé avec d’autres personnalités dont le général de Bollardière (qui s’était opposé à Massu), l’écrivain catholique François Mauriac et le journaliste Robert Barrat un important mouvement contre la torture en Algérie.

Magie de l’histoire, Anna Gréki se retrouvera sur la même couverture « guerre d’Algérie » de la revue ACTION POETIQUE, trois ans plus tard, après son expulsion d’Algérie…]


Claudine Lacascade, menottée et nue, assiste à une séance de torture de sa camarade de combat Colette Grégoire, confirme :



Arrêtée le 2 avril 1957 par les paras de la légion étrangère Eliett Loup est conduite à la villa Sésini où elle commence à être torturée le jour même.



(Extrait de « Des françaises d’Algérie dans la guerre de libération », par Andrée Dore-Audibert, Karthala, pages 114 à 124)

 

Si pour Eliett Loup la torture aura duré quatre jours et quatre nuits, Nassima Hebllal (secrétaire de Ben M’hidi, Abane Ramdane et Benkhedda en clandestinité) fut, elle, torturée à la même villa Sésini durant plusieurs mois.

 

20 ans plus tard elle raconte sa découverte de Colette dans un témoignage radiophonique dans une émission de Djamel Amrani en 1976 en hommage à Anna Gréki…

 




Retirée de la cellule de Nassima Heblal où elle avait d’abord été jetée, Colette qui a repris ses esprits profite d’un moment d’inattention du soldat qui l’escorte pour chuchoter à Djamel Amrani qu’on emmenait en sens inverse à une séance de torture que « Nassima Habllal est vivante » ; car disparue depuis 6 mois, le FLN croyait que la militante avait été assassinée par les paras…

 Djamel Amrani est le beau-frère du martyr Ali Boumendjel, avocat et militant nationaliste, qui sera défenestré par les paras le 23 mars 1957 à El Biar …

 

Nassima Habllal tentera d’ailleurs de s’évader en se lançant par-dessus le mur d’enceinte et les barbelés de la villa Sésini donnant sur le ravin qui domine Belcourt, mais elle est rattrapée par ses tortionnaires…


*


Le 23 novembre 1963, « Révolution africaine », l’hebdomadaire du FLN dirigé par l'historien et dirigeant nationaliste Mohamed Harbi consacre une demie page à la sortie du 1er livre d’Anna Gréki en publiant le poème « Captif ». Anna a alors 32ans…



Il n’y a pas de poème explicitement écrit sur la torture mais l’ensemble des poèmes, transcrivant magnifiquement la pureté de l’âme humaniste et rebelle d’Anna Gréki, réalise au final un spectre superbement vécu et vu de l’ardeur de la lutte pour la libération nationale.



Flash back sur une des multiples cellules à Serkadji :


De leur cellule concentrationnaire, angoissées et déterminées, ces femmes aux origines multiples  entendront durant plusieurs aubes des dizaines de militants de la guerre de libération amenés dans la cour pour y être guillotinés.

L’historien Gilles Manceron écrit dans « Les guillotinés de Barberousse en 1957 » :

« Les 40 exécutions capitales de militants indépendantistes algériens qui ont eu lieu à la prison Barberousse¹, en pleine ville d’Alger, en haut de la Casbah, entre le 11 février et le 4 décembre 1957, sont l’un des éléments constitutifs de la « bataille d’Alger ». 40 hommes, après une condamnation à mort lors d’un procès expéditif devant un tribunal militaire², ont marché dignement jusqu’à la guillotine, accompagnés par des chants patriotiques comme « Min Djibalina », les cris de « Vive l’Algérie ! » (« Tahia El Djezaïr ! »), « Vive l’Algérie libre ! » de l’ensemble des détenus de la prison. »

https://1000autres.org/les-guillotines-de-barberousse-en-1957-par-gilles-manceron)

 

Abderrahmane Djelfaoui

Janvier 2026


note: 

J’ai écrit cet article en mémoire à l’ami Mostefa Abderrahmane qui fut à l’initiative de mon invitation pour la conférence publique sur Anna Gréki que je donnais à Mostaganem en novembre 2017.

Photographe et cinéaste, Mostefa Abderrahmane est à l’origine de la découverte de la grotte où furent enfumés un millier de personnes de la tribu des Ouled Riah la nuit du 20 juin 1845 sur ordre du lieutenant-colonel Pelissier. 

Mostefa Abderrahmane est également l’auteur de l’album photographique noir et blanc « Les chemins de la mémoire. Algérie : 1833-1962 ». Mostefa Abderrahmane a décédé le 1er novembre 2024 à l’âge de 77 ans.





samedi 10 janvier 2026



Les années d'enfance de l'artiste 

Mustapha Adane

fin des années 30

(de la basse Casbah 

aux hauts plateaux de Tablât)


[… ] Juste avant la deuxième guerre mondiale, nous habitions au numéro 2 de l’impasse de l’Intendance de la basse Casbah.  Cette impasse d’une dizaine de mètres, étroite, faisait un coude à 90 degrés juste avant les maisons où habitaient Alilou ed-Drabki et Sid Ali Kouitet, au numéro 9 ; la porte des Kouiret fermait l’impasse.  On ne pouvait pas aller plus loin. Pour aller vers Ketchaoua, à quelques centaines de mètres de là, il fallait remonter l’impasse et contourner la caserne des sénégalais, devenue caserne des pompiers après l’indépendance...

 

Au moment où mon père avait acheté la maison de la Casbah il y avait déjà des locataires qui y habitaient. J’ai donc vécu mon enfance avec « el djirân » qui n’étaient pas des voisins, mais des habitants de plein droit qui avaient le même statut d’habitants que nous et payaient une somme très modique, aujourd’hui risible, pour leur loyer…

 

Quand mon père ramenait de la pêcherie des cassiers de crevettes, il disait à ma mère : garde un kilo et distribue le reste entre les voisins. De même Kebch el Aïd était partagé entre tous. Les gens de la Casbah partageaient non seulement le même espace mais ils partageaient la joie et la douleur… Tout- se faisait normalement à la Casbah ; il n’y avait pas d’excès parce que l’excès fatigue les gens et transforme leur nature …

 

Dans la cour du rez de chaussée, il y avait un puits et un grand réservoir d’eau potable en pierre d’une seule pièce qu’on appelait El Kast ; c’était la réserve d’eau pour tous les locataires, nous compris. Cela sans compter El biskri, le porteur d’eau, qui en ramenait régulièrement sur son âne ou son mulet pour renouveler celle du kast toujours recouvert d’un couvercle de bois…


Fin des années 30 : la mère de Mustapha Adane avec des enfants des voisins

sur la terrasse de la maison paternelle à la Casbah


Curieusement c’étaient les femmes qui restauraient presque toutes les habitations, ce que beaucoup d’architectes ne savent pas….

Ma mère était moulat eddar, « la maitresse de la maison » dont nous avons encore le plan.

Par expérience, les femmes des propriétaires, algéroises donc, restauraient tout ce qui était fissures dans leur maison ! Et cela sans jamais utiliser de ciment, se servant juste de sable jaune et de tuf pour digérer la chaux qui venait de nos montagnes ; el djîr… Cette chaux était également ramenée à dos d’âne par El biskri  A tout cela les femmes ajoutaient beaucoup de sel...

Elles creusaient d’abord la fissure dans le pisé du mur, mettaient des bouts de bois puis remplissaient et égalisaient la surface avec le mélange sable-tuf- chaux. Une technique qui remontait au moins au 12 -ème siècle. Des murs qui avaient été ainsi rénové sans relâche contrecarrant avec efficacité les intempéries, les séismes et autres bombardements subis au fil des générations de la part de flottes de guerre ennemies…

Pour des travaux plus importants de boiserie on faisait appel au menuisier du quartier ; pour le puits au puisatier, et ainsi de suite. Tous les travaux se faisaient entre gens de la Casbah...


Un des motifs célèbres du zélidj des maisons à la Casbah.

C’est un carreau épais d’argile pétrie à la main à laquelle on a ajouté de la brique pilée

et tamisée avant de l’émailler et la cuire une seconde fois au charbon de bois.

Age : plus de trois siècles.

Photo Abd. Djelfaoui


Parmi les attitudes qui m’étonnaient enfant chez ma mère, c’est qu’au moment d’aller faire sa prière elle annonçait de façon ferme : « ‘ândî ch’oul ! », voulant nettement dire : je suis occupée, que personne ne me dérange ….

 

Je me rappelle aussi par ailleurs qu’elle adorait la voix d’Abdelkrim Dali ; parce qu’il avait une voix très mélodieuse, pas grave mais assez aigue ; ce qui pour les femmes était une belle écoute. Il chantait des poèmes des années 1920, 30 et 40. Sur la rue de la Lyre il y avait beaucoup de magasins d’indigènes qui vendaient ce type de disques qui étaient lourds… Les juifs aimaient eux aussi à écouter Dali ; ils n’aimaient pas ses proverbes mais ils goutaient la mélodie … Ma mère tenait cette passion de la musique de sa propre mère dont la colonisation avait séquestré les bonnes terres de son mari à Birkhadem pour renvoyer au loin une grande partie de la famille sur le piémont de l’Atlas à Larba, puis Tablat…



Ma mère écoutait Abdelkrim Dali avec un gramophone qui était un vrai meuble ! Elle le faisait après avoir fait son ménage. Elle mettait son grand disque, remontait la manivelle du gramophone et dans un silence total se mettait à écouter. C’était extraordinaire ! Elle était complétement dedans ! A ce moment-là il ne fallait pas discuter avec elle … 

Je me rappelle, j’avais 5 ans, et je regardais avec étonnement le chien photographié sur le papier au centre du disque qui tournait, tournait… Le chien écoutait le disque : « La voix de son maitre » ! 



Ça marque ! C’était l’époque où ma mère me taillait et cousait toutes mes chemises et pantalons. Il n’y avait que mes souliers vernis que mon père achetait dehors. Des souliers chics à bouts lustrés qui faisait dire à Sid Ali Kouiret que j’étais un fils de bourgeois ! [Après l'indépendance, Sid Ali Kouiret intègre le Théâtre national algérien et participe à « Les enfants de la Casbah » d'Abdelhalim Raïs.]



Gosses, Alilou le drabki nous invitait nous garçons ses copains de la même rue à l’aider à monter les guirlandes pour les mariages. C’est ainsi qu’on assistait aux fêtes la nuit. Mon père le permettait parce que je partais avec les gosses de l’impasse. Pendant ces splendides veillées on écoutait les musiciens et les chanteurs : El Anka, Hadj Mrizek avec notamment l’aveugle (la’mâ) qui jouait du banjo... Une anecdote sur Moh Sghir la’ma… Au moment où la famille qui faisait la fête leur servait à diner, la’ma plongeait carrément sa main dans la soupière de chorba pour ramener à lui toute la viande ! 


Alilou des dizaines d’années plus tard avec El Hadj M’hamed El Anaka,

sur le plateau télé de l’Algérie indépendante


Autrement à cinq ans c’était le train-train de tous les jours : l’école, sinon les injonctions de ma mère : « va chercher les affaires de ton père au magasin », ou « va pour telle course avec le domestique », l’apprenti, etc. Et de temps en temps une virée à la mer ; la mer presque partout autour de nous…

 

Le quartier de la Marine

 en destruction en 1940.

Croquis de l'architecte Paul Guillon





Croquis de Paul Guillon 

Malheureusement Le quartier de la Marine en contrebas de la place du gouvernement a commencé à être détruit à partir de 1940 et quasiment anéanti en 1958 en pleine guerre.  Le commerce de mon père a volé en éclats : son café, son restaurant et son salon de coiffure pour hommes, toutes activités traditionnelles en face de la grande mosquée, djamaa el kbir… Toute la basse Casbah a été systématiquement démolie par les français d’abord, par les algériens ensuite.[1]

De Charles Quint à Rmilet La’oued… 

Pour visualiser un peu le tissu urbain qui environnait le quartier de la Marine de l’époque il faut savoir qu’au dos de l’actuel édifice de la DGSN (en face du lycée Emir Abdelkader), appelé Ka’Essour il y avait le début d’un tunnel souterrain qui passait sous le marché Nelson et le cinéma Le Majestic pour aboutir près de la petite plage de Rmilet le’ouad… Le train sortait de là en venant de la gare d’Alger pour aller vers Cherchell et le tram, lui, passait au-dessus à ciel ouvert… 

 

A côté du Bastion 23, il y avait ce qu’on appelait depuis l’ancien temps Bordj ezoubia. Il y avait eu à cet endroit deux forts. Le plan en avait été dressé en 1830 et je l’ai inséré dans ma publication « Aouchem 2 » de mai 2012 … Le second c’était Bordj Setti Taklith, Le Fort de la négresse là où se trouve actuellement la DGSN.

La mosquée qui est sur le chemin de Bab El Oued, en bas de la Casbah, la mosquée Betchine, était en dehors des murailles. C’est d’ailleurs par-là que Charles Quint voulait que son armée pénètre Alger.[2] Bordj Taffourah faisant obstacle à la progression de ses armées sur Alger, l’Empereur de l’Europe chrétienne avait décidé de contourner les murailles de la ville, ses fortifications, pour passer par le vallon de Fontaine fraiche. Après une nuit passée au Bordj Boulila, (qu’on appelle Fort l’Empereur), il comptait forcer la ville par la porte de Bab El oued. Mais cela n’a pas réussi à cause dit-on d’une tempête dans la baie d’Alger qui aurait fait couler la moitié de ses navires ; je crois plutôt que son échec est dû à la résistance vigoureuse d’Alger qui n’en était pas à sa première expérience de rejet d’attaques et de bombardements étrangers.…

Au bas de la Casbah après Ka’ Essour et le marché Nelson, Remilat La’ouad était une plage de Bab El Oued réservée aux musulmans ; il leur arrivait même de camper là… C’était en dehors de Bab El Oued où vivaient les espagnols ; loin d’eux … Les gens l’appellent encore aujourd’hui Remilet La’oued ; mais savent-ils pourquoi on l’appelait comme ça au 19 -ème siècle ? En fait c’est parce qu’il y avait la caserne des militaires d’où, vers 1870, on sortait les chevaux de la cavalerie pour les faire tourner sur la plage. Cette cavalerie qui était chargée de surveiller et réprimer les tribus indigènes… Alors on entrainait les chevaux à marcher et à galoper sur le sable et les galets et même sur les vagues… Bien sûr quand la voiture et l’auto-mitrailleuse sont apparues, le cheval de cavalerie a disparu ! Mais le nom est resté… 

S’il y avait de grandes difficultés et des drames dans les familles du quartier, je n’ai pas connu ce type de drame avec mes parents… J’étais un enfant difficile à gérer, mais j’adorais mes parents, j’écoutais mon père. Sauf quand je lui piquais de l’argent dans sa bed’iya, un gilet traditionnel brodé, avec une pochette basse de chaque côté où il mettait sa monnaie, beaucoup de monnaie… Quand il s’habillait le jour il mettait ce gilet boutonné au-dessus de son seroual loubia avec, sur la tête, chechiet stamboul

Gamin je ne lui demandais pas d’argent, j’allais en cachette vers où il rangeait son vêtement. Comme j’étais de petite taille et que son vêtement était suspendu haut, je me contorsionnais jusqu’à ce que j’arrive à soutirer deux pièces …  Ensuite j’allais m’acheter du chocolat chez ‘ami Ali sur la placette de l’intendance qui était la placette de la caserne des sénégalais ; c’étaient des musulmans parqués-là qui ne mangeaient que du riz… La caserne est restée avec ses soldats d’Afrique noire jusqu’à l’indépendance ; pour les français il s’agissait de se prémunir contre toute émeute dans la Casbah ! … Cette placette je la vois encore si nettement aujourd’hui que je pourrais la dessiner d’un seul trait de mémoire…

J’adorais le chocolat ! ‘Ami Ali ne vendait que du chocolat et du beurre. Me voyant venir il me disait : alors, chikoula, hein ! Un brave homme de la Casbah ‘ami Ali avec sa bed’iya noire (gilet). Je ne disais rien, il me tendait ma barre de chocolat (le chocolat était en barre, pas en tablette) et je donnais les sous. Sans plus. Puis je retournais vite à la m




aison. Pendant que ma mère préparait le lait, dans ma chambre je grattais la barre de chocolat avec un couteau pour en faire de la poudre. Je la mettais ensuite dans mon lait…  

En évoquant ‘Ami Ali, je me rappelle d’une fête populaire ! Certainement le Mouloud que l’on préparait toute une semaine à l’avance avec chez ‘Ami Ali des friandises, mais aussi des tas de bougies, de pétards et des nouwalâtes….

Le jour de la fête une extraordinaire procession se faisait au pas de course ! Un homme habillé en vieille femme courait, et nous les gosses, tous les gosses, ados, jeunes hommes nous criions derrière lui à tue-tête : « yemma khebira ouine raiha ; yemma R’biha ouine kounti ! yemma R’biha ouine kounti ! ect ». Une vielle tradition où tout le monde répétait la même phrase en courant derrière l’homme - vieille femme qui fuyait en avant.

Il y avait aussi parfois un autre type de manifestation où l’on voyait une procession religieuse dans la Casbah avec un sandjak porté en avant, c’est-à-dire un drapeau ou une oriflamme verte et or avec le croissant et l’étoile en haut de la fameuse boule en laiton fabriquée par les dinandiers… Ce n’était pas totalement religieux dans la mesure où dans ces processions il n’y avait pas de gens qui lisaient Coran si ce n’est qu’on répétait à haute voix Allahou Akber-Allahou Akber dans une atmosphère de musique portée par deux instruments fondamentaux : el ghaïta et el-bendayer… Depuis les hauteurs de la Casbah, Sidi Ramdane, jusqu’à la Rue Randon puis la rue de l’Intendance ce n’était que le peuple lui-même qui défilait, un peuple très religieux et affilié à un saint de la ville que ce soit Sidi Abderrahmane ou Sidi Brahem. Sur les bas-côtés des ruelles les femmes assistaient et certaines d’entre elles faisaient des offrandes…  Ces processions refaisaient plusieurs fois cet itinéraire parce qu’on ne pouvait pas défiler en dehors de la Casbah… L’administration française coloniale n’essayait pas de les arrêter, se disant certainement dans leur tête que ces gens se comportaient comme les indiens… Gosses nous étions très contents de voir ça… Cela avait aussi lieu à Birkhadem et d’autres petites villes comme Rovigo….Quand j’ai été plus tard à Tablat j’ai aussi assisté à ce type de procession avec un sandjak… Mais après la deuxième guerre mondiale, la France se doutant qu’il y avait quelque chose d’autre derrière ces processions, y a mis fin…

C’était une ambiance bizarre… Au Point qu’aujourd’hui tout ce passé très lointain me donne l’impression que je n’ai été qu’un fantôme et que ce monde n’a pas existé… Comme si ce n’était pas moi, alors que je suis la même personne … Au point qu’avec certains journalistes voulant que je leur parle de ma vie d’enfance à la Casbah, je n’arrivais pas à m’exprimer, à retrouver les moments, à faire le lien entre les choses… La mémoire saute sans logique d’un point à une autre, comme si tout devenait incertain…


Dessin souvenir réalisé plus de 85 ans plus tard par Mustapha Adane sur l’animation des ruelles de la Casbah d’Alger dans les années 30 du 20eme siècle  


De la cathédrale aux hautes prairies de Tablat…

 

Je côtoyais à l’école communale Allilou, Sid Ali Kouiret et beaucoup d’autres enfants…   La petite école se situait derrière Ketchaoua qui était encore une cathédrale, et nous les gosses pour affoler le curé on fonçait carrément à travers la grande porte et traversions l’imposant édifice plongé dans le silence pour sortir au pas de course par la porte du fond qui donnait sur la rue du Soudan, la ruelle de l’école ! Cette petite rue existe encore où, juste à l’entrée des cornettes, les sœurs blanches, il y avait une école pour les seuls musulmans ; pas même les juifs. 


Ketchaoua en cathédrale en 1930


Mais arrivé devant Ketchaoua j’aimais d’abord m’arrêter un moment pour observer la rue de la lyre ; j’adorais scruter sa perspective, sa lumière, sa rumeur commerçante, ses hauts bâtiments, ses calèches tirées par des chevaux, ses arcades avec ses marchands de tissus, de blé, pour la plupart des juifs mais aussi des algériens…

A l’école réservée aux seuls garçons musulmans, l’instituteur (Abouker, un juif brunâtre, joufflu, habillé carrément à l’européenne avec cravate…) nous avait demandé un jour de faire un dessin. C’était ma première année… Alors j’ai dessiné ce que j’aime et qui était de mon secteur, c’est-à-dire la rue de la lyre ; et comme un impressionniste je mets des taches pour représenter ce que je vois…Très content d’avoir fait une belle chose, je tends le dessin à Abouker… Mais l’’instit me dit : …  Qu’est-ce que c’est que cette merde ! « Aya rouh terkôd ! » Va dormir ! Va au coin !..

A partir de là j’ai haï Abouker et son école ! J’ai été très peiné et je me suis longtemps demandé pourquoi il m’avait réprimandé de manière si violente. Pas d’autre réponse à mon avis que cet instit ne s’attendait pas qu’un petit arabe comme moi ait la prétention de peindre la rue de la Lyre !..

Tout comme j’ai été dégouté de l’école coranique également, où je ne suis pas resté longtemps ; notamment à la mosquée de Sidi Garidi. Mon père avait insisté pour que j’apprenne le Coran et l’arabe. Il n’y avait pas de tableau mais au dernier rang d’une dizaine de gosses j’ai reçu un coup de roseau mémorable sur la tête ! J’ai quand même appris à patiner finement ma louha avec de la terre blanche, à la mettre au soleil pour qu’elle sèche, à bien tailler mon calame et triturer mon encre pour avoir une belle écriture, très bons rudiments en fait pour, plus tard, commencer l’apprentissage de la sculpture et de la calligraphie…

 

Et la guerre mondiale a fait fondre en 42 ses bombardements allemands sur Alger… J’avais neuf ans et comme les autres gosses de mon âge, j’avais ma boite pour aller cirer les chaussures sinon vendre les journaux à la criée pour gagner quelques sous…  Dès qu’on entendait les sirènes d’alerte, les familles couraient se cacher dans les tunnels… Aux bruits des vrilles d’avions et des explosions, nous les gosses de la Casbah et de la Marine nous nous précipitions sur les rambardes du boulevard face à l’Amirauté pour hurler à plaisir : « Hahou dja el Hadj ! Hahou dja el Hadj, il va nous libérer !». El Hadj ce puissant allemand que nous n’avions jamais vu mais dont nous avions entendu nos parents, surtout mon père, affirmer discrètement qu’il était l’ennemi juré des colonialistes français... El Hadj aussi parce que pour nous algériens l’administration de la Mecque avait été sous l’autorité des ottomans et qu’à propos de la trahison des tribus des Saoud qui avaient usurpés violemment le pouvoir avec l’aide des Anglais, j’entendais mon père dire « ma ‘andhoum lâ dîn lâ mella ! » : « gens sans religion ni origine honorable ! » … Nous tapions frénétiquement des mains, contents que l’aviation allemande lâche ses bombes sur les navires alliés dans la baie d’Alger comme sur Oran-Mers El Kébir, villes phares d’un système colonial plus féroce encore sous Pétain que nous haïssions... 

 

Mon père et quelques autres commerçants se rencontraient d’ailleurs au café Tlemçani (« Kahouet tlemçani ») où ils recevaient beaucoup d’algériens qu’ils aidaient en leur payant le billet du bateau pour la Mecque qui se faisait sans passeport ni visa… La Mecque demeurait une destination sacrée qui s’imposait quel que soit la situation politique… 



La situation de vie durant cette guerre mondiale s’était profondément dégradée, que ce soit pour se nourrir ou se vêtir, sans compter les rumeurs alarmantes qui circulaient. Ma mère qui comme beaucoup de femmes avait peur pour moi et cherchait un moyen sûr pour me mettre à l’abri… Elle me répétait souvent « neddîk l’el Kef », « je vais t’emmener au Kef » … C’était la région où habitait une partie de sa famille, son frère, du côté des monts de Tablat ; plus exactement les hautes prairies entre Tablat et le Titeri… La famille avait vu ses terres en Mitidja séquestrées par l’armée coloniale à coup de fusils et de canons au 19 -ème siècle ; elle s’était repliée sur la montagne… Un jour ma mère me fit évacuer hors d’Alger par la route de Larbaâ ! Un souvenir de rêve !..

 

Je découvrais là-bas un oncle que j’appelais respectueusement « khali » qui avait les cheveux roux et les yeux verts ! A partir de leur maison familiale, il y avait un chemin escarpé qui montait vers le mausolée d’un wali dans l’enceinte duquel il y avait un caroubier énorme par sa hauteur et son tronc tordu !... Les riches gousses noires de caroube pendaient comme si on était dans un jardin du Paradis…  Dans la région on ramassait la carroube et on en faisait de la farine ; surtout pendant ces étés où le blé était insuffisant. On en faisait du couscous noir comme nos lointains ancêtres ! Des faits qui m’ont marqué !



D’un rocher où je m’installais je pouvais découvrir du regard les hautes prairies comme on en voyait dans les films américains… C’est d’ailleurs là-bas que j’ai appris à monter à cheval sans selle comme les indiens… Il y avait un étang et surtout d’immenses poiriers (genre peupliers) qu’on appelait Bou’ouida qui donnaient des poires vertes et un peu dures… Quelle folle joie de grimper dans ces poiriers pour gouter directement à leurs fruits… Là j’ai passé une année sans école, un an de grandes vacances et de rêves !

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Extraits de mon ouvrage :

© « Mustapha Adane au fil de ses naissances »

Chapitre 1er





[1] Voir « La Casbah d’Alger », livre d’art de l’architecte Paul Guion qui réalisa plus d’une centaine croquis, dessins et peintures de la cité algéroise entre 1938 et 1940, notamment sur la destruction du quartier de la Marine. Edition Publisud 1999. Préface de Cherif Rahmani ; textes de Magali Guion, Georges Marçais, Le Corbusier et un long texte d’accompagnement de Youcef Nacib assisté de Larbi Icheboudène.

[2] Charles Quint, Empereur d’Allemagne, d’Espagne et de Sicile (1519-1558). Il prit Tunis en 1535, mais la tentative de prise d’Alger en 1541 avec 36 000 hommes et plusieurs centaines de navires se solda par un échec. (Le soir d’Algérie, 28/03/2022)


samedi 22 novembre 2025

 



Juillet 1962 : 

un fondement de l’histoire

et de l’art contemporains

 

 

 

Mustapha Adane arrive à Alger en juillet 1962 ; il a 29 ans. Il a terminé la 1ere partie de ses études artistiques à Leipzig en RDA où il avait été envoyé par le GPRA depuis Tunis en 1959. Il y arrive avec une joie sans borne de retrouver son pays et sa famille. Il ne connait alors aucun artiste algérien ni aucune galerie d’art sur le territoire national. « Parti en pleine guerre, me dit-il, je revenais dans mon pays libre, mais je revenais dans un monde inconnu… »








Il retrouve sa mère dans la maison paternelle de Kouba

 

 

Il dessine alors un projet de monument qui décline le nom de l’Algérie en plusieurs langues. Mais ce projet restera sans suite vu la situation chaotique de l’été 62 …





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Vue prise sur le vif à la basse Casbah, par le regretté Mohamed Kouaci qui de 1958 à l’indépendance fut le photographe de l’exode des populations paysannes algériennes fuyant bombardements et misères pour se réfugier en Tunisie ; il y photographe également les dirigeants du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) installées à Tunis, comme encore Frantz Fanon ou les rédacteurs du Journal El Moudjahed , etc…]


Dans l'euphorie populaire d'alors l’organisation des étudiants UGEMA dont il était responsable en Allemagne de l’Est (et qui n’a pas encore été transformée en UNEA), demande à Mustapha Adane qui a 29 ans d’organiser une exposition au VIII -ème Festival mondial la jeunesse et des étudiants pour la paix et l’amitié, Helsinki, Finlande du 28 juillet au 6 août 1962…


Une Algérie si fière et heureuse que l'artiste la dessine planant dans le ciel...


La situation à la fois joyeuse et dramatique à Alger, lui donne l’idée d’organiser pour Helsinki une exposition d’art populaire algérien. Il décide de faire rapidement le tour d’Algérie en voiture pour rassembler des objets d’art représentatifs (tapis, fibules, bijoux, poterie, photographies des peintures rupestres du Tassili, etc …)


                               Fibule berbère


En Kabylie, on lui fait rencontrer le Père Ouyahia. « C’était, me dit Mustapha Adane, un bonhomme assez corpulent et souriant tout le temps. Ce qui m’a frappé de suite c’est sa gandourah carrément blanche, très simple et son chapeau kabyle. Une chechia ronde et haut de forme comme un pot… Elle était teinte en rouge carmin, propre à la teinture berbère… Elle n’était pas unie mais rugueuse, en fait une chechia pour l’hiver…   Le père Ouyahia, un chrétien profondément imprégné de culture berbère et d’humanisme n’avait pas de croix dessus le col de sa gandourah… Nous avions d’ailleurs la même vision de l’être humain… »

 

Mis au courant du projet d’exposition d’Helsinki, Le père Ouyahia, l’emmène voir « des fresques dans une chambre où un mariage allait se dérouler… Des fresques en allège qui étaient en train d’être peintes par des femmes sur une bande de 1 m 20 de hauteur qui faisait le tour des quatre murs de la chambre… » 

N’ayant pas d’appareil photo pour prendre les vues de ce travail en cours d’art populaire féminin, Mustapha Adane ne l’oubliera jamais…

 

Près de cinquante ans plus tard, après une carrière artistique foisonnante (dessins, peintures, sculptures, architecture, fresques monumentales, restauration d’édifices, etc), Mustapha Adane, en souvenir de cet été 62 où il avait eu le privilège de suivre des femmes qui peignaient les murs de la chambre de mariée, peint ce « Mur berbère », tableau d’art contemporain.

 

« Mur berbère » de Mustapha Adane inspiré de la chambre nuptiale de 1962

1 mètre x 1 m 80.



© Abderrahmane Djelfaoui

(Le présent montage de texte et photos est extrait du Chapitre 7 – « ÉTÉ 1962 – L’ALGÉRIE RETROUVÉE ?.. » de mon ouvrage réalisé avec l’artiste « Mustapha Adane au fil de ses naissances » 

Alger- 22 novembre 2025