vendredi 23 décembre 2016

Mohammed Khadda : une « flèche » de langue(s) et traduction(s)

Bel hommage (ô combien mérité) ce jeudi 22 décembre qui, par le vernissage de « ACTUELLES PARTITIONS POUR TOUS JOURS », marque la rétrospective qu’organise le Musée National des  Beaux-Arts d’Alger à l’occasion du 25ème anniversaire du décès de l’artiste Mohammed Khadda.

Ce sont des dizaines, sinon des centaines d’œuvres multiformes (peintures à l’huile, aquarelles, gravures, affiches,  tout comme nombre de couvertures d’ouvrages, dessins ou outils de travail sous vitrines), toutes œuvres d’une vie créatrice tendue qui sont ainsi mises à la disposition des publics en cette fin d’année dans les salles et galeries du musée du Hamma.

Un siècle de retrouvailles à la salle des bronzes du musée.

Parmi toutes ces œuvres, une a fortement retenue mon attention ; une aquarelle, - un art dans lequel Mohammed Khadda  a particulièrement excellé.  Datant de 1987 son titre est toute une projection poétique : « ENVOL SUR ROCHE », en arabe : « tayrâne 3alâ sakhra »… Tout en l’observant, un connaisseur du Musée en déchiffra pour moi de droite à gauche ses ailes-lettres tracées noires sur rose : « es-sehm », me dit-il, « la flèche »…

                                                                   (Photo : Abderrahmane Djelfaoui)

Hasard ?... A une enjambée de là je rencontrais Inam Bioud et Khawla Taleb Ibrahimi, deux amies ; l’une poétesse et directrice de l’Institut arabe de traduction, l’autre enseignante universitaire et essayiste, toutes deux grandes praticiennes des langues…


L’évocation entre nous de l’ami Mohammed Khadda (Mohammed avec deux m, comme le soulignait Habib Tengour, écrivain, qui avait été vertement rabroué par l’artiste de son vivant pour n’avoir pas respecté la chedda), nous mena a mettre en lumière l’autre évènement de cette exposition à savoir la traduction à l’arabe faite pour la première fois d’un écrit de Mohammed Khadda :« éléments pour un art nouveau ». Ce célèbre ouvrage en français avait été édité en 1972 par l’Unap  et imprimé sur les presses de la SNED (atelier Zabana où travaillait l’artiste lui-même). Prix de vente 6 DA…
La notice de quatrième de couverture spécifiant que « cette plaquette constitue le tome I de la collection ‘recherches Esthétiques’ que se propose de publier l’Union Nationale des Arts Plastique » (union dont Khadda avait été un des fondateurs).

Mon exemplaire du siècle passé et….

… sa table des matières …


J’avais déjà discuté à ce sujet avec Madame Orfali, la Conservatrice du Musée National des Beaux-Arts, lui demandant comment cette idée de traduction d’un livre de Khadda était venue plus d’un quart de siècle après sa parution ?
« Parce que le Musée à énormément d’ateliers d’enfants, de jeunes adultes, etc, qui sont parfois totalement hermétiques à ce qu’ils ont autour d’eux parce que toutes les sources documentaires sont en langue française. Nous sentons bien le blocage ; nous qui travaillons dans le Musée nous nous rendons compte que tout ce qui est mis à disposition en langue française n’est plus accessible pour la jeunesse. Ce patrimoine restant dans un cercle très élitiste, ce qui est dommage, il était donc impératif que ces textes fondateurs de l’art algérien soient mis à la disposition des jeunes publics et ne soient plus occultés… »


Madame Orfali présentant un exemplaire de la toute nouvelle traduction de Khadda en arabe


Aussi l’occasion était belle, rencontrant Inam Bioud à cette exposition, de lui demander plus d’éclaircissements quant à cette traduction toute neuve…


Inam Bioud devant le tableau « Talisman rouge », une huile sur toile de 1969

« J’ai connu Khadda dans les années 78/79, me dit-elle, avec un groupe d’amis dont Rachid Boudjedra et bien d’autres… Mais traduire son livre édité il y a trente et plus, c’est en fait traduire un texte d’actualité. Le traduisant, j’avais l’impression forte que Khadda parlait d’Eléments pour un art nouveau d’aujourd’hui, en 2016 !... L’artiste était en avance. Il avait une vision qui se projetait loin dans l’avenir… C’est aussi l’avis de ma fille qui a lu ce livre en français… On n’a pas du tout l’impression qu’il date de plusieurs décennies déjà… »

Couverture de la revue EUROPE réalisée par Khadda en 1976

Et Inam Bioud de poursuivre : « Cela a été aisé de le traduire du français à l’arabe, parce que Khadda utilise le mot qu’il faut à la place qu’il faut. C’est vraiment un plaisir de clarté et de concision… Je l’ai fait presque d’un trait… Et en travaillant c’est comme si Khadda ressuscitait devant moi. Je l’entendais dire ses phrases, les prononcer…Il n’y a vraiment pas eu problème, tant les idées de Khadda sont claires. Je pense que ce sont les gens qui n’ont pas de suite dans les idées qui sont difficiles à traduire. Le traducteur doit réfléchir à leur place… A mon avis, chaque écrivain qui écrit devrait penser qu’il sera un jour ou l’autre traduit et donc penser son écriture de façon la plus maniable, en allant à l’essentiel sans jamais perdre de vue l’idée centrale… Avec Khadda il n’y a pas eu de difficulté, il fallait seulement trouver la manière de dire. Je crois qu’écrire sur un artiste c’est une manière de dire ce dont il est capable. A ce titre, pour moi l’émotion doit primer. De là découle la beauté…. »




Abderrahmane Djelfaoui


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