vendredi 18 avril 2014

Un photon nommé BRICAGE




Le 21 mars 1992, le photographe français Claude Bricage décédait du sida à l'âge de 53 ans. L'animateur de l'atelier « Photographier la Ville », venait juste de réaliser sa dernière commande auprès de SIDER, au Complexe sidérurgique d'El Hadjar de Annaba.

L'artiste, qui avait été subjugué par sa brève rencontre avec l'Algérie, disparaissait avant même que ne paraisse son livre intitulé: « Photons d'acier », préfacé d'une nouvelle (« La carapace ») de l'écrivain et journaliste Tahar Djaout...

Bien que le Complexe d'El Hadjar (aujourd'hui agonisant) ait été souvent photographié depuis sa fondation, le reportage qu'en fit Claude Bricage au début des années 90 demeure unique par la simplicité et la force de son témoignage. 
Bricage nous laisse une collection de photographies denses où la lumière des étincelles et du feu le dispute à l’ombre ferreuse des immenses ateliers d’El Hadjar. 
Poussières. 
Fumées. 
Silhouettes minuscules des hommes dans l’antre même de la transformation des métaux. 
Gerbes de flammes. 
« Danse » de l’homme au-dessus de la bouche même des cratères de feu. 
Pénombres flashées des cavernes de ce 20ème siècle finissant où les hommes mêmes de ces cavernes s’arrêtent, s’alignent pour prêter, un moment, leur visage à l’objectif du photographe…




Visages de métallurgistes ? Certes. Avec leur casque siglé SNS ou SIDER –qui sont déjà en eux mêmes toute une histoire… 
Visages « droits ». 
Visages parfois encore « cachés » par des lunettes protectrices, d’autrefois. Mais  visages d’hommes et  pères de familles dont on se dit qu’elles sont certainement nombreuses…

Et d’un coup, à la seule brillance discrète de leurs yeux disparaissent les immensités suffocantes des ateliers. Magie de l’humanitude et de ce rien d’expression présent à la commissure de leurs lèvres… L’on ressent bien que le photographe a été à la rencontre d’hommes réels, avec des prénoms, avec des fatigues, des attentes, des rêves… Un artiste déjà « marqué » par le destin et allant à la rencontre d’autres destins dont il a su reconnaître les rayonnements, dont il a su se faire le messager.




Le plus étonnant est que ce reportage exemplaire est dû au talent d'un homme qui rencontrait pour la première fois la terre d'Algérie et, qui de plus, était professionnellement spécialisé dans la photographie du mouvement d'avant-garde du théâtre français depuis le milieu des années 60! C'est, d'ailleurs, sans doute là qu'est le creuset du sentiment de forte dramatisation poétique que nous ressentons à regarder ces vues du  « monstre »  du charbon et de l'acier qu'est El Hadjar...


Claude Bricage au Festival d'Avignon

Le livre (posthume) de Claude Bricage ne contient que pour moitié les photographies qui furent publiquement exposées dans les Centres culturels français d'Algérie. Cette série, en purs noirs et blancs de grand format, était superbe. Plusieurs prises de vue avaient été faites de nuit, le Complexe fonctionnant sur la rotation d'équipes en trois fois huit. Ces photos de nuit aiguisent l'ambiance inouïe de contrastes durs entre fumées brûlantes, poussières de fer, structures d'acier, volcans d'étincelles et spots de lumière électrique dans laquelle peinent et suent les sidérurgistes ... Il est vraiment difficile de parler de ces photographies qui ont été réalisées pour être vues ; qui ont été créées pour le dialogue des regards, nourrir la mémoire et les mémoires.

Des photons dans le regard

  
Il faut avoir visité, au moins une fois dans sa vie, l'intérieur d'un tel site pour comprendre ce qu'est cet « enfer » moderne, démesuré par son gigantisme et où les hommes par milliers (et parmi eux quelques femmes) n'apparaissent que comme des corpuscules! 
Je me souviens d’avoir personnellement rencontré lors d’un tournage en 1994  une quinzaine de femmes directement « au feu », dont deux aux hauts fourneaux, une dizaine à l’aciérie à oxygène et une ayant des responsabilités à la cokerie. Par leur travail de terrain, leur courage et leur ténacité, ces femmes qui gardaient étonnement vivante leur féminité, participaient à humaniser de façon magique ces lieux réputés être réservés aux seuls hommes d’endurance. 





Ces femmes n’ont pas été saisies par l’objectif de Bricage ; il n’empêche, et c'est là tout le paradoxe de son art, ses photos de « Photons d'acier » sont toutes à échelle humaine. Vraies, avec une aura de tendresse. L'homme, aussi « petit » soit il, est celui qui donne sens à ces lieux disproportionnés; c’est en fait lui qui en est maître, avec sérénité. Avec simplicité. Dans ces photos, l'homme est l'alpha et l'oméga des immensités horizontales et verticales de coke et d'acier où il évolue, transforme la matière en fusion, crée ... Et le plus étonnant est qu’il n'aura fallu au photographe que moins d'un mois de travail pour réaliser cette remarquable performance ...
   Ne pouvant interviewer les commanditaires du reportage de Claude Bricage (ceux-ci ayant été arbitrairement jetés en prison ...), nous avons demandé au photographe annabi El Hadi Hamdikène, qui l'a croisé, de nous donner son sentiment sur l'artiste disparu et sa manière de travailler.
   « …Il m'est difficile de dire que j'ai réellement connu Bricage, que je connaissais de réputation. Son passage à El Hadjar (en hiver, à ce qu'il me semble), a été très court. De plus c'était un homme discret, plutôt introverti et qui ne parlait pas beaucoup ». 
   « Pour ce qui est de son intervention de photographe, les travailleurs du Complexe n'étaient pas du tout choqués par sa présence. D'habitude on a peur du photographe étranger qui vient vous fixer avec son appareil. Mais dans le cas du passage de Bricage, les travailleurs étaient détendus. Cela parce que Bricage avait la faculté d'être très rapide. Il prenait sa photo vite fait, puis il s'en allait vers un autre  atelier. Il saisissait l'impression au vol... Les gens n'avaient donc pas le temps de réaliser qu'ils avaient été pris en photo. Cette extraordinaire rapidité d'éxécution l'aidait beaucoup... Il faut aussi dire qu'il avait bénéficié de tous les moyens matériels de la part de la Direction de SIDER pour mener son travail dans les meilleures conditions.. N'empêche que ce sont des photos d'art, qui dénotent à la fois une cohérence de vision d'ensemble et représentent un superbe travail artistique sur SIDER... »
   Si Claude Bricage a filé trop rapidement, tel un photon, il n'y a pas de doute que la trace lumineuse qu'il a laissée enrichi nos regards et nos mémoires. Aussi, que la date anniversaire de sa disparition nous soit ici l'occasion de lui renouveler notre hommage.


Abderrahmane Djelfaoui





 

PHOTONS D’ACIER



Merveilleuses nuits d'Afrique du Nord où presque par
surprise, on découvre des millions d'étoiles dans un
espace sans fin ...

De ces étoiles, nous savons que peu de choses. Situées à
des milliards de kilomètres, nous les connaissons par les
photons, ces particules de lumière qui voyagent dans
l'espace noir où le temps devient une formule
mathématique, une vue de l'esprit.

Au cœur de mon appareil photographique existe aussi un
espace noir traversé par les photons, captés par une
surface sensible.

Les photons captés à la SIDER sont bien sûr d'une autre
nature que ceux dont rêve le poète, le philosophe ou
l'astronome.

Ici, ils proviennent du minerais, du charbon et du feu.

Photons du travail. Photons du danger.

Dehors le soleil nous aveugle. C'est dans l'ombre des
vastes ateliers qu'on rencontre les photons d'acier. Ils
sont spectaculaires, grandioses.

Pourtant, j'en ai vu d'autres, différents, incomparables.
Dans le regard des hommes.


                                                          Claude Bricage
                                                          EL Hadjar / Paris. Nov. 1991


   




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