samedi 10 janvier 2026



Les années d'enfance de l'artiste 

Mustapha Adane

fin des années 30

(de la basse Casbah 

aux hauts plateaux de Tablât)


[… ] Juste avant la deuxième guerre mondiale, nous habitions au numéro 2 de l’impasse de l’Intendance de la basse Casbah.  Cette impasse d’une dizaine de mètres, étroite, faisait un coude à 90 degrés juste avant les maisons où habitaient Alilou ed-Drabki et Sid Ali Kouitet, au numéro 9 ; la porte des Kouiret fermait l’impasse.  On ne pouvait pas aller plus loin. Pour aller vers Ketchaoua, à quelques centaines de mètres de là, il fallait remonter l’impasse et contourner la caserne des sénégalais, devenue caserne des pompiers après l’indépendance...

 

Au moment où mon père avait acheté la maison de la Casbah il y avait déjà des locataires qui y habitaient. J’ai donc vécu mon enfance avec « el djirân » qui n’étaient pas des voisins, mais des habitants de plein droit qui avaient le même statut d’habitants que nous et payaient une somme très modique, aujourd’hui risible, pour leur loyer…

 

Quand mon père ramenait de la pêcherie des cassiers de crevettes, il disait à ma mère : garde un kilo et distribue le reste entre les voisins. De même Kebch el Aïd était partagé entre tous. Les gens de la Casbah partageaient non seulement le même espace mais ils partageaient la joie et la douleur… Tout- se faisait normalement à la Casbah ; il n’y avait pas d’excès parce que l’excès fatigue les gens et transforme leur nature …

 

Dans la cour du rez de chaussée, il y avait un puits et un grand réservoir d’eau potable en pierre d’une seule pièce qu’on appelait El Kast ; c’était la réserve d’eau pour tous les locataires, nous compris. Cela sans compter El biskri, le porteur d’eau, qui en ramenait régulièrement sur son âne ou son mulet pour renouveler celle du kast toujours recouvert d’un couvercle de bois…


Fin des années 30 : la mère de Mustapha Adane avec des enfants des voisins

sur la terrasse de la maison paternelle à la Casbah


Curieusement c’étaient les femmes qui restauraient presque toutes les habitations, ce que beaucoup d’architectes ne savent pas….

Ma mère était moulat eddar, « la maitresse de la maison » dont nous avons encore le plan.

Par expérience, les femmes des propriétaires, algéroises donc, restauraient tout ce qui était fissures dans leur maison ! Et cela sans jamais utiliser de ciment, se servant juste de sable jaune et de tuf pour digérer la chaux qui venait de nos montagnes ; el djîr… Cette chaux était également ramenée à dos d’âne par El biskri  A tout cela les femmes ajoutaient beaucoup de sel...

Elles creusaient d’abord la fissure dans le pisé du mur, mettaient des bouts de bois puis remplissaient et égalisaient la surface avec le mélange sable-tuf- chaux. Une technique qui remontait au moins au 12 -ème siècle. Des murs qui avaient été ainsi rénové sans relâche contrecarrant avec efficacité les intempéries, les séismes et autres bombardements subis au fil des générations de la part de flottes de guerre ennemies…

Pour des travaux plus importants de boiserie on faisait appel au menuisier du quartier ; pour le puits au puisatier, et ainsi de suite. Tous les travaux se faisaient entre gens de la Casbah...


Un des motifs célèbres du zélidj des maisons à la Casbah.

C’est un carreau épais d’argile pétrie à la main à laquelle on a ajouté de la brique pilée

et tamisée avant de l’émailler et la cuire une seconde fois au charbon de bois.

Age : plus de trois siècles.

Photo Abd. Djelfaoui


Parmi les attitudes qui m’étonnaient enfant chez ma mère, c’est qu’au moment d’aller faire sa prière elle annonçait de façon ferme : « ‘ândî ch’oul ! », voulant nettement dire : je suis occupée, que personne ne me dérange ….

 

Je me rappelle aussi par ailleurs qu’elle adorait la voix d’Abdelkrim Dali ; parce qu’il avait une voix très mélodieuse, pas grave mais assez aigue ; ce qui pour les femmes était une belle écoute. Il chantait des poèmes des années 1920, 30 et 40. Sur la rue de la Lyre il y avait beaucoup de magasins d’indigènes qui vendaient ce type de disques qui étaient lourds… Les juifs aimaient eux aussi à écouter Dali ; ils n’aimaient pas ses proverbes mais ils goutaient la mélodie … Ma mère tenait cette passion de la musique de sa propre mère dont la colonisation avait séquestré les bonnes terres de son mari à Birkhadem pour renvoyer au loin une grande partie de la famille sur le piémont de l’Atlas à Larba, puis Tablat…



Ma mère écoutait Abdelkrim Dali avec un gramophone qui était un vrai meuble ! Elle le faisait après avoir fait son ménage. Elle mettait son grand disque, remontait la manivelle du gramophone et dans un silence total se mettait à écouter. C’était extraordinaire ! Elle était complétement dedans ! A ce moment-là il ne fallait pas discuter avec elle … 

Je me rappelle, j’avais 5 ans, et je regardais avec étonnement le chien photographié sur le papier au centre du disque qui tournait, tournait… Le chien écoutait le disque : « La voix de son maitre » ! 



Ça marque ! C’était l’époque où ma mère me taillait et cousait toutes mes chemises et pantalons. Il n’y avait que mes souliers vernis que mon père achetait dehors. Des souliers chics à bouts lustrés qui faisait dire à Sid Ali Kouiret que j’étais un fils de bourgeois ! [Après l'indépendance, Sid Ali Kouiret intègre le Théâtre national algérien et participe à « Les enfants de la Casbah » d'Abdelhalim Raïs.]



Gosses, Alilou le drabki nous invitait nous garçons ses copains de la même rue à l’aider à monter les guirlandes pour les mariages. C’est ainsi qu’on assistait aux fêtes la nuit. Mon père le permettait parce que je partais avec les gosses de l’impasse. Pendant ces splendides veillées on écoutait les musiciens et les chanteurs : El Anka, Hadj Mrizek avec notamment l’aveugle (la’mâ) qui jouait du banjo... Une anecdote sur Moh Sghir la’ma… Au moment où la famille qui faisait la fête leur servait à diner, la’ma plongeait carrément sa main dans la soupière de chorba pour ramener à lui toute la viande ! 


Alilou des dizaines d’années plus tard avec El Hadj M’hamed El Anaka,

sur le plateau télé de l’Algérie indépendante


Autrement à cinq ans c’était le train-train de tous les jours : l’école, sinon les injonctions de ma mère : « va chercher les affaires de ton père au magasin », ou « va pour telle course avec le domestique », l’apprenti, etc. Et de temps en temps une virée à la mer ; la mer presque partout autour de nous…

 

Le quartier de la Marine

 en destruction en 1940.

Croquis de l'architecte Paul Guillon





Croquis de Paul Guillon 

Malheureusement Le quartier de la Marine en contrebas de la place du gouvernement a commencé à être détruit à partir de 1940 et quasiment anéanti en 1958 en pleine guerre.  Le commerce de mon père a volé en éclats : son café, son restaurant et son salon de coiffure pour hommes, toutes activités traditionnelles en face de la grande mosquée, djamaa el kbir… Toute la basse Casbah a été systématiquement démolie par les français d’abord, par les algériens ensuite.[1]

De Charles Quint à Rmilet La’oued… 

Pour visualiser un peu le tissu urbain qui environnait le quartier de la Marine de l’époque il faut savoir qu’au dos de l’actuel édifice de la DGSN (en face du lycée Emir Abdelkader), appelé Ka’Essour il y avait le début d’un tunnel souterrain qui passait sous le marché Nelson et le cinéma Le Majestic pour aboutir près de la petite plage de Rmilet le’ouad… Le train sortait de là en venant de la gare d’Alger pour aller vers Cherchell et le tram, lui, passait au-dessus à ciel ouvert… 

 

A côté du Bastion 23, il y avait ce qu’on appelait depuis l’ancien temps Bordj ezoubia. Il y avait eu à cet endroit deux forts. Le plan en avait été dressé en 1830 et je l’ai inséré dans ma publication « Aouchem 2 » de mai 2012 … Le second c’était Bordj Setti Taklith, Le Fort de la négresse là où se trouve actuellement la DGSN.

La mosquée qui est sur le chemin de Bab El Oued, en bas de la Casbah, la mosquée Betchine, était en dehors des murailles. C’est d’ailleurs par-là que Charles Quint voulait que son armée pénètre Alger.[2] Bordj Taffourah faisant obstacle à la progression de ses armées sur Alger, l’Empereur de l’Europe chrétienne avait décidé de contourner les murailles de la ville, ses fortifications, pour passer par le vallon de Fontaine fraiche. Après une nuit passée au Bordj Boulila, (qu’on appelle Fort l’Empereur), il comptait forcer la ville par la porte de Bab El oued. Mais cela n’a pas réussi à cause dit-on d’une tempête dans la baie d’Alger qui aurait fait couler la moitié de ses navires ; je crois plutôt que son échec est dû à la résistance vigoureuse d’Alger qui n’en était pas à sa première expérience de rejet d’attaques et de bombardements étrangers.…

Au bas de la Casbah après Ka’ Essour et le marché Nelson, Remilat La’ouad était une plage de Bab El Oued réservée aux musulmans ; il leur arrivait même de camper là… C’était en dehors de Bab El Oued où vivaient les espagnols ; loin d’eux … Les gens l’appellent encore aujourd’hui Remilet La’oued ; mais savent-ils pourquoi on l’appelait comme ça au 19 -ème siècle ? En fait c’est parce qu’il y avait la caserne des militaires d’où, vers 1870, on sortait les chevaux de la cavalerie pour les faire tourner sur la plage. Cette cavalerie qui était chargée de surveiller et réprimer les tribus indigènes… Alors on entrainait les chevaux à marcher et à galoper sur le sable et les galets et même sur les vagues… Bien sûr quand la voiture et l’auto-mitrailleuse sont apparues, le cheval de cavalerie a disparu ! Mais le nom est resté… 

S’il y avait de grandes difficultés et des drames dans les familles du quartier, je n’ai pas connu ce type de drame avec mes parents… J’étais un enfant difficile à gérer, mais j’adorais mes parents, j’écoutais mon père. Sauf quand je lui piquais de l’argent dans sa bed’iya, un gilet traditionnel brodé, avec une pochette basse de chaque côté où il mettait sa monnaie, beaucoup de monnaie… Quand il s’habillait le jour il mettait ce gilet boutonné au-dessus de son seroual loubia avec, sur la tête, chechiet stamboul

Gamin je ne lui demandais pas d’argent, j’allais en cachette vers où il rangeait son vêtement. Comme j’étais de petite taille et que son vêtement était suspendu haut, je me contorsionnais jusqu’à ce que j’arrive à soutirer deux pièces …  Ensuite j’allais m’acheter du chocolat chez ‘ami Ali sur la placette de l’intendance qui était la placette de la caserne des sénégalais ; c’étaient des musulmans parqués-là qui ne mangeaient que du riz… La caserne est restée avec ses soldats d’Afrique noire jusqu’à l’indépendance ; pour les français il s’agissait de se prémunir contre toute émeute dans la Casbah ! … Cette placette je la vois encore si nettement aujourd’hui que je pourrais la dessiner d’un seul trait de mémoire…

J’adorais le chocolat ! ‘Ami Ali ne vendait que du chocolat et du beurre. Me voyant venir il me disait : alors, chikoula, hein ! Un brave homme de la Casbah ‘ami Ali avec sa bed’iya noire (gilet). Je ne disais rien, il me tendait ma barre de chocolat (le chocolat était en barre, pas en tablette) et je donnais les sous. Sans plus. Puis je retournais vite à la m




aison. Pendant que ma mère préparait le lait, dans ma chambre je grattais la barre de chocolat avec un couteau pour en faire de la poudre. Je la mettais ensuite dans mon lait…  

En évoquant ‘Ami Ali, je me rappelle d’une fête populaire ! Certainement le Mouloud que l’on préparait toute une semaine à l’avance avec chez ‘Ami Ali des friandises, mais aussi des tas de bougies, de pétards et des nouwalâtes….

Le jour de la fête une extraordinaire procession se faisait au pas de course ! Un homme habillé en vieille femme courait, et nous les gosses, tous les gosses, ados, jeunes hommes nous criions derrière lui à tue-tête : « yemma khebira ouine raiha ; yemma R’biha ouine kounti ! yemma R’biha ouine kounti ! ect ». Une vielle tradition où tout le monde répétait la même phrase en courant derrière l’homme - vieille femme qui fuyait en avant.

Il y avait aussi parfois un autre type de manifestation où l’on voyait une procession religieuse dans la Casbah avec un sandjak porté en avant, c’est-à-dire un drapeau ou une oriflamme verte et or avec le croissant et l’étoile en haut de la fameuse boule en laiton fabriquée par les dinandiers… Ce n’était pas totalement religieux dans la mesure où dans ces processions il n’y avait pas de gens qui lisaient Coran si ce n’est qu’on répétait à haute voix Allahou Akber-Allahou Akber dans une atmosphère de musique portée par deux instruments fondamentaux : el ghaïta et el-bendayer… Depuis les hauteurs de la Casbah, Sidi Ramdane, jusqu’à la Rue Randon puis la rue de l’Intendance ce n’était que le peuple lui-même qui défilait, un peuple très religieux et affilié à un saint de la ville que ce soit Sidi Abderrahmane ou Sidi Brahem. Sur les bas-côtés des ruelles les femmes assistaient et certaines d’entre elles faisaient des offrandes…  Ces processions refaisaient plusieurs fois cet itinéraire parce qu’on ne pouvait pas défiler en dehors de la Casbah… L’administration française coloniale n’essayait pas de les arrêter, se disant certainement dans leur tête que ces gens se comportaient comme les indiens… Gosses nous étions très contents de voir ça… Cela avait aussi lieu à Birkhadem et d’autres petites villes comme Rovigo….Quand j’ai été plus tard à Tablat j’ai aussi assisté à ce type de procession avec un sandjak… Mais après la deuxième guerre mondiale, la France se doutant qu’il y avait quelque chose d’autre derrière ces processions, y a mis fin…

C’était une ambiance bizarre… Au Point qu’aujourd’hui tout ce passé très lointain me donne l’impression que je n’ai été qu’un fantôme et que ce monde n’a pas existé… Comme si ce n’était pas moi, alors que je suis la même personne … Au point qu’avec certains journalistes voulant que je leur parle de ma vie d’enfance à la Casbah, je n’arrivais pas à m’exprimer, à retrouver les moments, à faire le lien entre les choses… La mémoire saute sans logique d’un point à une autre, comme si tout devenait incertain…


Dessin souvenir réalisé plus de 85 ans plus tard par Mustapha Adane sur l’animation des ruelles de la Casbah d’Alger dans les années 30 du 20eme siècle  


De la cathédrale aux hautes prairies de Tablat…

 

Je côtoyais à l’école communale Allilou, Sid Ali Kouiret et beaucoup d’autres enfants…   La petite école se situait derrière Ketchaoua qui était encore une cathédrale, et nous les gosses pour affoler le curé on fonçait carrément à travers la grande porte et traversions l’imposant édifice plongé dans le silence pour sortir au pas de course par la porte du fond qui donnait sur la rue du Soudan, la ruelle de l’école ! Cette petite rue existe encore où, juste à l’entrée des cornettes, les sœurs blanches, il y avait une école pour les seuls musulmans ; pas même les juifs. 


Ketchaoua en cathédrale en 1930


Mais arrivé devant Ketchaoua j’aimais d’abord m’arrêter un moment pour observer la rue de la lyre ; j’adorais scruter sa perspective, sa lumière, sa rumeur commerçante, ses hauts bâtiments, ses calèches tirées par des chevaux, ses arcades avec ses marchands de tissus, de blé, pour la plupart des juifs mais aussi des algériens…

A l’école réservée aux seuls garçons musulmans, l’instituteur (Abouker, un juif brunâtre, joufflu, habillé carrément à l’européenne avec cravate…) nous avait demandé un jour de faire un dessin. C’était ma première année… Alors j’ai dessiné ce que j’aime et qui était de mon secteur, c’est-à-dire la rue de la lyre ; et comme un impressionniste je mets des taches pour représenter ce que je vois…Très content d’avoir fait une belle chose, je tends le dessin à Abouker… Mais l’’instit me dit : …  Qu’est-ce que c’est que cette merde ! « Aya rouh terkôd ! » Va dormir ! Va au coin !..

A partir de là j’ai haï Abouker et son école ! J’ai été très peiné et je me suis longtemps demandé pourquoi il m’avait réprimandé de manière si violente. Pas d’autre réponse à mon avis que cet instit ne s’attendait pas qu’un petit arabe comme moi ait la prétention de peindre la rue de la Lyre !..

Tout comme j’ai été dégouté de l’école coranique également, où je ne suis pas resté longtemps ; notamment à la mosquée de Sidi Garidi. Mon père avait insisté pour que j’apprenne le Coran et l’arabe. Il n’y avait pas de tableau mais au dernier rang d’une dizaine de gosses j’ai reçu un coup de roseau mémorable sur la tête ! J’ai quand même appris à patiner finement ma louha avec de la terre blanche, à la mettre au soleil pour qu’elle sèche, à bien tailler mon calame et triturer mon encre pour avoir une belle écriture, très bons rudiments en fait pour, plus tard, commencer l’apprentissage de la sculpture et de la calligraphie…

 

Et la guerre mondiale a fait fondre en 42 ses bombardements allemands sur Alger… J’avais neuf ans et comme les autres gosses de mon âge, j’avais ma boite pour aller cirer les chaussures sinon vendre les journaux à la criée pour gagner quelques sous…  Dès qu’on entendait les sirènes d’alerte, les familles couraient se cacher dans les tunnels… Aux bruits des vrilles d’avions et des explosions, nous les gosses de la Casbah et de la Marine nous nous précipitions sur les rambardes du boulevard face à l’Amirauté pour hurler à plaisir : « Hahou dja el Hadj ! Hahou dja el Hadj, il va nous libérer !». El Hadj ce puissant allemand que nous n’avions jamais vu mais dont nous avions entendu nos parents, surtout mon père, affirmer discrètement qu’il était l’ennemi juré des colonialistes français... El Hadj aussi parce que pour nous algériens l’administration de la Mecque avait été sous l’autorité des ottomans et qu’à propos de la trahison des tribus des Saoud qui avaient usurpés violemment le pouvoir avec l’aide des Anglais, j’entendais mon père dire « ma ‘andhoum lâ dîn lâ mella ! » : « gens sans religion ni origine honorable ! » … Nous tapions frénétiquement des mains, contents que l’aviation allemande lâche ses bombes sur les navires alliés dans la baie d’Alger comme sur Oran-Mers El Kébir, villes phares d’un système colonial plus féroce encore sous Pétain que nous haïssions... 

 

Mon père et quelques autres commerçants se rencontraient d’ailleurs au café Tlemçani (« Kahouet tlemçani ») où ils recevaient beaucoup d’algériens qu’ils aidaient en leur payant le billet du bateau pour la Mecque qui se faisait sans passeport ni visa… La Mecque demeurait une destination sacrée qui s’imposait quel que soit la situation politique… 



La situation de vie durant cette guerre mondiale s’était profondément dégradée, que ce soit pour se nourrir ou se vêtir, sans compter les rumeurs alarmantes qui circulaient. Ma mère qui comme beaucoup de femmes avait peur pour moi et cherchait un moyen sûr pour me mettre à l’abri… Elle me répétait souvent « neddîk l’el Kef », « je vais t’emmener au Kef » … C’était la région où habitait une partie de sa famille, son frère, du côté des monts de Tablat ; plus exactement les hautes prairies entre Tablat et le Titeri… La famille avait vu ses terres en Mitidja séquestrées par l’armée coloniale à coup de fusils et de canons au 19 -ème siècle ; elle s’était repliée sur la montagne… Un jour ma mère me fit évacuer hors d’Alger par la route de Larbaâ ! Un souvenir de rêve !..

 

Je découvrais là-bas un oncle que j’appelais respectueusement « khali » qui avait les cheveux roux et les yeux verts ! A partir de leur maison familiale, il y avait un chemin escarpé qui montait vers le mausolée d’un wali dans l’enceinte duquel il y avait un caroubier énorme par sa hauteur et son tronc tordu !... Les riches gousses noires de caroube pendaient comme si on était dans un jardin du Paradis…  Dans la région on ramassait la carroube et on en faisait de la farine ; surtout pendant ces étés où le blé était insuffisant. On en faisait du couscous noir comme nos lointains ancêtres ! Des faits qui m’ont marqué !



D’un rocher où je m’installais je pouvais découvrir du regard les hautes prairies comme on en voyait dans les films américains… C’est d’ailleurs là-bas que j’ai appris à monter à cheval sans selle comme les indiens… Il y avait un étang et surtout d’immenses poiriers (genre peupliers) qu’on appelait Bou’ouida qui donnaient des poires vertes et un peu dures… Quelle folle joie de grimper dans ces poiriers pour gouter directement à leurs fruits… Là j’ai passé une année sans école, un an de grandes vacances et de rêves !

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Extraits de mon ouvrage :

© « Mustapha Adane au fil de ses naissances »

Chapitre 1er





[1] Voir « La Casbah d’Alger », livre d’art de l’architecte Paul Guion qui réalisa plus d’une centaine croquis, dessins et peintures de la cité algéroise entre 1938 et 1940, notamment sur la destruction du quartier de la Marine. Edition Publisud 1999. Préface de Cherif Rahmani ; textes de Magali Guion, Georges Marçais, Le Corbusier et un long texte d’accompagnement de Youcef Nacib assisté de Larbi Icheboudène.

[2] Charles Quint, Empereur d’Allemagne, d’Espagne et de Sicile (1519-1558). Il prit Tunis en 1535, mais la tentative de prise d’Alger en 1541 avec 36 000 hommes et plusieurs centaines de navires se solda par un échec. (Le soir d’Algérie, 28/03/2022)


samedi 22 novembre 2025

 



Juillet 1962 : 

un fondement de l’histoire

et de l’art contemporains

 

 

 

Mustapha Adane arrive à Alger en juillet 1962 ; il a 29 ans. Il a terminé la 1ere partie de ses études artistiques à Leipzig en RDA où il avait été envoyé par le GPRA depuis Tunis en 1959. Il y arrive avec une joie sans borne de retrouver son pays et sa famille. Il ne connait alors aucun artiste algérien ni aucune galerie d’art sur le territoire national. « Parti en pleine guerre, me dit-il, je revenais dans mon pays libre, mais je revenais dans un monde inconnu… »








Il retrouve sa mère dans la maison paternelle de Kouba

 

 

Il dessine alors un projet de monument qui décline le nom de l’Algérie en plusieurs langues. Mais ce projet restera sans suite vu la situation chaotique de l’été 62 …





[
Vue prise sur le vif à la basse Casbah, par le regretté Mohamed Kouaci qui de 1958 à l’indépendance fut le photographe de l’exode des populations paysannes algériennes fuyant bombardements et misères pour se réfugier en Tunisie ; il y photographe également les dirigeants du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) installées à Tunis, comme encore Frantz Fanon ou les rédacteurs du Journal El Moudjahed , etc…]


Dans l'euphorie populaire d'alors l’organisation des étudiants UGEMA dont il était responsable en Allemagne de l’Est (et qui n’a pas encore été transformée en UNEA), demande à Mustapha Adane qui a 29 ans d’organiser une exposition au VIII -ème Festival mondial la jeunesse et des étudiants pour la paix et l’amitié, Helsinki, Finlande du 28 juillet au 6 août 1962…


Une Algérie si fière et heureuse que l'artiste la dessine planant dans le ciel...


La situation à la fois joyeuse et dramatique à Alger, lui donne l’idée d’organiser pour Helsinki une exposition d’art populaire algérien. Il décide de faire rapidement le tour d’Algérie en voiture pour rassembler des objets d’art représentatifs (tapis, fibules, bijoux, poterie, photographies des peintures rupestres du Tassili, etc …)


                               Fibule berbère


En Kabylie, on lui fait rencontrer le Père Ouyahia. « C’était, me dit Mustapha Adane, un bonhomme assez corpulent et souriant tout le temps. Ce qui m’a frappé de suite c’est sa gandourah carrément blanche, très simple et son chapeau kabyle. Une chechia ronde et haut de forme comme un pot… Elle était teinte en rouge carmin, propre à la teinture berbère… Elle n’était pas unie mais rugueuse, en fait une chechia pour l’hiver…   Le père Ouyahia, un chrétien profondément imprégné de culture berbère et d’humanisme n’avait pas de croix dessus le col de sa gandourah… Nous avions d’ailleurs la même vision de l’être humain… »

 

Mis au courant du projet d’exposition d’Helsinki, Le père Ouyahia, l’emmène voir « des fresques dans une chambre où un mariage allait se dérouler… Des fresques en allège qui étaient en train d’être peintes par des femmes sur une bande de 1 m 20 de hauteur qui faisait le tour des quatre murs de la chambre… » 

N’ayant pas d’appareil photo pour prendre les vues de ce travail en cours d’art populaire féminin, Mustapha Adane ne l’oubliera jamais…

 

Près de cinquante ans plus tard, après une carrière artistique foisonnante (dessins, peintures, sculptures, architecture, fresques monumentales, restauration d’édifices, etc), Mustapha Adane, en souvenir de cet été 62 où il avait eu le privilège de suivre des femmes qui peignaient les murs de la chambre de mariée, peint ce « Mur berbère », tableau d’art contemporain.

 

« Mur berbère » de Mustapha Adane inspiré de la chambre nuptiale de 1962

1 mètre x 1 m 80.



© Abderrahmane Djelfaoui

(Le présent montage de texte et photos est extrait du Chapitre 7 – « ÉTÉ 1962 – L’ALGÉRIE RETROUVÉE ?.. » de mon ouvrage réalisé avec l’artiste « Mustapha Adane au fil de ses naissances » 

Alger- 22 novembre 2025


vendredi 7 novembre 2025

 



Mon automne 2025

(Également mon automne sur Instagram)

 


Généralement chez nous, en Algérie, l’automne n’est qu’une prolongation de la saison sèche d’été. Mais cette année 2025, la réalité a été différente : des pluies, souvent torrentielles, sur certaines zones du pays ; un début d’hiver qui s’annonçait rigoureux, notamment du coté de Djelfa a ce que m’en a dit l’ami Ahmed Khireddine au téléphone ; et une forte dose d’humidité sur les zones côtières qui longent la Méditerranée…

Cela pour dire sans salamalek que cette période a été propice aux rhumes, aux nez qui coulent, aux différents types de toux, de fatigues et de yeux qui larmoient, etc 


Mais ce n’est pas ce que j’ai photographié….

Mes prises de vues d’automne ont commencé par mon court voyage dans la steppe centrale d’Algérie, une zone qui m’est habituelle depuis de nombreuses années.



C’était le 26 septembre sur l’autoroute reliant Djelfa à Alger, une photo prise avec mon smartphone Samsung et publiée sur Instagram plus de 15 jours après le 12 octobre avec deux autres photographies de la traversée de l’Atlas blidéen et des gorges de la Chiffa

 

Quelques jours plus tard je faisais paraitre une série sur l’ail… parce que l’automne est aussi une bonne cuisine de saison, sujet qui mériterait d’ailleurs bien des vidéos, des films documentaires et de beaux livres pour lesquels les éditeurs tardent beaucoup depuis des décennies à satisfaire notre plaisir, notre mémoire historique, notre curiosité et notre fierté de méditerranéens à la fois côtiers et continentaux.



DU CIEL TANTOT BLEU TANTOT NUAGEUX AUX CIGOGNES REPARTIES…

 

Le vrai déclic en mon for intérieur de notre basculement irréversible dans l’automne a été de m’apercevoir lors d’un voyage retour de Azazga vers Alger du vide profond laissé par le départ des cigognes. J’ai pas mal photographié les cigognes dans leurs nids au fil des années que ce soit à l’ouest du pays ou dans la Mitidja, mais là, regardez bien, et méditez…



Dans mon commentaire en anglais sur Instagram j’écrivais : « Une fois les cigognes parties, que reste-t-il ? Des nids extraordinaires empilés de bas en haut, vides, sur un arbre immense, nu, dépouillé, et agonisant…Dans ces nids, la trace ténue de vies minuscules mais millénaires qui n’ont cessé de faire de longs voyages migratoires guidés par l’instinct…

« Mais (car il y a un « mais ») c’est le « mais » de l’espoir silencieux qu’elles reviendront l’année prochaine. Elles ont une bonne mémoire. »


DES CIGOGNES AU JARDIN DE L’AMI MUSTAPHA ADANE



Je n’avais pas à ma disposition immédiate de forets pour voir roussir et chuter des arbres en cascades les feuilles d’automne. J’aurais pu penser à la foret de Bainem, par exemple, mais  vu la circulation et les bouchons inouïs dans les environs immédiats d’Alger, l’idée ne m’avais pas effleuré à ce moment-là…  Par contre l’heureux hasard d’un échange sur la nature avec l’artiste Mustrapha Adane dans son jardin du Sahel algérois m’a fait lever les yeux sur les feuilles de sa vigne suspendue…






 



PUIS EST VENU LE BROUILLARD…

 

Il faut dire qu’automne ou pas automne, j’aime le noir et blanc. Ca me vient de ma culture d’enfance et d’adolescence de tous les films d’époque  (« America, América » d’Elia Kazan ; « Quand passent les cigognes » de Mikhail Kalatozov ou « Le Charbonier » de Mohamed Bouamari dont le Directeur de la photographie était Daho Boukerche…)




Un brouillard tel ce 28 octobre sur un des ponts d’El Harrach (Alger) qu’on ne voyait plus la rive opposée…

Puis, après le 1er novembre, place à la tortue d’hiver qui ne manquera pas de salade…




… Ce qui n’est sans doute pas le cas du taureau mural d’une des cités de Ain Naadja

 




A la saison toute prochaine donc !

 

Abderrahmane Djelfaoui

Vendredi 7 novembre après un coup de fil Douéra-Djelfa…


vendredi 24 octobre 2025

 

Rachid Dehag

Anecdotes d’un routier de l’image

(Une interview des années 90…)


Photo A. Djelfaoui, 2012

 

« On devient photographe parce que, peut-être, on est né en Algérie »

 

Abderrahmane Djelfaoui : Faisant partie de la toute nouvelle génération active dès l’indépendance de l’Algérie, comment es-tu devenu photographe ?

 

Rachid Dehag : La première des choses c’est la lumière. Nous avons une lumière fabuleuse. C’est comme ça qu’on le devient, ou alors il faut naître photographe. Autre chose : nous sommes une société qui est visuelle ; analphabète peut-être, mais visuelle et graphiste par le fait de l’écriture arabe. …

Mais il faut d’abord dire que ce qui est malheureux c’est que, souvent, on rêve de devenir photographe en tant qu’artiste en oubliant que la photo est une science exacte. On oublie dans le même temps qu’on a aussi besoin de bons tireurs, de bons laborantins. On oublie tous ces métiers… Malencontreusement, il n’y a aucune école chez nous. Les seules « écoles » qui existaient, dans les années 62-64, étaient les « écoles » sur le tas de Kodak ou Agfa, qui étaient les concessionnaires de ces grandes sociétés à Alger. Un nom de bonhomme qui avait alors fait énormément pour l’Algérie me revient, un commercial qui s’appelait Muller, de chez Kodak dont les locaux se trouvaient du côté de la rue de Tanger.

D’autres grands photographes algériens comme Mohamed Kouaci ou Ismail Merazi ont également pu se former de façon parfaite au noir et blanc grâce au fait d’avoir été apprentis chez des photographes français de la période coloniale…


Photos d’artistes de scène algériens réalisées par le studio Merazi,

rue Didouche, Alger

 


DE DESSINATEUR PROJETEUR A PHOTOGRAPHE 



Après un passage à la Cinémathèque où, pendant quatre ans, j’ai vu des films et des films du monde entier, chaque jour, j’avais eu, en 68/69 je crois, un emploi à la SONATIBA pour faire le suivi photo de chantier. C’était un truc bête au départ, mais comme cette société couvrait toute l’Algérie cela m’a permis de voyager et voir l’Algérie entière, tout en faisant le suivi des chantiers.

En général quand on se met à perler de la photo, les gens pensent immédiatement à la photo artistique, à la photo de rêve, à la photo publicitaire ou journalistique, mais ils ne se rendent pas compte du tout qu’une grande partie de la production est en fait celle du type que je faisais sur les chantiers, la photo de constat. Parce qu’un chantier en construction, que ce soit celui d’un édifice, d’une usine, d’une grande route ou d’un barrage, il faut le prendre continuellement en photos dans ses différents états d’avancement. Tous les mois. Et pour ça il faut quand même avoir une bonne formation au préalable. 



Ainsi moi, je n’aurais jamais pensé qu’en devenant photographe de terrain j’allais bénéficier de ma formation antérieure de dessinateur-projeteur faite après le bac technique ; un diplôme qui ne m’avait jamais servi jusque-là pour trouver un boulot. Mais en me retrouvant à faire des photos de bâtiments et autres je savais ce que c’était justement une assiette de bâtiment, ce que c’était une courbe de terrain, un angle, etc.

D’autre part, vu la lumière qui baigne chez nous qui peut être très dure, cette lumière là si tu n’as pas de bagages pour la jauger et la maîtriser, elle te fausse tout ! Aujourd’hui, tu entends encore des tas de personnes te dire, quand ils te ratent la photo, Allah ghaleb (c’est du ressort de dieu !) Alors que la photographie est une science exacte d’un-plus-un-plus-un-plus-un qui te fait une bonne image pour laquelle il n’y a ni d’Allah ghaleb ni rien d’autre du genre. Une bonne image qui, peut-être, ne démarrera pas le rêve, mais au moins devra être techniquement parfaite. Il n’y a pas de raison qu’une machine soit conçue pour ça et qu’un être humain ne puisse pas le faire… Si l’écrivain écrit avec un stylo, le peintre avec un pinceau, nous nous écrivons avec la lumière.

 

Aujourd’hui encore quand on développe une photo devant elles, certaines gens pensent que nous sommes des sorciers. Alors que, de par le monde, la photo s’apprend dans des écoles, dans des universités. D’ailleurs le grand plaisir que j’ai eu un jour, ça a été de voir dans un journal une annonce du Haut-Commissariat à l’Energie Atomique cherchant à recruter un ingénieur photographe. C’était bien la preuve que ça se forme ! Mais ce qui est encore aberrant de nos jours c’est qu’en allant chez un ophtalmologue pour vous traiter ou faire une opération sur les yeux, bien que ce spécialiste ait tout le matériel médical nécessaire, il vous demande quand même de lui ramener une pellicule de 400 Asa ! Pourquoi une 400 Asa, pourquoi pas une 800, pourquoi pas une 200, pourquoi un noir et blanc et pas une couleur ?.. Or, à l’heure d’aujourd’hui, le noir et blanc a une interprétation précise, et si l’on entre dans le domaine de recherche scientifique c’est la couleur qui est de mise. De plus le rendu de la couleur doit être techniquement parfait. Parce qu’un vaisseau sanguin vu plus rouge ou plus pale, ça peut être deux diagnostics différents… 




Ces questions me rappellent d’ailleurs une anecdote affreuse. Dans les années 80, je m’étais occupé à la SNS d’El Hadjar de former une structure de photographes après leur avoir vendu du matériel. Pour cela j’avais exigé un cursus de chaque postulant et que ceux-ci aient tous au moins le bac. J’ai donc formé une dizaine de photographes pour les besoins de suivi de la production d’acier, parce qu’avant chaque coulée il fallait faire une photo. Cette photo devait permettre une interprétation scientifique, parce que tel rouge blanc signifiait qu’on était arrivé à tant de degrés. Chaque coulée, comme un être humain, avait ses caractéristiques techniques propres qui ne ressemblaient jamais à celle d’une autre coulée. Les photographes formés, j’ai été payé et je suis parti.

Un an après on me rappelle. On me demande de former d’autres photographes encore ! Quand je suis retourné à El Hadjar et que j’ai vu les photographes que je connaissais, tous étaient malades, avaient été atteints, étaient handicapés. Sur les dix, huit d’entre eux portaient maintenant des lunettes. Qu’est-ce qui s’était donc passé ?  Je n’aurais jamais pensé que ces gens que j’avais formés loupaient leur mise au point et, et chaque fois, passait un long temps à essayer de la régler au moment de la coulée d’acier. Ils ne se rendaient pas comptent que les lentilles faisaient alors effet de loupe et ils se brûlaient la rétine ! Mais personne ne disait à l’autre, personne n’avertissait ou ne mettait en garde celui avec qui il travaillait ! Il a fallu alors que je soude carrément les objectifs aux boitiers, que je soude le trépied, pour qu’on arrête de tels frais !


Photo de Claude Bricage,

prise à SIDER- El Hadjar en 1992,

extraite de son livre « Photons d’acier »



« 52 atrtestations de travail, 52 manières de photographier »

 

Abderrahmane Djelfaoui : Après la SONATIBA et la photo de constat, quel a été le registre de la photographie dans lequel tu as volontairement voulu t’inscrire pour réaliser et te réaliser dans ce métier ?

 

Rachid Dehag : Tu sais, aujourd’hui après plus de trente ans de métier je me retrouve avec cinquante-deux attestations de travail ! Dans d’autres pays, tu avances cinquante-deux attestations de travail, cela te fait cinquante-deux références. Mais dans ce bled quand tu dis « cinquante-deux attestations de travail » en trente ans, même pas une par année, les employeurs que tu as en face de toi pensent que tu n’es pas sérieux ! Alors que moi ça m’a permis d’apprendre au moins cinquante-deux manières de photographier ! 



Cette question d’expérience me rappelle un cas incroyable qu’on avait dans la presse. C’était à l’époque de Révolution africaine. J’avais là un soi-disant photographe qui agaçait tout le monde et qui se croyait arrivé ! Un jour je l’appelle et lui fait un ordre de mission en bonne et due forme en lui demandant d’aller me faire la photo de Jésus Christ. Le gars est parti ! Au bout de quinze jours il revenu me voir, les yeux bas, en m’avouant : je suis allé partout, j’ai tout fouillé, j’ai tout vu, mais la photo de Jésus Christ je ne l’ai pas trouvé…C’est dire le niveau de formation de certains …

D’ailleurs, presque à la même époque à El Moudjahid, Naït Mazi qui en était le directeur, me disait : Ecoutez M. Dehag, je préfère payer un chauffeur pour aller me chercher une photo, n’importe laquelle (d’autant qu’à l’époque c’était le plan, alors que ça sortait ou que ca ne sortait pas bien sur le journal…) que de vous envoyer vous qui me couter très cher. Sans compter que vous venez avec un kilo de bagages ! Vous me dérangez !.. » 

Donc après la SONATIBA, il y a eu le phénomène de l’ANEP (l’Agence Nationale d’Edition et de Publicité). Si on voulait, à l’époque, faire de la photo publicitaire, il fallait passer par l’ANEP. Il n’y avait pas d’autres structures. Comme j’avais voyagé à travers toute l’Algérie avec la SONATIBA, j’ai fini par connaître l’Algérie d’été, l’Algérie d’hiver, l’Algérie de printemps… C’est comme ça qu’un jour l’ANEP m’a demandée de faire une campagne calendriers sur l’Algérie. Ce devait être aux alentours des années 72/73…


Puis il y eut également les catalogues. SONACOME produisait des camions, il fallait une fiche technique, il fallait donc un photographe. Si on avait pu se passer du photographe on aurait imprimé directement le camion sur la fiche technique. Mais il fallait le photographe pour photographier le camion. En fait on me demandait de faire de l’image de pub, non comme on la fait en 1999, mais en tant qu’image de constat. De l’illustration, du type : ça c’est noir, il faut nous montrer un truc noir

Je te cite un exemple. Il y a eu une campagne publicitaire pour SOGEDIA, pour les jus de fruits et les confitures. On m’avait mis sur ce projet pour m’éclater. J’avais donc pris les boites de confiture et j’avais fait une photo qui pour moi reste extraordinaire. C’était celle d’un gosse entouré de boites de confiture, le visage tout barbouillé… Quand j’ai présenté la photo au client, le type, interloqué m’a dit : ça ne va pas monsieur Dehag, vous êtes fou ! Et d’exiger que je lui fasse une photo simple représentant une tasse de café, une tartine avec beurre et confiture et un verre de jus d’orange. C’est tout, qu’il avait dit.

J’ai fait ce qu’on me demandait, mais en prenant la précaution de présenter le pain non pas coupé au couteau mais rompu à la main. Et ça a été tiré à plus de deux cent mille exemplaires. J’ai reçu des félicitations et j’ai même été nommé chef de service!..

 

« LA PHOTO PUBLICITAIRE C’EST LE POGNON »

 

Aujourd’hui, avec le phénomène de la concurrence qui va en se développant, le marché n’est plus « protégé » comme au temps du monopole. Des jeunes arrivent maintenant dans ce métier et ils cassent la baraque ! Puis le client, qui a besoin de bien mettre en valeur son produit, que ce soit de la céramique ou un téléphone, te ramène la documentation de son concurrent français, allemand ou autre, te la met sous le nez et te dit : débrouillez-vous, mais faites-moi quelque chose encore mieux que ça ! A ce moment-là tu ne peux pas faire moins que ce qui a déjà été fait ailleurs. Et il faut dire les choses comme elles sont : ce qui m’a amené à faire de la photo publicitaire c’est le pognon !

 

Abderrahmane Djelfaoui : Est-ce que tu penses que les années 70/80 ont été les années de bataille qui ont permis de donner à cette pratique et cet art leur vrai statut ?


Rachid Dehag : Ecoute, on apprend avec ce métier. Tu peux aussi mentir sur ce métier, raconter ce que tu veux sur la pluie, le soleil et tous les fantasmes acceptables en Algérie. Là où par contre la photographie s’est révélée en tant qu’événement particulier c’est en octobre 1988.

 

« LES TROIS PHOTOS QUI ONT FAIT L’EVENEMENT »

 

J’étais à l’époque à l’APS et tu n’avais alors ni ordre de mission ni rien d’autre. Avant, il fallait un ordre de mission pour chaque déplacement que ce soit pour aller au Vietnam ou à Bab El Oued. Au moment des événements d’octobre la guerre était dans le pays. Tu sais te servir d’un appareil photo, tu vas photographier. Tu ne sais pas va gagner ta vie ailleurs ! Voilà. Et malheureusement en ce qui concerne les événements d’octobre 88, rares ont été les Algériens qui ont aidé à en faire les photos. C’est un métier qui ne pardonne pas. Et dès cette période, tout un pan de gens qui vivaient ou spéculaient sur la photo a disparu.


Le jour où ces événements ont éclaté, j’avais démarré de l’APS avec Benmechiche, allah yerahmou. 



Pour faire cette couverture, nous étions partis ensemble comme des fonctionnaires d’Etat avec une voiture officielle. Arrivés à Belcourt, je me suis rendu compte que les gens nous regardaient tels des indics ! Alors je suis descendu de la voiture en disant ciao ! Le chauffeur me criait : mais qu’est-ce que tu fais ? Les gens vont te frapper…Alors que le peuple algérien est un peuple magnifique ! Moi je pensais que les événements allaient éclater au Champ de manœuvre. Je suis rentré dans un bâtiment et j’ai tapé à la porte d’une personne que je ne connaissais pas en me présentant à lui comme un membre de la presse algérienne. Le gars qui ne me connaissait pas non plus, m’a reçu chez lui et m’a offert des gâteaux et un café ! Et ce gars était heureux que pour la première fois que des photographes algériens viennent frapper à sa porte.


Malheureusement… enfin : heureusement qu’il n’y avait pas eu alors d’événement au Champ de manœuvre. Je suis reparti avec Benmechiche. Arrivé au niveau de la wilaya d’Alger, on m’arrête : on m’avait pris pour un européen ! Vérification de papiers et tout le reste. Le temps d’arriver à Bab El Oued, ça a éclaté ! …

Il y a eu un événement incroyable pour moi. Et j’étais par terre parmi les gens. Je me suis levé. Le réflexe : j’ai fait les trois photos. Les trois photos qui ont fait l’événement. Ça dure trente secondes, une minute, une heure, un siècle, je ne sais pas et tu en sors comme tout le monde hébété. Pour la première fois on venait de voir des morts…


Et de ces événements d’octobre 88 je ne possède que quinze images. J’aurais pu encore faire d’autres images, mais je n’ai que ces quinze-là. Je ne regrette qu’une seule, une seule que je n’ai pas faite. Celle de Benmechiche mort d’une balle là devant une pissotière…

 




Abderrahmane Djelfaoui

 

Ce texte est une interview de Rachid Dahag que j’avais réalisée fin des années 90. A sa mort, dans la solitude d’une maison de vieillesse en France, en mai 2025, je n’arrivais pas à trouver une seule de mes photos de Rachid ni le texte de notre ancienne interview. Avec retard voilà les choses rétablies en l’honneur du grand photographe disparu dans l’anonymat.


24 octobre 2025


Photo Abderrahmane Djelfaoui, 2012, à Tlemcen.