samedi 16 mai 2026

 


Petites ruelles et grandes avenues de l’histoire :

Messali, il y a plus de cent ans…

 

C’est dans la nuit du 15 au 16 mai 1898 que naissait dans la vieille ville de Tlemcen un garçon nommé Ahmed et qui portera le nom célèbre de Messali Hadj.

Dernier né d’une famille comprenant quatre filles et deux garçons, Messali quitte tôt l’école, à l’âge de 9 ans, pour être apprenti coiffeur, apprenti cordonnier avant d’être placé comme épicier à 10 kms de chez lui… Si sa mère Ftéma décède en 1922, son père « véritable géant mesurant près de deux mètres dix » mourra en 1938 à l’âge de 112 ans ! 


Emigré à Paris en 1923 à l’âge de 25 ans il survit de divers métiers dans une époque de crise profonde où l’émigration algérienne compte plusieurs dizaines de milliers de personnes sous une férule policière qui ne les laissait pas respirer… Messali est successivement ouvrier en usine de textile, puis de métaux ; saisonnier chez un chapelier, livreur d’hôtel, enfin marchand ambulant, « ce qui lui laissait assez de temps libre pour son activité politique » note son biographe Benjamin Stora…


Alors que la guerre du Rif (1921-1927) est en cours, que l’empire ottoman passe du sultanat à la République sous Mustapha Kemal Atatürk, que les effets de la révolution communiste dominent le mouvement ouvrier français, Messali Hadj et un noyau de militants très actifs créent l’association L’Etoile Nord-Africaine dont l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader est le Président d’honneur. 


L’emblème de l’Etoile Nord-Africaine


« Pour la première fois, des colonisés maghrébins, sur le sol même de la métropole, exprimèrent l’aspiration à l’indépendance nationale. » Note le site « Histoire coloniale et post-coloniale » qui présente un article de l’historien Alain Ruscio sur la naissance de l’ENA.


Paris, Rue Daguerre, où se trouve le siège de l’ENA

 

 

Le programme de l’ENA rédigé cette année 1927 et présenté l’année suivante à Bruxelles, exige entre autres :

 

 « L’indépendance de l’Algérie.

Le retrait des troupes françaises d’occupation.

La constitution d’une armée nationale.

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés, respect de la petite et moyenne propriété ; retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.

L’abolition immédiate du code de l’indigénat et des mesures d’exception.

L’amnistie pour les emprisonnés, qu’ils soient en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.

La liberté de presse, d’association, de réunion ; les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie. […] »


Ouvrage de Mahfoud Kaddache, Docteur d’Etat Ès-Lettres

Et de Mohamed Guenanèche ancien militant de l’ENA (dont j’avais connu durant les années 70 le fils Guenanèche et son épouse à « Théâtre et culture », à la rue Mogador à 200 mètres de la Cinémathèque d’Alger, ainsi que Bouzida, Khris, Fellag, Baba Aissa et tant d’autres…)

 

 

Pour repère, il faut savoir qu’à la date de création de l’ENA, Ferhat Abbas, âgé de moins d’un an que Messali, est étudiant en pharmacie à l’université d’Alger et active dans l’Amicale des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN).

A cette date de 1926, Al Anka et Moufdi Zakaria ont respectivement 19 et 18 ans. Ahmed Ben Bella et Mohamed Boudiaf, ont 10 et 7 ans. Mostefa Lacheraf qui sera un proche de Messali au MTLD (issu de l’ENA-PPA) après son retour en 1946 d’Afrique équatoriale, n’avait alors que 9 ans. Abane Ramdane et Mohamed Dib (nés en 1920) n’ont que 6 ans, ; BenM’hidi et Krim Belkacem, trois ans. Ait Ahmed et Amirouche naissent cette année 1926. Quant à Kateb Yacine c’est trois ans plus tard qu’il nait en 1929…

 

Images de l’Algérie coloniale à cette date…


La première est la Place du Gouvernement (plassett el 3oud) à Alger, avec en son centre la statue du duc d’Orléans. Elle est signée du peintre orientaliste Henry Pontoy, et datée (au coin inférieur droit) de 1926. On remarque, agenouillé,  à gauche un cireur ; deux ombres de chômeurs assis sur un banc public, à droite.

 

La seconde est une affiche « carte postale » de l’Administration coloniale, montrant comment les pieds noirs, les colons et « les faux prophètes » entendaient fêter avec un faste rare dans l’histoire « Le Centenaire » pour leur présence éternelle sur le flanc sud de la Méditerranée….



Mémoire (s).

 

A propos de ce pays profond, pays intérieur riche sur le plan agricole et les luttes incessantes des Algériens contre la colonisation, m’est revenu une image que j’avais réalisé en 2015 à Bechloul lors d’un reportage sur une ferme de révolutionnaires à El ‘Ajiba située sur le flanc sud du Djurdjura sur la route qui monte vers les hauts plateaux sétifiens… {https://djelfalger.blogspot.com/2015/12/belkacem-lajiba-enfance-de-et-dans-la.html)

C’est là, à 125 kms d’Alger, que je rencontrais à son domicile Hellal Said un militant actif du Parti du Peuple Algérien (PPA, issu de l’Etoile Nord-Africaine) des années quarante dans cette région. Un homme fier d’avoir appartenu à ce parti d’avant-garde et qui avait gardé des souvenirs vifs et précis, comme si cela se passait encore hier, des luttes des paysans et des villageois, des meetings, des réunions clandestines avec les hauts cadres du parti, de la repressions, des morts, etc. A un moment il se leva, alla chercher un livre et voulu que je le photographie avec, dans sa main droite… Un livre sur Messali Hadj Dirigeant du PPA…


Photo que j’ai prise au début du printemps 2015

 

Le second flash-back était encore plus inattendu pour moi, presque inimaginable.

L’ami Nordine El Hachemi, dramaturge et metteur en scène plusieurs pièces de théâtre au TNA dans les années 70-80 avant de devenir réalisateur à la RTA pour y réaliser « Douéra » et « Ness el fordja » me dit un jour au détour d’un de ses nombreux souvenirs d’enfance de la Casbah qu’il avait rencontré Messali Hadj !

Nordine et son épouse Liliane scénographe qui était alors hospitalisée à Berlin en 2001


« Mon père, qui est mort en 1953, était messaliste, il était militant PPA. Tous les jeudis il m’emmenait avec lui chez Messali à Bouzaréah. Messali était à cette époque en résidence surveillée dans une villa à Bouzaréah. Il n’en sortait pas. Tous les jeudis dans la journée il me montait avec lui. Il discutait avec Messali qui me mettait lui sur ses genoux. Et quand nouds repartions il nous donnait des dattes à emporter, enfin une petite partie des fruits que d’autres militants lui ramenaient. Dans la chambre où il était il y avait un grand tableau photographique de Messali. Je me rappelle que ce tableau fut vendu lors d’un mariage qui eut lieu dans une des rues du côté de la rue Porte neuve. J’ai été à ce mariage avec mon père. Ce tableau y fut vendu. Mon père l’a acheté. Nous l’avons accroché à la maison… »

Messali, années 50

 

« C’était bien avant la guerre de libération ; mais quand il y avait une dénonciation et que la police montait à la Casbah, on cachait ce tableau de Messali. C’était une autre histoire, celle de Mohamed Ficeh, un autre militant connu du PPA-MTLD dont après son arrestation, sa fille, Yasmina, et sa mère sont venus vivre avec nous, avec mon père, ma mère, mon grand frère et ma petite sœur à la rue Marengo. Yasmina était ma sœur de lait. Elle deviendra comédienne beaucoup plus tard au TNA et mourra dans un accident de voiture le 19 juin 1977 à Arzew au retour d’un spectacle que j’avais monté à Oran… » 

Yasmina


« … Pour en revenir à ce tableau de Messali. Avant que la police ne débarque perquisitionner, on cachait le tableau de Messali sous un lit et la mère de Yasmina, que j’appelais yemma Yamina, qui était tout le temps malade, la pauvre, s’étalait dessus pour éloigner les policiers… Puis un jour ce tableau a disparu, parti je ne sais où… C’était l’époque où mon père était vivant… Allah yerhamhoum koulouhoum. »



 

Il y a 128 ans, en ce mai 2026, que naissait Ahmed Ali Messali Hadj.

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

16 mai 2026

 

 




 



samedi 25 avril 2026

 




Il était une fois « Yel Maknine Ezzine »

 


C’est d’abord en cette fin d’avril que le comédien et infatigable animateur de la mémoire du théâtre national Hamid Rabia qui me téléphone pour m’inviter à El Djahidiya pour sa conférence sur le centenaire de la pièce « Djeha » de Allalou. « Djeha », qui fut jouée les trois derniers jours de ramadhan d’avril 1926 à Alger… Je reviendrais sur cette conférence et ses données fondamentales sur la naissance du théâtre populaire algérien en derdja



L’entrée d’El Djahidiya,

Rue Réda Houhou, à deux pas du marché Clauzel, du cinéma Le Français (aujourd’hui définitivement fermé qui fut un temps une salle de répertoire de la Cinémathèque d’Alger),

Et non loin de l’Institut culturel espagnol Cervantes, à Alger-centre.

 

 

La capillarité de l’histoire

 

Je commencerais par la deuxième partie du programme : le témoignage du neveu de Badji Mohamed (1933-2003) sur les circonstances de la naissance de sa légendaire chanson « Yel Maknine Ezzine » à la prison de Serkadji, dans la sinistre cellule des condamnés à mort, durant la guerre de libération nationale.

Celui qui allait témoigner à la tribune devant le public de la salle était élégamment vêtu d’une veste vert clair avec dans la poche poitrine un foulard bleu nuit à pois blanc ; les cheveux blanc-fumée, courts… On le nomma : Abdelkader Achour, deux chevalières aux doigts… Le visage de ce personnage dandy me disait quelque chose, mais… Où ? Quand ?... J’avais bien un sentiment de déjà-vu, mais ma mémoire ne répondait pas…

Je demandais au proche voisin de mon siège, Mohamed Cherif Ghebalou, ancien camarade de la fac centrale d’Alger des années 70 que je n’avais pratiquement pas vu depuis un demi-siècle, devenu entretemps prof d’université, écrivain et journaliste prolifique. Son dernier ouvrage : « Les pharmacies de la résistance », écrit avec Mohamed Damerdji et paru chez Dahleb en 2024… Je lui demandais : qui est ce personnage à la tribune ?... 



Il m’informa qu’il avait récemment tenu un rôle important dans le feuilleton « Fatma »  dont l'histoire se déroule entièrement à la Casbah … 



Abdelkader Achour, à la tribune d’El Djahidiya


L’intérêt de l’intervention de Abdelkader Achour ne résidait pas uniquement dans l’histoire de « yel maknine ezzine » écrite et chantée par son oncle Badji Mohamed. Autour d’elle il enfila avec un sourire « enta3 ez-zmân » ses propres souvenirs d’écolier à Alger-centre, dans ce même quartier du marché Clauzel proche de la rue Charras.

Premier souvenir : c’était l’injuste ségrégation qui consistait à mettre les élèves pieds noirs au-devant et « les autres » tout à fait à l’arrière… (Séparation spatiale étanche ; séparation « pédagogique » paranoïaque ; séparation d’enfants du même âge mais pas de la même communauté…)

Second souvenir : « comme aujourd’hui », dit-il, il se rappelait de la sirène qui déchirait l’air au-dessus de ce quartier pour annoncer : « Attention ! Attention aux pickpockets ! » Cela en fait le signal programmé d’une descente de police en cours pour rafler un maximum de nos compatriotes et sécuriser ainsi la population pied-noir…

 

La tragédie d’un condamné à mort…

 

Quand il le vit entrer dans leur cellule de condamnés à mort rapporte Abdelkader Achour, (le très jeune Bolualem Rahal), El Badji fut tristement surpris et ébranlé par la belle figure de ce jeune mineur de la Casbah qu’on jetait là… A peine 19 ans ; il n’avait pas l’âge légal d’être enfermé au secret dans de telles conditions extrêmes et sans retour.  Mais Boualem Rahal arrivait dans la cellule d’un combattant, comme dit Mohamed Cherif Ghgebalou : « aguerri dans la résistance linguistique anticoloniale » …


Photographie après les interrogatoires de Boualem Rahal présenté à la « justice » …

 

Comme il n’avait que 19 printemps, « la justice » coloniale française trafiqua son état civil, le rendant d’un trait de plume majeur pour qu’il paye l’acte d’avoir déposé une bombe au stade d’El Biar en janvier 1957. Le ministre de la justice française n’était autre alors que François Mitterrand futur Président de la République française de mai 1981 à mai 1995,  quatorze ans durant lesquels il proscrivit la peine de mort…

 

Abdelkader Achour poursuit les yeux brillant d’un brouillard de larme son récit de comment les enquêteurs français d’El Biar découvrirent une veste oubliée sans autre papier en poche qu’un reçu anonyme d’un dégraissage à sec. Bien sûr, ils y vont. Le gérant leur ouvre son registre et le nom du client est, évidemment, trouvé. Boualem Rahal est arrêté, torturé, passé devant un tribunal, jeté à Serkadji avant d’être guillotiné le 20 juin 1957… Entre le dépôt de la bombe janvier et son exécution en juin 1957 Boualem Rahal n’aura eu que 5 mois de sursis. Assassiné avant l’âge d’homme…


Hommage-graffiti dans la haute Casbah

 

 

Au moment de l’effroyable exécution de Boualem Rahal dans la cour de Serkadji, parmi les détenues femmes de cette prison qui ont dû crier "Tahya El Djazair" comme tous les autres prisonniers (et les habitants de la Casbah qui fait face à cette prison) , on peut citer : Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Nassima Heblal, Zahia Kharfallah, Colette Melki (Anna Gréki), Louisette Ighilahriz et tant d’autres que je nomme page 127 dans mon livre « Anna Gréki, des mots d’amour, des mots de guerre » (éditions Casbah, 2016) …


Une chanson de légende.

C’est de ce choc qui l’affecte très profondément au point de pleurer et de pleurer que Badji Mohamed va écrire la poignante et longue chanson chaabi « yel maknine ezzine » composée de sept strophes qui, depuis sera interprété par plusieurs chanteurs algériens.

 

Un extrait, de la première strophe :


O chardonneret aux ailes jaunes

Ô toi aux joues rouges et yeux tracés noirs

Cela fait un temps, des années que tu es dans ta cage, triste

Tu chantes d’une voix tendre, sans que personne ne sache d’où tu es …

 

Abdelkader Achour termine son intervention, yeux embués et gorge nouée, en racontant ce court épisode. La mère de Badji étant, après la tragédie, venue ramener comme d’habitude le couffin à son fils, celui-ci insista pour lui demander : « yama, arrivée à la maison prend la cage de mes oiseaux ; je t’en prie ouvre-là et lâche les chardonnerets qui s’y trouvent ; rend leur la liberté »…

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

25 avril 2026

 

 

 

 





samedi 18 avril 2026

 



« UNE IMAGE HORS NORME »


C’est le titre de mon humble contribution sur Saint Augustin publiée par l’Office des Nations Unies à Genève dans l’ouvrage « Dialogue entre les civilisations ».



Ce livre qui contient treize conférences faites à l’initiative des Nations Unies entre mai 2001 et mai 2002 a été publié par United Nations Publications en 2002 (ISBN 92-1-0001 48-6).



Le texte publié dans ce volume a été écrit suite au Colloque international « Augustin et africanité » organisé à Alger à l’initiative du Président Abdelaziz Bouteflika en avril 2001 en partenariat avec la Confédération suisse. Cela se faisait dans le cadre de la célébration de l’Année internationale du dialogue entre les civilisations, décidée par l’ONU. C’est ainsi que l’Algérie a honorée la figure du génie universel et homme de dialogue que fut le philosophe Augustin.

Il faut rappeler que l’organisation de cette importante manifestation a été conjointement confiée au Haut Conseil islamique (Alger), à l’Université de Fribourg (Suisse) et à l’Institut des études augustiniennes (Rome). 


Timbre-poste édité à partir de la représentation d’une mosaïque du 4è siècle après JC traitant de concorde et de paix, qui se trouve au musée de Tipaza.

 

 

Avant mon court texte publié dans l’ouvrage des Nations Unies j’avais fait paraitre un article de presse annonçant la manifestation à venir sous le titre : « Il y a quinze siècles, un Algérien nommé Augustin ».

Cet article sera suivi pendant la manifestation par une interview du professeur Otto Wermelinger, enseignant d’histoire de l’Eglise ancienne depuis 1973 à l’université de Fribourg, en Suisse (dont il fut aussi le vice-recteur) et l’un des animateurs de l’encyclopédie multilingue, l’Augustinus Lexicon. Interview parue en 2001 dans le quotidien Le Soir D’Algérie

(https://djelfalger.blogspot.com/2019/08/portraitmemoire-n-evocation-dun.html )


Et voici la reproduction du texte publié dans l’ouvrage des Nations Unies :




L’ouvrage une fois publié, un exemplaire m’a été envoyé par la poste. A l’intérieur de l’ouvrage je trouvais une carte de compliment qui m’était personnellement adressée.





Abderrahmane Djelfaoui

Alger, 18 avril 2026

mercredi 18 mars 2026

 



L’actrice AIDA se souvient du bonheur d’un film : « Douéra » …

 

Je roulais vers le domicile de Aïda Guechoud, quant à plusieurs centaines de mètres avant je la rencontrais devant une petite superette de quartier avec un groupe de collégiens heureux qui voulaient faire la photo souvenir avec elle…


 


Pendant ce ramadan 2026 Aïda était apparue dans deux feuilletons télévisés : « Dar Essed », série produite par El Bilad et « Errba’a » où elle interprète la mère de Souad Sebki, un feuilleton d’Echourouk signé de Nabil Assli…

(En fait Aida rentrait à la maison après avoir fait plusieurs kilomètres à pied ses courses à la main pour tenir la forme…)

 

Pour commencer par le début, Aida s’était engagée dans la carrière d’actrice en 1972, dans l’inoubliable « El Harik » de Mustapha Badie ; une adaptation d’un roman de Mohamed Dib… Ici, un photogramme de la scène où elle est demandée en mariage.



La grande famille du théâtre et de la télé réunie dans « Douira », 1985…

 

« El Hachemi Nordine nous connaissait moi et mon mari, et connaissais mes interprétations des chansons pour enfants à la radio ainsi que les chants aux génériques des émissions enfantines télé. J’avais également chanté dans l’émission « Kiri le clown » adaptée en arabe avec le musicien Ahmed Malek, allah yerhmou, ainsi qu’avec Hdidouane, le clown d’Oran…


« J’avoue que quand j’ai commencé à répéter le rôle de la gazelle j’avais vraiment le trac car les autres comédiens, les grands comédiens comme Benguettaf, Medjoubi, Sirat, Himour, Dalila Hlilou étaient là ; sauf Sonia qui était une amie avec qui j’avais une grande complicité… J’étais peut-être la seule comédienne de la télévision. Ce qui a été formidable c’est que DOUERA nous a réunis en une seule famille et très vite je me suis sentie à l’aise….




















« Avec El Hachemi Nordine, on faisait d’abord la lecture collective du texte. Ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui sur les tournages alors que ça permettrait de mieux assimiler le sens de la pièce. Chaque comédien à l’époque de Douéra avait le temps de rentrer dans la peau de son personnage. Benguettaf faisait vraiment corps avec le lion. C’était le Roi ! Et Medjoubi contre les prédateurs de la foret était superbe quand dans le rôle du coq. C’était extraordinaire de voir ces grands comédiens du TNA faire vivre ces personnages de conte avec autant de force et de vie. Chacun fusionnait avec son personnage… La même chose pour Sirat Boumedienne habillé et masqué en renard ; Dalila dans le rôle de la vipère, l’escargot qui joue aux échecs, le lapin, le porc-épic ! … En voyant tout ce beau monde je n’avais plus peur d’interpréter la gazelle. Il nous fallait aussi chanter ensemble. Et ceux qui ne savaient pas chanter ont appris ! En jouant avec ces grands du théâtre j’ai vu que c’étaient des gens nobles, cultivés, discrets et fiers de leur métier».

Le renard, la vipère au milieu, le corbeau derrière eux et le chien par terre…

Dessous : l’escargot jouant aux échecs…


Bébé gazelle, le singe et le coq…

 

Difficile d’arreter la passion souriante d’Aida a décrire ces scènes tournées il y a plus de 40 ans dans une immense salle de sport de Tixéraine, aux environs d’Alger ; une salle transformée en une foisonnante foret de nature artificielle de 600 mètres carrés conçue et dessinée, comme tous les costumes et les masques, par la scénographe Liliane El Hachemi …

 

« … Et moi la gazelle j’étais dans ce conte la mère d’un petit. Le rôle de ce petit était tenu par le fils de El Hadi Chérifa qui enseignait la danse aux enfants de l’école Malika Kharchi de Kouba. 

Les prédateurs surprennent mon petit en train de jouer et le dévorent…Il y a donc une scène où je suis triste et je pleure. Sonia la colombe essaie de me consoler… Ca ne s’arrête pas là. Le lion dit aux autres prédateurs : puisque vous avez mangé le petit de la gazelle, moi je vais manger la gazelle elle-même


« C’est à partir de là que démarre dans le film la guerre entre les prédateurs et les autres animaux considérés comme « petits » c’est-à-dire la colombe, le coq, le singe joué par Arslane et les autres. Pour la petite histoire, j’avais emmené avec moi sur le tournage mon propre fils Mourad et c’était le singe qui le fascinait, parce qu’il s’accrochait aux lianes des arbres, faisait des cabrioles, jouait à la balançoire et mon fils, qui n’avait que quatre ans, emporté par ces actions s’accrochait à sa queue !… C’est dire l’ambiance qu’il y avait ! 



« …. Mon fils adorait aussi le coq (Medjoubi) et les couleurs de son costume, parce que lorsque Medjoubi se reposait (il restait dans son costume de coq), il s’allongeait par terre pour souffler, les ailes de chaque côté de son corps. Mon fils Mourad venait alors fasciné par ce coq se mettre sur sa poitrine et Medjoubi fermait ses ailes pour le recouvrir comme un ange. Moi avec tout le monde qu’il y avait dans cette jungle je cherchais mon fils Mourad, ne l’apercevant nulle part. Je le trouvais endormi caché par les ailes du coq ! »



Conditions de tournage pour les comédiens et l’équipe technique.

 

Nordine El Hachemi est connu pour son travail intensif de direction des comédiens que ce soit au théâtre, ou dans les studios pour la télévision. Une bonne partie du programme de tournage de « Douéra » commençait vers les 17 heures, à la fin du jour, pour se poursuivre dans la nuit jusqu’au petit matin. Un temps de tournage était réservé au groupe des prédateurs, l’autre à ceux qu’on nommait « les petits »… A tour de rôle…

 

« Nordine El Hachemi, dit Aïda, est un vrai homme de théâtre qui a monté beaucoup de pièces. Patient il ne s’énerve jamais. Il sait guider les comédiens, même les plus expérimentés. Il transmet le savoir en mettant les comédiens à l’aise surtout pour les scènes difficiles et les plus dramatiques comme celle où le coq à la fin du film est en train de mourir et que je pose sa tête sur mes genoux… Il me parlait : ya Guezalla … J’avais tellement de peine que je pleurais et que mon nez coulait… Une scène qui a beaucoup plu à Nordine. Une scène pour nous tous ses camarades qui est devenue symbolique après son assassinat tragique dix ans plus tard à la porte même tu TNA... »



Aida revient sur l’ambiance de la troupe : « On partageait le repas tous ensemble ; un diner que nous ramenait un gars plein d’humour qui s’appelait Kouider. Etaient avec nous Messad le directeur photo et sa femme Rachida Messad, une grande dame, maquilleuse des grands rôles du film. Durant ces repas on partageait tout et notamment des anecdotes avec lesquelles Sirat n’arrêtait pas de nous tuer de rire… En fait ces grands comédiens étaient de grands enfants et nous avons passés pratiquement une année entière dans cette ambiance ! Qui l’a fait ?...

« Après le diner, avant de poursuivre le tournage je préparais pour mes enfants Akila, Mourad et Samia ainsi que la fille de Sonia, leurs petits lits dans ma voiture, une R4 pour qu’ils dorment le reste de la nuit »

 

Ces faits me rappellent ce que m’avait dit de vive voix Nordine El Hachemi à propos du montage de la pièce « La poudre d’intelligence » de Kateb Yacine, à Constantine : « J’ai fait travailler sans relâche les comédiens, qui étaient tous de jeunes comédiens amateurs, presque nuit et jour pendant 15 jours ! » C’était en 1971. Et la troupe eu haut la main la même année le 1er Prix au Festival du théâtre amateur de Mostaganem …

Mise en scène de « La poudre d’intelligence » par Nordine El Hachemi, décors de simples draps blancs amovibles par Liliane El Hachemi (1971)

 

Aida poursuit : « Je remercie El Hachemi qui m’a encouragé à entrer dans le monde de ces grands. Liliane aussi qui m’a fait découvrir la magie de maquettes de décors qu’elle dessinait, de costumes et de masques que je n’avais jamais vu alors que j’allais au théâtre en tant que spectatrice… C’est un véritable patrimoine. D’ailleurs quand une partie du travail de Liliane a été exposé, en 90 je crois, au Palais de la culture, il y avait en même temps une délégation d’artistes iraniens qui exposaient aussi. Eh bien ils étaient ravis de ce qu’ils voyaient… C’était la période où j’étais distribuée dans la pièce « El Boqala » qu’on montait au Tna

« Douéra était donc une production de haut niveau pour l’époque. Quand je revoie toute la multiplicité extraordinaire des dizaines et des dizaines de costumes et de masques, je me dis que tout cela devrait être conservé et exposé dans un musée pour les nouvelles générations… Pour s’en inspirer et faire mieux… »

 

Quelques costumes conçus par Liliane El Hachemi pour habiller les enfants jouant de petits rôles .

 







Et faisons juste une pause (méditative) avec ce qu’Aida disait dans un de nos journaux.


« J’ai donné mon enfance et ma jeunesse à l’art qui lui me l’a rendu par l’amour des gens »

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Douéra- 18-19 mars 2026






samedi 14 mars 2026

 



DOUERA, 

un conte cinématographique interprété 

par une pléiade d’artistes ; 

un souvenir d’eau pure !

 

C’était il y a pourtant plus de 40 ans…

Était-ce « avant » ou « après nous »  ?.... Mon sentiment est que c’était avant toutes les décennies noires d’ici et d’ailleurs…


Au centre, M’hamed Benguettaf (1939-2014) dans le rôle du roi lion

Avec son bâton de monarque de la foret. A sa droite, en chemise blanche Ahmed Messad, le directeur photo et à gauche : Nordine El Hachemi l’auteur et réalisateur de « Douéra »

 

Un évènement unique dans la cinématographie algérienne avec de grands comédiens du théâtre qui interprétaient des rôles cinématographiques avec les costumes et masques bariolés d’un conte lointain ! Leurs noms ? Sonia. Azzedine Medjoubi. Sirat Boumedienne. Himour. Arslane. Bouzida Abdellah, Aida toute jeune, et bien d’autres encore …

C’était notre premier grand drame musical chorégraphié, filmé, chanté et diffusé à l’antenne au milieu des années 80 du siècle dernier pour la curiosité et le plaisir des enfants, de tous les enfants mais aussi pour les plus grands.


Nordine el Hachemi dirigeant Sirat Boumédiene (1947-1995) dans le rôle du renard…

Sirat l’acteur de fétiche de Abdelkader Alloula

(El Algue, El Khobza, Hammam Rabbi, Ledjouad…)


Le coq avec sa crète rouge interprété par Azzedine Medjoubi (1945-1995)

Et devant lui, en blanche colombe Sonia Makiou (1953-2018).

Autour d’eux, des abeilles, la tortue, l’escargot, etc.

Maquette du costume de la Colombe (Sonia) 

conçu et dessiné par Liliane El Hachemi, scénographe (1942 – 2002)


Sonia – La Colombe


Bouzida Abdellah (1943- 2012) dans le rôle du porc-épic



Liliane El Hachemi, avec M’hamed Benbguettaf durant le tournage. C’est elle qui conçu l’ensemble du décor du film (une foret) sur un espace de 600 mètres carrés dans une salle de sport de Tixéraine. C’est également elle qui conçu et dessina tous les costumes et masques du film, aidée par un atelier de couturières de la RTA).

 

Liliane était une professionnelle douée et consciencieuse qui était issue de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts Appliqués de Berlin où elle avait fait ses études de 1963 à 1968.

 

Le grand journaliste et critique de théâtre Kamel Bendimered rapporte ce qu’elle lui affirme :

« J’aime travailler avec des gens compétents et surtout passionnés, c’est stimulant pour avancer et débusquer des chemins nouveaux. D’ailleurs, peut-on concevoir une aventure sans une implication totale de ceux qui s’y trouvent engagés ? »


Les équipes de couture et de décoration du film « Douéra » que Liliane a constitué en rassemblant elle-même une couturière de Belcourt, des jeunes des Beaux arts, etc.

 

 

A la demande de Nordine El Hachemi, le texte des chants et chansonnettes qui servent à maintenir la l'entente et la mémoire de la population de la Douéra dans le film contre les prédateurs, ont été rédigés par le poète Mohamed Hamdi. 

La musique originale du film est de son coté signée par le compositeur et musicien Mohamed Réda Guechoud. C’est lui qui assura la répétition des chants puis l’enregistrement musical à l’auditorium de la RTA avec le concours d’une dizaine de musiciens ou chaque instrument jouait son dialogue enregistré sur un magnétophone multipiste…  

Mohamed Réda se souvient : "à l'époque où Nordine était en salle de montage du film, moi je n'étais pas à Alger mais en tournée avec mon groupe musical. Il m'a appelé à plusieurs reprises par téléphone en me questionnant sur tel ou tel détail de la musique. On réglait ça normalement tous les deux par téléphone en restant chacun à l'autre bout du fil"... 


Mohamed Guecdhoud au saxophone et son épouse Aida debout à gauche.

Au centre Khellil Guechioud (hautbois) et à ses cotés à la flute Boualem Hamani.

Ce n’est pas une photo du film, mais un cliché de la même époque, époque de Rasd ou Maya durant laquelle, me dit Mohamed Réda, « la production à la RTA ne lésinait pas sur l’argent et les moyens… »

 

 

Une époque où la RTA comptait une quarantaine de réalisateurs. Liliane réalisait entre autres une année avant Douéra, les costumes du film sur le théâtre algérien réalisé par le cinéaste Béga . C’était une époque encore très ambitieuse en matière culturelle et artistique. Heureux ceux qui ont vécu, assisté, contribué à cette époque bouillonnante, créative où les arts et leurs multiples manifestations incarnées par des figures de haut niveau ne cessaient de faire vivre et d’enrichir cette symbolique « Douera » traditionnelle qui a traversé les siècles pour façonner notre pays et le patrimoine de notre peuple.

 

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Douéra, ramadan 2026