dimanche 4 octobre 2026

 



Algérie-Art Memory :

La GASS3A :

Saint Etienne, Mama, Cologne

 

« En 2005 il y a eu un appel à candidature par la Biennale de Saint Etienne dont le thème était la cohabitation des cultures. Tout en étant employée d’une agence de communication, à Alger, j’ai postulé et j’ai été sélectionnée sur la base d’une conception trois D de mon projet avec les fiches techniques. Mon projet était fondé sur une réflexion de ce qu’il y avait de commun entre la culture algérienne et la culture japonaise, notamment en ce qui concerne le fait traditionnel de s’assoir au sol pour manger. Ce qui m’a conduit à concevoir une table basse que j’ai nommé « Gass3a », parce que la Gass3a incarne chez nous le partage des repas en commun.. 



Cette Biennale allait se dérouler pour la première fois sur le site de l’ancienne manufacture d’armes

Du 22 novembre au 3 décembre 2006, un site qui sera plus tard la cité de design moderne.

En 2007 cette création a été retenue dans l’exposition Maghreb. Nouveau design, ornement et modernité, qui s’est tenue à la faveur de la manifestation Alger 2007 capitale de la culture arabe, qui s’est déroulée au Mama, Alger



COLOGNE

 

Genèse du Projet (2009)

 

… En 2009 la designer et architecte d’intérieur allemande Brigit Meier-Wiedemann a été invitée à Alger en tant que membre du jury du Salon de la créativité. Sa mission aux cotes du jury national du Prix de l’innovation consistait à repérer et sélectionner les meilleures œuvres de designers et d’artisans pour Cologne … (internet)


Couverture du catalogue de l’exposition algérienne


Couverture du catalogue général de l’exposition internationale



Les œuvres exposées.

L’exposition proposait un dialogue unique entre le patrimoine traditionnel et le design contemporain, souvent décrit à l’époque comme un voyage moderne digne des Mille et une nuits. Le catalogue officiel de l’évènement édité en allemand, français et anglais, regroupait :

-          Des meubles contemporains créé par la nouvelle garde du design algérien,

-          Des meubles en argiles et en boue séchée fabriques de manière ancestrale par des femmes berbères du désert

-          Des objets d’artisanat d’art de haute facture.

Une exposition a laquelle ont participe seize (16) designers algériens d’Alger, Tipaza, Adrar, Oran, Tlemcen, Timimoune. (internet)


Vue générale de salle de l’exposition Algérie au Stapelhaus

 

 

L’exposition s’est tenue au Stapelhaus, un bâtiment historique situe dans la vieille ville de Cologne (Alstadt). La scénographie a investit la grande salle de l’Union fédérale des artistes visuels (BBK), un espace dote d’immenses baies vitrées donnant sur le Rhin (internet)



La GASS3A, de Chafika Aitoudia

 

Aujourd’hui , dit Chafika Aitoudia, cette œuvre attend d’être éditée…




Abderrahmane Djelfaoui / 4 octobre 2026



samedi 22 août 2026

 

Aux sources du poète Mohamed Belkheir

 

Suite à la vidéo de lecture sur Facebook que j’ai faite de son célèbre poème « Le bagnard de Calvi » (traduction en français), datant de la fin du XIX -ème siècle, bon nombre de lecteurs-auditeurs m’ont demandé quels étaient les livres sur lesquels j’avais travaillé.

 

Ici quelques indications et orientations sommaires afin de permettre aux auditeurs de rechercher ces travaux.

 

Le premier d’entre tous, c’est le livre pour lequel Boualem Bessaih a consacré plusieurs années de recherches sur Mohamed Belkheir au milieu des années 70. Le livre, bilingue français-arabe, est paru en 1976. On y trouve développées les informations que Boualem Bessaih a récolté directement sur le terrain et recoupé lui-même.




Gravure de Raffet, tirée de « L’Algérie ancienne et moderne » de Léon Galibert, Paris 1844. Cette gravure est en ouverture de la préface de Jacque Berque.

 

Au-devant de l’introduction de son livre, Boualem Bessaieh met en exergue cette citation d’Emile Dermenghem

« Aucun des poètes de cette région n’a la notoriété de Sidi Belkheir, du sud oranais, chantre de l’insurrection des Oulked Sidi Cheikh » (extrait de « Le Pays d’Abel »)



Le second ouvrage est une anthologie bilingue riche et bien documentée du chercheur Ahmed Amine Dellai. Il a été édité à Alger par l’ENAG en 2006.

C’est là que se trouve la version entière du poème en français que j’ai lu dans ma vidéo. :


Cette traduction suit directement le texte original en arabe algérien dont voici la photographie reproduite dans son intégralité :





Quatrième de couverture du livre 


Le troisième livre, de Mohamed Souheil Dib, publié par l’ANEP à Alger en 2009 est :


Le livre de Mohamed Souheil Dib est dédié à un chercheur d’avant-garde, Mohamed Kadi né en 1882 et mort en 1942 dont voici la couverture de son livre réédité par le CRASQC d’Oran en 2006 avec une préface de Ahmed Lamine Dellai.




J’ajoute à cela la découverte d’un très original et riche article intitulé : » Les « détenus arabes » de Calvi 1871-1903 » publié par la sociologue et islamologue Fanny Colonna, Directrice de recherche au CNRS, dans la revue Persée en 2006 (https://www.persee.fr).

Elle en a fait un livre prés de 10 ans plus tard intitulé : « La vie ailleurs. Des Arabes en Corse au XIXème siècle », Arles, Actes Sud/ Sindbad- 2015

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Alger, 22 Aout 2026


mercredi 27 mai 2026

 




« Tchelba » de BERLIN à ALGER !

Avec Nordine El Hachemi

 

 

D’Alger j’ai appelé Nordine à Berlin pour lui souhaiter une bonne fête de l’Aid El Kebir. Nos vœux se sont réciproquement croisés en traversant une bonne partie de l’Europe et de la Méditerranée centrale… accompagnés de quelques rires et pas mal de quintes de toux (de Nono, 88 ans) …

 

« Oh Tchelba tu connais pas ! »

 

Il me raconte que passant quelques semaines en famille avec sa fille, ses enfants et ses petits enfants (dans une atmosphère où le mistral qui soufflait vraiment très fort) il en était venu à parler de « tchelba ». Et toute ses petits-enfants et arrière-petits-enfants de lui demander ce que c’était. Lui ne connait évidemment que le mot algérois ; alors sa fille proposa de faire appel à « ‘ami google ». Et le mot en français fut trouvé en cherchant avec le mot algérois : tchelba…


Nom français est la saupe. Nom scientifique : Sarpa selpa…

Et alors ?

Et alors, poursuit Nordine racontant ses souvenirs de vieux casbadji de la rue Randon, quand tu allais acheter du poisson on te la donnait (la tchelba) gratuitement, en plus, parce que personne ne l’achetait et ne voulait l’acheter.

Rire de Nordine : les marchands de poissons la vendaient aux pieds noirs en la faisant passer comme de la dorade grise…

Ne comprenant toujours pas bien ce tour de passe-passe, il m’explique.

Ce poisson ne se pèche pas. C’est un poisson des fonds qui ne mange que de l‘ herbe (el hchîch) qu’il passe son temps à brouter. Ces herbes sont toxiques. Et la plupart de ceux qui en mangent, finissent par avoir des hallucinations ! Il n’y avait que ma mère, allah yerhamha, qui savait bien préparer la tchelba avec des oignons en lui enlevant ses effets toxiques. Elle me demandait toujours de lui en ramener… Voilà !


La mère de Nordine El Hachemi peinte par Liliane El Hachemi, épouse de Nordine…

 

 

« Un peintre allemand expressionniste »

 

Et comme je lui posais la question : qu’est-ce qu’il faisait aujourd’hui même, s’il était par exemple sorti marcher un peu… Il me dit que non, qu’il avait passé la journée à téléphoner à Alger à la famille et surtout à lire.

Et qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

Un livre d’art sur un peintre et un graveur allemand. En fait je le relis, parce que je l’avais déjà lu il y a longtemps. Je l’ai retrouvé dans ma bibliothèque.

Je lui demande le nom du peintre… Oh mémoire ! Mémoire…

Il me dit d’attendre quelques secondes qu’il aille à la cuisine, parce que c’est dans la cuisine qu’il lit et qu’il a donc laissé le livre…

Je l’entends traverser péniblement les quelques mètres de l’appartement avec quelques quintes de toux… (Nono a 88 ans…)

Voilà me dit-il: il a un nom composé, Karl Schmidt- Rotlouff.

Autoportrait de l’artiste datant de 1910…

  

Je lui demande, lui qui a passé sa vie active à monter des pièces de théâtre (au TNA) et à réaliser des téléfilms et des documentaires (à la RTA), ce qui l’intéresse dans l’œuvre de ce peintre du 20- eme siècle (1884-1976) ?


Les chats, 1913

 

Il me répond, comme à son habitude, en très peu de mots : sa manière de peindre….

Après un moment de silence, il ajoute : aussi bien sûr, le texte qui est écrit sur lui…

Puis après un autre silence, il ajoute : je suis surtout intéressé par les passages concernant la forme et la couleur…

Sea snails- 1953


Les deux femmes- 1914


Autoportrait au cigare- 1919

 

Avec ce portrait peint comme au couteau et qui rappelle les masques africains, je me rappelle alors que Nordine El Hachemi a toujours été un grand fumeur de cigarettes et qu’il l’est resté.

Ça fait 60 ans que je fume !

Ça veut dire en fait qu’il a commencé à fumer bien avant l’indépendance, quand il n'avait 16 ou 17 ans (vers 1956-57) alors qu'il participait à la radio aux ELAK (émissions de langue arabe et kabyle) à la rue Berthezène, tout a coté de la salle Ibn Khaldoun d'aujourd'hui …

 

En tout cas Nono Aidek bessaha ouel hna. Tous mes vœux de bonne santé et de bonne humeur.

A la prochaine.

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Alger, 28 mai 2026





samedi 16 mai 2026

 


Petites ruelles et grandes avenues de l’histoire :

Messali, il y a plus de cent ans…

 

C’est dans la nuit du 15 au 16 mai 1898 que naissait dans la vieille ville de Tlemcen un garçon nommé Ahmed et qui portera le nom célèbre de Messali Hadj.

Dernier né d’une famille comprenant quatre filles et deux garçons, Messali quitte tôt l’école, à l’âge de 9 ans, pour être apprenti coiffeur, apprenti cordonnier avant d’être placé comme épicier à 10 kms de chez lui… Si sa mère Ftéma décède en 1922, son père « véritable géant mesurant près de deux mètres dix » mourra en 1938 à l’âge de 112 ans ! 


Emigré à Paris en 1923 à l’âge de 25 ans il survit de divers métiers dans une époque de crise profonde où l’émigration algérienne compte plusieurs dizaines de milliers de personnes sous une férule policière qui ne les laissait pas respirer… Messali est successivement ouvrier en usine de textile, puis de métaux ; saisonnier chez un chapelier, livreur d’hôtel, enfin marchand ambulant, « ce qui lui laissait assez de temps libre pour son activité politique » note son biographe Benjamin Stora…


Alors que la guerre du Rif (1921-1927) est en cours, que l’empire ottoman passe du sultanat à la République sous Mustapha Kemal Atatürk, que les effets de la révolution communiste dominent le mouvement ouvrier français, Messali Hadj et un noyau de militants très actifs créent l’association L’Etoile Nord-Africaine dont l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader est le Président d’honneur. 


L’emblème de l’Etoile Nord-Africaine


« Pour la première fois, des colonisés maghrébins, sur le sol même de la métropole, exprimèrent l’aspiration à l’indépendance nationale. » Note le site « Histoire coloniale et post-coloniale » qui présente un article de l’historien Alain Ruscio sur la naissance de l’ENA.


Paris, Rue Daguerre, où se trouve le siège de l’ENA

 

 

Le programme de l’ENA rédigé cette année 1927 et présenté l’année suivante à Bruxelles, exige entre autres :

 

 « L’indépendance de l’Algérie.

Le retrait des troupes françaises d’occupation.

La constitution d’une armée nationale.

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés, respect de la petite et moyenne propriété ; retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.

L’abolition immédiate du code de l’indigénat et des mesures d’exception.

L’amnistie pour les emprisonnés, qu’ils soient en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.

La liberté de presse, d’association, de réunion ; les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie. […] »


Ouvrage de Mahfoud Kaddache, Docteur d’Etat Ès-Lettres

Et de Mohamed Guenanèche ancien militant de l’ENA (dont j’avais connu durant les années 70 le fils Guenanèche et son épouse à « Théâtre et culture », à la rue Mogador à 200 mètres de la Cinémathèque d’Alger, ainsi que Bouzida, Khris, Fellag, Baba Aissa et tant d’autres…)

 

 

Pour repère, il faut savoir qu’à la date de création de l’ENA, Ferhat Abbas, âgé de moins d’un an que Messali, est étudiant en pharmacie à l’université d’Alger et active dans l’Amicale des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN).

A cette date de 1926, Al Anka et Moufdi Zakaria ont respectivement 19 et 18 ans. Ahmed Ben Bella et Mohamed Boudiaf, ont 10 et 7 ans. Mostefa Lacheraf qui sera un proche de Messali au MTLD (issu de l’ENA-PPA) après son retour en 1946 d’Afrique équatoriale, n’avait alors que 9 ans. Abane Ramdane et Mohamed Dib (nés en 1920) n’ont que 6 ans, ; BenM’hidi et Krim Belkacem, trois ans. Ait Ahmed et Amirouche naissent cette année 1926. Quant à Kateb Yacine c’est trois ans plus tard qu’il nait en 1929…

 

Images de l’Algérie coloniale à cette date…


La première est la Place du Gouvernement (plassett el 3oud) à Alger, avec en son centre la statue du duc d’Orléans. Elle est signée du peintre orientaliste Henry Pontoy, et datée (au coin inférieur droit) de 1926. On remarque, agenouillé,  à gauche un cireur ; deux ombres de chômeurs assis sur un banc public, à droite.

 

La seconde est une affiche « carte postale » de l’Administration coloniale, montrant comment les pieds noirs, les colons et « les faux prophètes » entendaient fêter avec un faste rare dans l’histoire « Le Centenaire » pour leur présence éternelle sur le flanc sud de la Méditerranée….



Mémoire (s).

 

A propos de ce pays profond, pays intérieur riche sur le plan agricole et les luttes incessantes des Algériens contre la colonisation, m’est revenu une image que j’avais réalisé en 2015 à Bechloul lors d’un reportage sur une ferme de révolutionnaires à El ‘Ajiba située sur le flanc sud du Djurdjura sur la route qui monte vers les hauts plateaux sétifiens… {https://djelfalger.blogspot.com/2015/12/belkacem-lajiba-enfance-de-et-dans-la.html)

C’est là, à 125 kms d’Alger, que je rencontrais à son domicile Hellal Said un militant actif du Parti du Peuple Algérien (PPA, issu de l’Etoile Nord-Africaine) des années quarante dans cette région. Un homme fier d’avoir appartenu à ce parti d’avant-garde et qui avait gardé des souvenirs vifs et précis, comme si cela se passait encore hier, des luttes des paysans et des villageois, des meetings, des réunions clandestines avec les hauts cadres du parti, de la repressions, des morts, etc. A un moment il se leva, alla chercher un livre et voulu que je le photographie avec, dans sa main droite… Un livre sur Messali Hadj Dirigeant du PPA…


Photo que j’ai prise au début du printemps 2015

 

Le second flash-back était encore plus inattendu pour moi, presque inimaginable.

L’ami Nordine El Hachemi, dramaturge et metteur en scène plusieurs pièces de théâtre au TNA dans les années 70-80 avant de devenir réalisateur à la RTA pour y réaliser « Douéra » et « Ness el fordja » me dit un jour au détour d’un de ses nombreux souvenirs d’enfance de la Casbah qu’il avait rencontré Messali Hadj !

Nordine et son épouse Liliane scénographe qui était alors hospitalisée à Berlin en 2001


« Mon père, qui est mort en 1953, était messaliste, il était militant PPA. Tous les jeudis il m’emmenait avec lui chez Messali à Bouzaréah. Messali était à cette époque en résidence surveillée dans une villa à Bouzaréah. Il n’en sortait pas. Tous les jeudis dans la journée il me montait avec lui. Il discutait avec Messali qui me mettait lui sur ses genoux. Et quand nouds repartions il nous donnait des dattes à emporter, enfin une petite partie des fruits que d’autres militants lui ramenaient. Dans la chambre où il était il y avait un grand tableau photographique de Messali. Je me rappelle que ce tableau fut vendu lors d’un mariage qui eut lieu dans une des rues du côté de la rue Porte neuve. J’ai été à ce mariage avec mon père. Ce tableau y fut vendu. Mon père l’a acheté. Nous l’avons accroché à la maison… »

Messali, années 50

 

« C’était bien avant la guerre de libération ; mais quand il y avait une dénonciation et que la police montait à la Casbah, on cachait ce tableau de Messali. C’était une autre histoire, celle de Mohamed Ficeh, un autre militant connu du PPA-MTLD dont après son arrestation, sa fille, Yasmina, et sa mère sont venus vivre avec nous, avec mon père, ma mère, mon grand frère et ma petite sœur à la rue Marengo. Yasmina était ma sœur de lait. Elle deviendra comédienne beaucoup plus tard au TNA et mourra dans un accident de voiture le 19 juin 1977 à Arzew au retour d’un spectacle que j’avais monté à Oran… » 

Yasmina


« … Pour en revenir à ce tableau de Messali. Avant que la police ne débarque perquisitionner, on cachait le tableau de Messali sous un lit et la mère de Yasmina, que j’appelais yemma Yamina, qui était tout le temps malade, la pauvre, s’étalait dessus pour éloigner les policiers… Puis un jour ce tableau a disparu, parti je ne sais où… C’était l’époque où mon père était vivant… Allah yerhamhoum koulouhoum. »



 

Il y a 128 ans, en ce mai 2026, que naissait Ahmed Ali Messali Hadj.

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

16 mai 2026

 

 




 



samedi 25 avril 2026

 




Il était une fois « Yel Maknine Ezzine »

 


C’est d’abord en cette fin d’avril que le comédien et infatigable animateur de la mémoire du théâtre national Hamid Rabia qui me téléphone pour m’inviter à El Djahidiya pour sa conférence sur le centenaire de la pièce « Djeha » de Allalou. « Djeha », qui fut jouée les trois derniers jours de ramadhan d’avril 1926 à Alger… Je reviendrais sur cette conférence et ses données fondamentales sur la naissance du théâtre populaire algérien en derdja…



L’entrée d’El Djahidiya,

Rue Réda Houhou, à deux pas du marché Clauzel, du cinéma Le Français (aujourd’hui définitivement fermé qui fut un temps une salle de répertoire de la Cinémathèque d’Alger),

Et non loin de l’Institut culturel espagnol Cervantes, à Alger-centre.

 

 

La capillarité de l’histoire

 

Je commencerais par la deuxième partie du programme : le témoignage du neveu de Badji Mohamed (1933-2003) sur les circonstances de la naissance de sa légendaire chanson « Yel Maknine Ezzine » à la prison de Serkadji, dans la sinistre cellule des condamnés à mort, durant la guerre de libération nationale.

Celui qui allait témoigner à la tribune devant le public de la salle était élégamment vêtu d’une veste vert clair avec dans la poche poitrine un foulard bleu nuit à pois blanc ; les cheveux blanc-fumée, courts… On le nomma : Abdelkader Achour, deux chevalières aux doigts… Le visage de ce personnage dandy me disait quelque chose, mais… Où ? Quand ?... J’avais bien un sentiment de déjà-vu, mais ma mémoire ne répondait pas…

Je demandais au proche voisin de mon siège, Mohamed Cherif Ghebalou, ancien camarade de la fac centrale d’Alger des années 70 que je n’avais pratiquement pas vu depuis un demi-siècle, devenu entretemps prof d’université, écrivain et journaliste prolifique. Son dernier ouvrage : « Les pharmacies de la résistance », écrit avec Mohamed Damerdji et paru chez Dahleb en 2024… Je lui demandais : qui est ce personnage à la tribune ?... 



Il m’informa qu’il avait récemment tenu un rôle important dans le feuilleton « Fatma »  dont l'histoire se déroule entièrement à la Casbah … 



Abdelkader Achour, à la tribune d’El Djahidiya


L’intérêt de l’intervention de Abdelkader Achour ne résidait pas uniquement dans l’histoire de « yel maknine ezzine » écrite et chantée par son oncle Badji Mohamed. Autour d’elle il enfila avec un sourire « enta3 ez-zmân » ses propres souvenirs d’écolier à Alger-centre, dans ce même quartier du marché Clauzel proche de la rue Charras.

Premier souvenir : c’était l’injuste ségrégation qui consistait à mettre les élèves pieds noirs au-devant et « les autres » tout à fait à l’arrière… (Séparation spatiale étanche ; séparation « pédagogique » paranoïaque ; séparation d’enfants du même âge mais pas de la même communauté…)

Second souvenir : « comme aujourd’hui », dit-il, il se rappelait de la sirène qui déchirait l’air au-dessus de ce quartier pour annoncer : « Attention ! Attention aux pickpockets ! » Cela en fait le signal programmé d’une descente de police en cours pour rafler un maximum de nos compatriotes et sécuriser ainsi la population pied-noir…

 

La tragédie d’un condamné à mort…

 

Quand il le vit entrer dans leur cellule de condamnés à mort rapporte Abdelkader Achour, (le très jeune Bolualem Rahal), El Badji fut tristement surpris et ébranlé par la belle figure de ce jeune mineur de la Casbah qu’on jetait là… A peine 19 ans ; il n’avait pas l’âge légal d’être enfermé au secret dans de telles conditions extrêmes et sans retour.  Mais Boualem Rahal arrivait dans la cellule d’un combattant, comme dit Mohamed Cherif Ghgebalou : « aguerri dans la résistance linguistique anticoloniale » …


Photographie après les interrogatoires de Boualem Rahal présenté à la « justice » …

 

Comme il n’avait que 19 printemps, « la justice » coloniale française trafiqua son état civil, le rendant d’un trait de plume majeur pour qu’il paye l’acte d’avoir déposé une bombe au stade d’El Biar en janvier 1957. Le ministre de la justice française n’était autre alors que François Mitterrand futur Président de la République française de mai 1981 à mai 1995,  quatorze ans durant lesquels il proscrivit la peine de mort…

 

Abdelkader Achour poursuit les yeux brillant d’un brouillard de larme son récit de comment les enquêteurs français d’El Biar découvrirent une veste oubliée sans autre papier en poche qu’un reçu anonyme d’un dégraissage à sec. Bien sûr, ils y vont. Le gérant leur ouvre son registre et le nom du client est, évidemment, trouvé. Boualem Rahal est arrêté, torturé, passé devant un tribunal, jeté à Serkadji avant d’être guillotiné le 20 juin 1957… Entre le dépôt de la bombe janvier et son exécution en juin 1957 Boualem Rahal n’aura eu que 5 mois de sursis. Assassiné avant l’âge d’homme…


Hommage-graffiti dans la haute Casbah

 

 

Au moment de l’effroyable exécution de Boualem Rahal dans la cour de Serkadji, parmi les détenues femmes de cette prison qui ont dû crier "Tahya El Djazair" comme tous les autres prisonniers (et les habitants de la Casbah qui fait face à cette prison) , on peut citer : Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Nassima Heblal, Zahia Kharfallah, Colette Melki (Anna Gréki), Louisette Ighilahriz et tant d’autres que je nomme page 127 dans mon livre « Anna Gréki, des mots d’amour, des mots de guerre » (éditions Casbah, 2016) …


Une chanson de légende.

C’est de ce choc qui l’affecte très profondément au point de pleurer et de pleurer que Badji Mohamed va écrire la poignante et longue chanson chaabi « yel maknine ezzine » composée de sept strophes qui, depuis sera interprété par plusieurs chanteurs algériens.

 

Un extrait, de la première strophe :


O chardonneret aux ailes jaunes

Ô toi aux joues rouges et yeux tracés noirs

Cela fait un temps, des années que tu es dans ta cage, triste

Tu chantes d’une voix tendre, sans que personne ne sache d’où tu es …

 

Abdelkader Achour termine son intervention, yeux embués et gorge nouée, en racontant ce court épisode. La mère de Badji étant, après la tragédie, venue ramener comme d’habitude le couffin à son fils, celui-ci insista pour lui demander : « yama, arrivée à la maison prend la cage de mes oiseaux ; je t’en prie ouvre-là et lâche les chardonnerets qui s’y trouvent ; rend leur la liberté »…

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

25 avril 2026