mercredi 18 mars 2026

 



L’actrice AIDA se souvient du bonheur d’un film : « Douéra » …

 

Je roulais vers le domicile de Aïda Guechoud, quant à plusieurs centaines de mètres avant je la rencontrais devant une petite superette de quartier avec un groupe de collégiens heureux qui voulaient faire la photo souvenir avec elle…


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





Pendant ce ramadan 2026 Aïda était apparue dans deux feuilletons télévisés : « Dar Essed », série produite par El Bilad et « Errba’a » où elle interprète la mère de Souad Sebki, un feuilleton d’Echourouk signé de Nabil Assli…

(En fait Aida rentrait à la maison après avoir fait plusieurs kilomètres à pied ses courses à la main pour tenir la forme…)

 

Pour commencer par le début, Aida s’était engagée dans la carrière d’actrice en 1972, dans l’inoubliable « El Harik » de Mustapha Badie ; une adaptation d’un roman de Mohamed Dib… Ici, un photogramme de la scène où elle est demandée en mariage.



La grande famille du théâtre et de la télé réunie dans « Douira », 1985…

 

« El Hachemi Nordine nous connaissait moi et mon mari, et connaissais mes interprétations des chansons pour enfants à la radio ainsi que les chants aux génériques des émissions enfantines télé. J’avais également chanté dans l’émission « Kiri le clown » adaptée en arabe avec le musicien Ahmed Malek, allah yerhmou, ainsi qu’avec Hdidouane, le clown d’Oran…


« J’avoue que quand j’ai commencé à répéter le rôle de la gazelle j’avais vraiment le trac car les autres comédiens, les grands comédiens comme Benguettaf, Medjoubi, Sirat, Himour, Dalila Hlilou étaient là ; sauf Sonia qui était une amie avec qui j’avais une grande complicité… J’étais peut-être la seule comédienne de la télévision. Ce qui a été formidable c’est que DOUERA nous a réunis en une seule famille et très vite je me suis sentie à l’aise….




















« Avec El Hachemi Nordine, on faisait d’abord la lecture collective du texte. Ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui sur les tournages alors que ça permettrait de mieux assimiler le sens de la pièce. Chaque comédien à l’époque de Douéra avait le temps de rentrer dans la peau de son personnage. Benguettaf faisait vraiment corps avec le lion. C’était le Roi ! Et Medjoubi contre les prédateurs de la foret était superbe quand dans le rôle du coq. C’était extraordinaire de voir ces grands comédiens du TNA faire vivre ces personnages de conte avec autant de force et de vie. Chacun fusionnait avec son personnage… La même chose pour Sirat Boumedienne habillé et masqué en renard ; Dalila dans le rôle de la vipère, l’escargot qui joue aux échecs, le lapin, le porc-épic ! … En voyant tout ce beau monde je n’avais plus peur d’interpréter la gazelle. Il nous fallait aussi chanter ensemble. Et ceux qui ne savaient pas chanter ont appris ! En jouant avec ces grands du théâtre j’ai vu que c’étaient des gens nobles, cultivés, discrets et fiers de leur métier».

Le renard, la vipère au milieu, le corbeau derrière eux et le chien par terre…

Dessous : l’escargot jouant aux échecs…


Bébé gazelle, le singe et le coq…

 

Difficile d’arreter la passion souriante d’Aida a décrire ces scènes tournées il y a plus de 40 ans dans une immense salle de sport de Tixéraine, aux environs d’Alger ; une salle transformée en une foisonnante foret de nature artificielle de 600 mètres carrés conçue et dessinée, comme tous les costumes et les masques, par la scénographe Liliane El Hachemi …

 

« … Et moi la gazelle j’étais dans ce conte la mère d’un petit. Le rôle de ce petit était tenu par le fils de El Hadi Chérifa qui enseignait la danse aux enfants de l’école Malika Kharchi de Kouba. 

Les prédateurs surprennent mon petit en train de jouer et le dévorent…Il y a donc une scène où je suis triste et je pleure. Sonia la colombe essaie de me consoler… Ca ne s’arrête pas là. Le lion dit aux autres prédateurs : puisque vous avez mangé le petit de la gazelle, moi je vais manger la gazelle elle-même


« C’est à partir de là que démarre dans le film la guerre entre les prédateurs et les autres animaux considérés comme « petits » c’est-à-dire la colombe, le coq, le singe joué par Arslane et les autres. Pour la petite histoire, j’avais emmené avec moi sur le tournage mon propre fils Mourad et c’était le singe qui le fascinait, parce qu’il s’accrochait aux lianes des arbres, faisait des cabrioles, jouait à la balançoire et mon fils, qui n’avait que quatre ans, emporté par ces actions s’accrochait à sa queue !… C’est dire l’ambiance qu’il y avait ! 



« …. Mon fils adorait aussi le coq (Medjoubi) et les couleurs de son costume, parce que lorsque Medjoubi se reposait (il restait dans son costume de coq), il s’allongeait par terre pour souffler, les ailes de chaque côté de son corps. Mon fils Mourad venait alors fasciné par ce coq se mettre sur sa poitrine et Medjoubi fermait ses ailes pour le recouvrir comme un ange. Moi avec tout le monde qu’il y avait dans cette jungle je cherchais mon fils Mourad, ne l’apercevant nulle part. Je le trouvais endormi caché par les ailes du coq ! »



Conditions de tournage pour les comédiens et l’équipe technique.

 

Nordine El Hachemi est connu pour son travail intensif de direction des comédiens que ce soit au théâtre, ou dans les studios pour la télévision. Une bonne partie du programme de tournage de « Douéra » commençait vers les 17 heures, à la fin du jour, pour se poursuivre dans la nuit jusqu’au petit matin. Un temps de tournage était réservé au groupe des prédateurs, l’autre à ceux qu’on nommait « les petits »… A tour de rôle…

 

« Nordine El Hachemi, dit Aïda, est un vrai homme de théâtre qui a monté beaucoup de pièces. Patient il ne s’énerve jamais. Il sait guider les comédiens, même les plus expérimentés. Il transmet le savoir en mettant les comédiens à l’aise surtout pour les scènes difficiles et les plus dramatiques comme celle où le coq à la fin du film est en train de mourir et que je pose sa tête sur mes genoux… Il me parlait : ya Guezalla … J’avais tellement de peine que je pleurais et que mon nez coulait… Une scène qui a beaucoup plu à Nordine. Une scène pour nous tous ses camarades qui est devenue symbolique après son assassinat tragique dix ans plus tard à la porte même tu TNA... »



Aida revient sur l’ambiance de la troupe : « On partageait le repas tous ensemble ; un diner que nous ramenait un gars plein d’humour qui s’appelait Kouider. Etaient avec nous Messad le directeur photo et sa femme Rachida Messad, une grande dame, maquilleuse des grands rôles du film. Durant ces repas on partageait tout et notamment des anecdotes avec lesquelles Sirat n’arrêtait pas de nous tuer de rire… En fait ces grands comédiens étaient de grands enfants et nous avons passés pratiquement une année entière dans cette ambiance ! Qui l’a fait ?...

« Après le diner, avant de poursuivre le tournage je préparais pour mes enfants Akila, Mourad et Samia ainsi que la fille de Sonia, leurs petits lits dans ma voiture, une R4 pour qu’ils dorment le reste de la nuit »

 

Ces faits me rappellent ce que m’avait dit de vive voix Nordine El Hachemi à propos du montage de la pièce « La poudre d’intelligence » de Kateb Yacine, à Constantine : « J’ai fait travailler sans relâche les comédiens, qui étaient tous de jeunes comédiens amateurs, presque nuit et jour pendant 15 jours ! » C’était en 1971. Et la troupe eu haut la main la même année le 1er Prix au Festival du théâtre amateur de Mostaganem …

Mise en scène de « La poudre d’intelligence » par Nordine El Hachemi, décors de simples draps blancs amovibles par Liliane El Hachemi (1971)

 

Aida poursuit : « Je remercie El Hachemi qui m’a encouragé à entrer dans le monde de ces grands. Liliane aussi qui m’a fait découvrir la magie de maquettes de décors qu’elle dessinait, de costumes et de masques que je n’avais jamais vu alors que j’allais au théâtre en tant que spectatrice… C’est un véritable patrimoine. D’ailleurs quand une partie du travail de Liliane a été exposé, en 90 je crois, au Palais de la culture, il y avait en même temps une délégation d’artistes iraniens qui exposaient aussi. Eh bien ils étaient ravis de ce qu’ils voyaient… C’était la période où j’étais distribuée dans la pièce « El Boqala » qu’on montait au Tna

« Douéra était donc une production de haut niveau pour l’époque. Quand je revoie toute la multiplicité extraordinaire des dizaines et des dizaines de costumes et de masques, je me dis que tout cela devrait être conservé et exposé dans un musée pour les nouvelles générations… Pour s’en inspirer et faire mieux… »

 

Quelques costumes conçus par Liliane El Hachemi pour habiller les enfants jouant de petits rôles .

 







Et faisons juste une pause (méditative) avec ce qu’Aida disait dans un de nos journaux.


« J’ai donné mon enfance et ma jeunesse à l’art qui lui me l’a rendu par l’amour des gens »

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Douéra- 18-19 mars 2026






samedi 14 mars 2026

 



DOUERA, 

un conte cinématographique interprété 

par une pléiade d’artistes ; 

un souvenir d’eau pure !

 

C’était il y a pourtant plus de 40 ans…

Était-ce « avant » ou « après nous »  ?.... Mon sentiment est que c’était avant toutes les décennies noires d’ici et d’ailleurs…


Au centre, M’hamed Benguettaf (1939-2014) dans le rôle du roi lion

Avec son bâton de monarque de la foret. A sa droite, en chemise blanche Ahmed Messad, le directeur photo et à gauche : Nordine El Hachemi l’auteur et réalisateur de « Douéra »

 

Un évènement unique dans la cinématographie algérienne avec de grands comédiens du théâtre qui interprétaient des rôles cinématographiques avec les costumes et masques bariolés d’un conte lointain ! Leurs noms ? Sonia. Azzedine Medjoubi. Sirat Boumedienne. Himour. Arslane. Bouzida Abdellah, Aida toute jeune, et bien d’autres encore …

C’était notre premier grand drame musical chorégraphié, filmé, chanté et diffusé à l’antenne au milieu des années 80 du siècle dernier pour la curiosité et le plaisir des enfants, de tous les enfants mais aussi pour les plus grands.


Nordine el Hachemi dirigeant Sirat Boumédiene (1947-1995) dans le rôle du renard…

Sirat l’acteur de fétiche de Abdelkader Alloula

(El Algue, El Khobza, Hammam Rabbi, Ledjouad…)


Le coq avec sa crète rouge interprété par Azzedine Medjoubi (1945-1995)

Et devant lui, en blanche colombe Sonia Makiou (1953-2018).

Autour d’eux, des abeilles, la tortue, l’escargot, etc.

Maquette du costume de la Colombe (Sonia) 

conçu et dessiné par Liliane El Hachemi, scénographe (1942 – 2002)


Sonia – La Colombe


Bouzida Abdellah (1943- 2012) dans le rôle du porc-épic



Liliane El Hachemi, avec M’hamed Benbguettaf durant le tournage. C’est elle qui conçu l’ensemble du décor du film (une foret) sur un espace de 600 mètres carrés dans une salle de sport de Tixéraine. C’est également elle qui conçu et dessina tous les costumes et masques du film, aidée par un atelier de couturières de la RTA).

 

Liliane était une professionnelle douée et consciencieuse qui était issue de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts Appliqués de Berlin où elle avait fait ses études de 1963 à 1968.

 

Le grand journaliste et critique de théâtre Kamel Bendimered rapporte ce qu’elle lui affirme :

« J’aime travailler avec des gens compétents et surtout passionnés, c’est stimulant pour avancer et débusquer des chemins nouveaux. D’ailleurs, peut-on concevoir une aventure sans une implication totale de ceux qui s’y trouvent engagés ? »


Les équipes de couture et de décoration du film « Douéra » que Liliane a constitué en rassemblant elle-même une couturière de Belcourt, des jeunes des Beaux arts, etc.

 

 

A la demande de Nordine El Hachemi, le texte des chants et chansonnettes qui servent à maintenir la l'entente et la mémoire de la population de la Douéra dans le film contre les prédateurs, ont été rédigés par le poète Mohamed Hamdi. 

La musique originale du film est de son coté signée par le compositeur et musicien Mohamed Réda Guechoud. C’est lui qui assura la répétition des chants puis l’enregistrement musical à l’auditorium de la RTA avec le concours d’une dizaine de musiciens ou chaque instrument jouait son dialogue enregistré sur un magnétophone multipiste…  

Mohamed Réda se souvient : "à l'époque où Nordine était en salle de montage du film, moi je n'étais pas à Alger mais en tournée avec mon groupe musical. Il m'a appelé à plusieurs reprises par téléphone en me questionnant sur tel ou tel détail de la musique. On réglait ça normalement tous les deux par téléphone en restant chacun à l'autre bout du fil"... 


Mohamed Guecdhoud au saxophone et son épouse Aida debout à gauche.

Au centre Khellil Guechioud (hautbois) et à ses cotés à la flute Boualem Hamani.

Ce n’est pas une photo du film, mais un cliché de la même époque, époque de Rasd ou Maya durant laquelle, me dit Mohamed Réda, « la production à la RTA ne lésinait pas sur l’argent et les moyens… »

 

 

Une époque où la RTA comptait une quarantaine de réalisateurs. Liliane réalisait entre autres une année avant Douéra, les costumes du film sur le théâtre algérien réalisé par le cinéaste Béga . C’était une époque encore très ambitieuse en matière culturelle et artistique. Heureux ceux qui ont vécu, assisté, contribué à cette époque bouillonnante, créative où les arts et leurs multiples manifestations incarnées par des figures de haut niveau ne cessaient de faire vivre et d’enrichir cette symbolique « Douera » traditionnelle qui a traversé les siècles pour façonner notre pays et le patrimoine de notre peuple.

 

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Douéra, ramadan 2026



mercredi 25 février 2026



 Un printemps en hiver


Ce qui a déclenché le plaisir de réaliser cette série Spring in Winter (un printemps en hiver) c’est une de mes photographies redécouvertes par hasard datant du début de la sinistre COVID 19…



Ce qui me poussait à exécuter ce projet début 2026 était peut-être un peu inconscient mais dans la ferveur ; c’était ce paysan anonyme que j’avais pris avec son chech blanc au milieu d’une nature verdoyante, et qui était certainement perplexe que le béton avance si vite sous un ciel gris…

 

Quelques jours plus tard une balade impromptue sur les terres du même Sahel algérois je prends ma première photographie en noir et blanc…



Puis en bordure d’une petite route communale, une poignée de fleurs et un pneu suffisent à redonner des couleurs vives à mes prises de vue.

A la question que je posais : « roue du temps social et roue de la nature sont-ils encore compatibles pour combien de temps ?.., la photo répond d’elle-même… 



Ainsi était lancé mon « printemps en hiver » d’autant plus qu’après des jours et des jours de pluie froide (et même d’importantes chutes de neige en montagne, dans la steppe et même dans le désert), la nature décidait d’ouvrir grand les rideaux de lumière douce qui révélait la texture des fleurs et la mousse des écorces…



Février solaire, la balade se poursuit sur les collines qui moutonnent….


… Panoramas riches de nouvelles ondes bienfaisantes d’autant qu’ailleurs dans le monde c’est encore la guerre et d’autres guerres qui s’annoncent…



Pourtant passer jour après jour à pied ou en voiture près d’un vénérable eucalyptus me laissait rêveur…  Un endroit d’où l’on peut vers le sud la Mitidja jusqu’à sa bordure montagneuse bleutée ; l’Atlas, où une bonne partie de la neige de ses crètes a fondue…



Et vers le nord, voilà les toutes premières feuilles vertes d’un arbre bouturé qui respire les lointains parfums de la Méditerranée…



Et le Ramadan est annoncé étoiles et croissant de lune vus à l’œil nu…





© Abderrahmane Djelfaoui

Février 2026



samedi 14 février 2026

Commémoration 

31 -ème anniversaire de l'assassinat du comédien Azzedine Medjoubi

Théâtre National Algérien



Samedi 14 février 2026: quelle est ma surprise et mon plaisir de retrouver après de très longues années des amis dans le hall d'entrée du Théâtre National Algérien...



Aissa (en béret) discutant avec Brahim Chergui (comédien et metteur en scène)

D'abord Aissa de Boufarik, qui a constitué une importante  bibliothèque privée en bibliothèque publique ouverte aux lycéens, étudiants et tous les citoyens de sa ville. Je pensais cette petite institution qui avait invitée nombre d'auteurs à dédicacer leurs ouvrages avait disparue… Que non! Elle a tout simplement changée de rue, d'adresse; et Aïssa qui était fonctionnaire de son état et bibliothécaire dévoué en dehors de ses heures de travail est y maintenant actif à plein temps vu qu'il est désormais retraité…
                                        
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Nadjib Stambouli, critique de théâtre et romancier; Brahim Chergui; Omar Fetmouche acteur et dramaturge et moi-même…



L'affiche lumineuse consacrée au 31 -ème anniversaire de la disparition tragique de Azzedine Medjoubi


Et c'est le comédien Abdelhamid Rabia, aujourd'hui à la retraite, qui nous a invité et reçu à cette journée d'hommage consacrée au talentueux homme de scène que fut Azzedine Medjoubi, Allah yerhmou. 

Rabia devenu au fil des tristes années d'inactivité théâtrale la cheville ouvrière des interventions mémorielles des figures emblématiques du théâtre et de l'art musical algérien qu'il a connues depuis le début des années 60 du siècle passé, aujourd'hui disparues…

Rabia à notre gauche, à Fetmouche et moi-même

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Nous montons au 3eme étage de cet édifice qui connu un passé prestigieux. 

Dans la salle bellement illuminé du foyer, après une minute de silence, vont se dérouler durant près de deux heures durant diverses interventions, denses, riches, pleines d'émotion et neuves chacune par son contenu et sa perspective sur la vie et le travail théâtral de Azzedine Medjoubi...







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Puis c'est la descente au hall central d'entrée du théâtre pour une visite guidée, par l'inénarrable et infatigable Rabia, d'une exposition de panneaux chronologique des pièces jouées par le grand comédien disparu. 
Affiches , portraits, photographies de scènes, extraits de presse…



Brahim Behloul, ancien directeur du Ballet National qui témoigna également de ses relations de travail avec peut être le comédien le plus connu et le plus aimé du spectacle algérien.


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Buste de Azzedine Medjoubi sur la placette ombragée du square Port Said qui fait face au Théâtre National Algérien.

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Ce soir même, j'informais en direct de cette manifestation via messenger  le vieil ami El Hachemi Nordine (metteur en scène, dramaturge et traducteur) en exil à Berlin… 

Il m'écouta longuement , puis tint, malgré sa maladie, à me parler plusieurs minutes durant avec un haut  respect de ce comédien d'exception qu'il avait dirigé en tant que metteur en scène  à plusieurs reprises à la fin du siècle dernier tant au TNA qu'à la télévision. Il termina en disant le plaisir partagé qu'ils avaient de travailler ensemble …



Abderrahmane Djelfaoui

vendredi 23 janvier 2026

… vaincre la torture…

 


… vaincre la torture…




Poétesse, elle s’est donnée le nom d’Anna Gréki en participant au numéro 12 de la revue « Action poétique » en 1960. 

Elle était née Colette Grégoire le 14 mars 1931 à Batna, dans les Aurès. Elle décède le 6 janvier 1966 à Alger à l’âge de 35 ans sous son nom d’épouse : Colette Melki, (nom sous lequel elle reçoit la nationalité algérienne inscrite au Journal Officiel le 17 juillet 1964).


Elle vit sa première enfance à Menaa, village au pied d’une montagne aride et nue, mais dont la vallée riche en cultures vivrières est alimentée par les eaux de deux oueds… Ce village berbère aux traditions de résistance culturelle et spirituelle vives est située sur la piste caravanière qui relie Batna à Biskra où son père est instituteur. Là, on ne s’illuminait qu’aux bougies et l’on ne buvait que l’eau des cours d’eau et des puits.



Adolescente, à Collo, village de pécheurs, elle fréquente beaucoup les enfants des militants du Parti du Peuple Algérien (PPA) durant la seconde guerre mondiale et après. 

A 21 ans, à Bône (Annaba), ville des colons magnats du tabacs et de la tomate industrielle, Collette Grégoire, institutrice, est nourrie par la jeune poésie de Kateb Yacine, dont en 1950, le plus grand journal littéraire de France dirigé par Aragon « Les lettres françaises », avait consacré un numéro spécial à Kateb.  

Elle est aussi nourrie par la poésie de la résistance au franquisme et au nazisme qui avaient déferlés sur l’Europe et le monde. Elle écrit en 1952 « LA POESIE REMET LES CHOSES EN PLACE » :





Les historiennes françaises R. Branche et S. Thénault écrivent : « … à cette époque, la torture est massivement pratiquée à Alger et pas uniquement en vue d’obtenir des renseignements, comme on l’a souvent dit, mais bien pour terroriser la population [...] elle touche désormais tout le monde, « sans distinction de race, ni de sexe ».

Lire notamment un chapitre clé de ce livre : « La bataille d’Alger » ou le règne de la torture.



En 1963, parait chez Seghers à Paris l’anthologie de Denise Barrat : « espoir et parole » où sont consignés les pièces de plus de 25 poètes ayant écrit sur la guerre de libération, parmi lesquels Assia Djebar, Nadia Guendouz, Danielle Amrane, Malika O’Lahcène, Leila Djabali (« Pour mon tortionnaire le lieutenant D », 1957), Anna Gréki et Zhor Zerari.


Avec des dessins de Abdellah Benanteur


Zhor Zerari, devenue journaliste à « Algérie actualité » aprés l'indépendance, fait paraitre en 1988 chez l'éditeur Bouchène : « Poèmes de prison »

Militante de la guerre de libération dès l’âge de 19 ans, et parente de Rabah Zerari connu sous le nom de Commandant Azzedine, son père militant du PPA, arrêté par les paras avait disparu à jamais… 

A son tour, elle est arrêtée en aout 1957, torturée pendant une dizaine de jours à l’école Sarouy de la Casbah par la soldatesque du 3eme régiment de parachutistes coloniaux de Bigeard, puis condamnée à la perpétuité avant d’être transférée dans de multiples prisons en Algérie et en France…


L’école Sarouy portera après l’indépendance le nom de Ourida Meddad, militante qui a 19 ans y fut torturée au chalumeau avant d’être défenestrée du 1er étage…

Ourida Meddad

Années 90 parait « Algérienne » de Louisette Ighilahriz, récit sur les horribles tortures qu’elle subit, blessée de guerre, dans les locaux de la 10 -ème division parachutiste..  

Alors que le général Massu et Aussares (finissent par reconnaitre très tardivement qu’il y a eu torture en Algérie, Bigeard (Secrétaire d’Etat à la défense 1975-1976) niera jusqu’au bout que la torture ait existé…


Si l’on estime la population totale de la ville d’Alger en 1957 à 450 000 habitants et les forces d’intervention armées coloniales sous les ordres de Massu à 15 000 hommes, cela fait au moins 30 hommes armés de ces forces de répression contre chaque algérois, français compris…


[Note : C’est au parloir à Serkadji que Colette apprend, certainement par ses avocats (ou ceux de sa codétenue Jaqueline Guerroudj) que le philosophe et poète français Lanza del Vasto a lancé avec d’autres personnalités dont le général de Bollardière (qui s’était opposé à Massu), l’écrivain catholique François Mauriac et le journaliste Robert Barrat un important mouvement contre la torture en Algérie.

Magie de l’histoire, Anna Gréki se retrouvera sur la même couverture « guerre d’Algérie » de la revue ACTION POETIQUE, trois ans plus tard, après son expulsion d’Algérie…]


Claudine Lacascade, menottée et nue, assiste à une séance de torture de sa camarade de combat Colette Grégoire, confirme :



Arrêtée le 2 avril 1957 par les paras de la légion étrangère Eliett Loup est conduite à la villa Sésini où elle commence à être torturée le jour même.



(Extrait de « Des françaises d’Algérie dans la guerre de libération », par Andrée Dore-Audibert, Karthala, pages 114 à 124)

 

Si pour Eliett Loup la torture aura duré quatre jours et quatre nuits, Nassima Hebllal (secrétaire de Ben M’hidi, Abane Ramdane et Benkhedda en clandestinité) fut, elle, torturée à la même villa Sésini durant plusieurs mois.

 

20 ans plus tard elle raconte sa découverte de Colette dans un témoignage radiophonique dans une émission de Djamel Amrani en 1976 en hommage à Anna Gréki…

 




Retirée de la cellule de Nassima Heblal où elle avait d’abord été jetée, Colette qui a repris ses esprits profite d’un moment d’inattention du soldat qui l’escorte pour chuchoter à Djamel Amrani qu’on emmenait en sens inverse à une séance de torture que « Nassima Habllal est vivante » ; car disparue depuis 6 mois, le FLN croyait que la militante avait été assassinée par les paras…

 Djamel Amrani est le beau-frère du martyr Ali Boumendjel, avocat et militant nationaliste, qui sera défenestré par les paras le 23 mars 1957 à El Biar …

 

Nassima Habllal tentera d’ailleurs de s’évader en se lançant par-dessus le mur d’enceinte et les barbelés de la villa Sésini donnant sur le ravin qui domine Belcourt, mais elle est rattrapée par ses tortionnaires…


*


Le 23 novembre 1963, « Révolution africaine », l’hebdomadaire du FLN dirigé par l'historien et dirigeant nationaliste Mohamed Harbi consacre une demie page à la sortie du 1er livre d’Anna Gréki en publiant le poème « Captif ». Anna a alors 32ans…



Il n’y a pas de poème explicitement écrit sur la torture mais l’ensemble des poèmes, transcrivant magnifiquement la pureté de l’âme humaniste et rebelle d’Anna Gréki, réalise au final un spectre superbement vécu et vu de l’ardeur de la lutte pour la libération nationale.



Flash back sur une des multiples cellules à Serkadji :


De leur cellule concentrationnaire, angoissées et déterminées, ces femmes aux origines multiples  entendront durant plusieurs aubes des dizaines de militants de la guerre de libération amenés dans la cour pour y être guillotinés.

L’historien Gilles Manceron écrit dans « Les guillotinés de Barberousse en 1957 » :

« Les 40 exécutions capitales de militants indépendantistes algériens qui ont eu lieu à la prison Barberousse¹, en pleine ville d’Alger, en haut de la Casbah, entre le 11 février et le 4 décembre 1957, sont l’un des éléments constitutifs de la « bataille d’Alger ». 40 hommes, après une condamnation à mort lors d’un procès expéditif devant un tribunal militaire², ont marché dignement jusqu’à la guillotine, accompagnés par des chants patriotiques comme « Min Djibalina », les cris de « Vive l’Algérie ! » (« Tahia El Djezaïr ! »), « Vive l’Algérie libre ! » de l’ensemble des détenus de la prison. »

https://1000autres.org/les-guillotines-de-barberousse-en-1957-par-gilles-manceron)

 

Abderrahmane Djelfaoui

Janvier 2026


note: 

J’ai écrit cet article en mémoire à l’ami Mostefa Abderrahmane qui fut à l’initiative de mon invitation pour la conférence publique sur Anna Gréki que je donnais à Mostaganem en novembre 2017.

Photographe et cinéaste, Mostefa Abderrahmane est à l’origine de la découverte de la grotte où furent enfumés un millier de personnes de la tribu des Ouled Riah la nuit du 20 juin 1845 sur ordre du lieutenant-colonel Pelissier. 

Mostefa Abderrahmane est également l’auteur de l’album photographique noir et blanc « Les chemins de la mémoire. Algérie : 1833-1962 ». Mostefa Abderrahmane a décédé le 1er novembre 2024 à l’âge de 77 ans.