samedi 15 mars 2025

Ahmed Djellil, star du cyclisme, raconte son enfance dans la guerre…

 

Ahmed Djellil, star du cyclisme,

raconte son enfance dans la guerre…



La dernière neige vue de Makouda…

 

Je suis né en 1944, et c’est là à Makouda que j’ai commencé à prendre conscience de la vie avant d’aller à l’école…. Nos parents habitaient la plaine, mais le centre de Makouda c’est la montagne ; enfant je faisais donc cinq kilomètres à pied pour aller de la maison du grand père où je suis né en bas du village, jusqu’à l’école située sur les hauteurs...

 

Ce n’est que bien après que mon père a construit une maison en haut de Makouda… Avant ce ramadan j’étais là-bas avec ma femme pour lui montrer le chemin quotidien que je faisais qu’il neige ou pas ; et lui montrer aussi le cimetière où sont enterrés mes parents… Notre habillement d’enfant était réduit ; nous n’avions pas de chaussettes mais juste un bout de galette dans la guelmouna du burnous pour la journée… Il n’y avait pas de cantine et parfois il faisait moins 5°… Sur un des chemins de traverse il y avait un endroit où j’enlevais de la craie pour écrire sur l’ardoise. C’était fabuleux : je n’avais que six, sept ans ! Nous montions en groupe de cinq ou six cousins pour passer la journée à l’école. Souvent le soir chacun redescendait seul sans lumière, en traversant le cimetière… 



Makouda de haut en bas, années 50…

 

L’école c’était le savoir et j’y allais avec plaisir. J’étais un bon élève. En plus comme mon père était commerçant en haut de Makouda, c’est moi qui tenais le magasin d’alimentation générale en sortant de l’école. Il allait chercher la marchandise en voiture, et moi j’avais 8 ans. On vendait de tout y compris de la paille, donc calcul mental, prix, poids et tout ! Et le soir, quand la nuit était déjà tombée, je redescendais seul à travers les oliviers et la foret jusqu’à la maison familiale…

 

Un jour sortant de l’école, et comme je courrais très fort j’ai eu un point de côté. J’avais tellement mal je me suis étendu sur un tas de paille séchée qui était sur le bord du chemin, sur le dos…

 

Et là j’entends quelque chose derrière moi… J’ai fermé les yeux… C’était un serpent ! je suis resté immobile. Peur ?  Je ne savais pas ce que c’était la peur…

 

Quand j’y pense maintenant je me dis c’est incroyable ! J’étais petit… J’ai ouvert les yeux et je l’ai vu partir. C’était avant la guerre vers 1952-53. J’ai raconté ça à mes enfants… Mais cette enfance belle n’était pas facile. C’était même terrible !..



Assis au pied d’un olivier plus que centenaire

 près du cimetière des parents, Ahmed Djellil se souvient…  

 

Un directeur d’école nommé Christian Buono

Le Directeur de l’école était le beau-frère de Maurice Audin. Cet homme, Christian Buono, était marié avec la sœur de Maurice Audin, Charlye Audin. Leur fille s’appelait Geneviève… Il était directeur et il donnait aussi des cours, mais moi je ne l’ai pas eu comme enseignant. C’est un autre français qui me donnait des cours, mais il me connaissait et connaissait mon père. Il avait le même âge que mon père, la quarantaine comme ça. Il portait des lunettes ; il n’était pas grand de taille. Il était alerte, vif… Bien habillé, simplement. Net !



Christian Buono.


70 ans après, Ahmed Djellil devant le portail d’école de son enfance

 

Je me rappelle bien de lui parce qu’il est venu me voir après l’indépendance, en 1964, quand j’étais devenu une star du cyclisme. J’avais gagné le Grand Prix de l’indépendance en 1963 en tant qu’espoir sur le parcours Alger-Tizi Ouzou et retour. C’était après les attentats de l’OAS… J’avais 18 ans… Un agent des PTT gagnait moins de 300 DA…

J’étais en 4ème catégorie espoir et j’ai dépassé les séniors de haut niveau en arrivant 1er de toutes catégories à Montserrat Orangina à Birmandraes ! J’avais gagné la belle somme de 3750 francs ! C’était dans tous les journaux et ça m’a ouvert la porte de la sélection nationale avec les Zaaf, Hamza, El Baragui, Mahieddine et bien d’autres… Mon père qui ne savait pas que je faisais du cyclisme était à l’arrivée. Quand il a vu que c’était moi le premier, il n’en revenait pas !

 

Le cyclisme était très populaire en Algérie, et certainement informé de ma victoire par les journaux, Christian Buono a cherché à me retrouver et il a fini par venir jusque chez moi à la maison à Alger. Il connaissait bien mon père. Il connaissait un peu notre passé de guerre à Makouda, aussi il était fier et fou de joie… Il m’a dit : Ah, mon petit Louison ! par rapport à Louison Bobet qui avait gagné trois fois le tour de France entre 1953 et 1955… Je lui ai répondu en souriant : Ecoutez monsieur, je ne suis pas Louison Bobet, je ne suis que Djellil de Makouda.


Le jeune Djellil devenu champion cycliste !

Ce qui est fantastique c’est que Christian Buono qui savait que j’étais blessé a tenu à venir soutenir ensuite à l’entrainement quand la sélection nationale préparait les jeux africains pour le mois de juillet 1965 où je me suis classé 4ème … Avant, en mai 1965, j’ai été sélectionné pour la Course de la Paix, une course de 15 jours à travers la RDA, la Tchécoslovaquie et la Pologne. En passant dans chaque ville, personne ne travaillait, c’était la fête ! C’était le top des tops et j’étais l’un des meilleurs coureurs africains là-dedans. C’était fantastique ! Une course mondialement connue ; malheureusement, un jour de chaleur torride dans les hauts Tatra, montagnes entre la Pologne et la Slovaquie, alors que ça roulait à 60 à l’heure j’ai fait une chute, je me suis cassé la clavicule en tombant sur le pavé et je me suis retrouvé à l’hôpital …


Le début de la révolution algérienne

Un matin de 54-55 un convoi militaire français devait déboucher dans la montée juste après le tournant à quelques dizaines de mètres de la maison de mon grand-père… C’était la guerre. Devant chez nous, il y avait un grand arbre…

Quelques moudjahidine ont vite installé haut un fusil mitrailleur 24 et attendaient… Sur la première jeep qui est apparue au tournant ils ont tiré tuant les soldats et ils ont décroché… Ça a été terrible pour les habitants de la zone pendant toute la journée et après…

 

Ça me rappelle une autre image un an après : on ramenait les corps de quatre jeunes soldats français partis en opération et tués dans une embuscade sur une route par les moudjahidine dans les environs de Makouda. Je les connaissais…Un soldat devant le magasin par rage me donne une gifle si forte qu’il m’a fait tomber à terre ! Je me dis aujourd’hui encore : si j’avais une arme je ne sais pas ce que j’aurais fait ! Ce jour-là, j’avais une haine des français ; j’avais 11 ans… Je me rappelle que même le chien de la maison n’aimait pas les français. C’était un chien méchant.

C’était d’autant plus humiliant qu’on avait un proche parent revenu de la guerre d’Allemagne avec un bras complètement disloqué qu’il n’utilisait plus. On m’avait raconté qu’à son retour il avait dormi 15 jours d’affilée pour récupérer…


Ahmed Djellil debout près de ce qui fut l’épicerie générale, 

qui allait être occupée par l’armée française, 

avec au-dessus l’étage d’habitation familiale.


Vue de l’autre côté de la rue, vers le sud-ouest

 

 Un autre souvenir juste en face du magasin de mon père : j’assiste au premier attentat ! Un résistant tire avec un vieux pistolet sur le garde champêtre qui tombe avec son sang qui coule.  L’autre l’achève à coups de crosse. Je regardais… Puis il s’enfuit ! Les militaires français arrivent. Il n’y avait plus personne que mon père, mon oncle et moi … Je me rappelle même du nom de la victime, Kaci Moudèche, un voisin que je connaissais, qui était du côté français et qui étais jaloux parce que mon père avait un commerce et le soupçonnait de travailler avec le FLN. C’est que mon père avait milité au Parti du Peuple Algérien (PPA), mais à l’époque je ne savais pas moi-même ce que c’était ; ce n’est qu’après l’indépendance que j’ai compris…

 

Fin 56 mon père est arrêté. Il est resté prisonnier trois mois dans une cave à fumier ; c’était celle d’une vieille maison en face qui faisait office de prison. Cette maison appartenait à un moudjahed, l’armée française l’a occupée. Arezki mon père était donc prisonnier en face de notre propre maison…  


Une des rares photos d’Arezki, tête nue, avec un parent.

En France, avant la guerre de libération nationale

 

Le drame s’amplifie avec la tragédie du grand père…

 

Il s’appelait Ahmed, comme moi, et avait une grande personnalité allah yerhmou. J’étais son petit enfant préféré. Comme il avait des biens, il avait engagé un enseignant d’arabe spécialement pour moi, deux de mes cousins et mon jeune oncle Lounès qui est mort au maquis pour nous donner des cours à la maison. Lounès était un vrai arabisant à l’époque. Mon grand-père voulait qu’on soit bien instruits. L’enseignant habitait avec nous. Je me rappelle il lisait régulièrement le journal Le Monde et il a fait le pèlerinage au lieux saints vers 1948. C’était un monsieur pieux qui dés cinq heures du matin était dans les champs pour travailler. La foi était une relation entre lui et son Créateur…

Le grand père Ahmed à droite  et son fils Lounès en médaillon


Milieu de l’année 1957, dès la libération conditionnelle de mon père, un matin dès la fin du couvre-feu, mon père, ma mère, moi et mes deux sœurs avons embarqués dans la camionnette 203, bâche rabattue et nous avons fui Makouda pour aller d’une seule traite nous installer à Tipasa… La guerre devait se poursuivre au village, dans les villages alentours, dans toute la région par des bombardements au napalm, l’Opération Jumelles en Kabylie… La France faisant pire que les nazis.

 

Pour en revenir à notre famille, je vais dire les choses rapidement. Lounès, le fils de mon grand-père qui portait un béret basque, avait fini par tuer en 1960 un maquisard qui avait été retourné et mis au service de l’armée française à Makouda.

Il avait été contacté par les frères du maquis pour cette mission. Cette mission était possible parce que le commandement français avait obligé Lounés à une demie journée de corvée à la caserne (c’est-à-dire dans notre propre maison) et une demie journée libre pour lui…

Vivant avec la soldatesque française, Lounès avait réussi à endormir la vigilance du traitre dont les délations provoquaient carnage sur carnage. Un jour de ramadan Lounès a demandé au traitre de l’aider à transporter un madrier. Il était midi et les soldats étaient occupés à bouffer.. Quand le traitre s’est baissé, Lounès a sorti son pistolet de sous le béret et l’a tué sur le coup …

En athlète, il a réussi sauter derrière la maison et les barbelés, puis il est allé rejoindre le maquis par la plaine…

 Dans la maison du grand père en bas de Makouda, on ne savait rien… Quand le grand père El Hadj Ahmed est monté vers notre maison paternelle, les soldats l’ont encerclé avec trois membres de notre famille. Les soldats leur ont donné des pioches et leur ont ordonné de creuser une tombe. Devant la maison paternelle… Ils les ont assassinés tous les quatre et les ont poussés dans le même trou... A plus de 80ans je ne peux que murmurer QUELLE CIVILISATION !



Ahmed Djellil médite auprès des tombes de son grand père et de son père,

au cimetière familial de Makouda dominant la plaine.

 

 

 

Après l’indépendance, le grand père et les trois membres de la famille ont été à nouveau enterrés dans le cimetière familial chacun dans une tombe.

 

Lounés lui est tombé au champ d’honneur, au maquis. La ville de Makouda a baptisé de son nom une des écoles primaires à l’entrée de la ville.





Abderrahmane Djelfaoui

SEBALA (Draria)  – MAKOUDA – DRARIA

14 et 15 mars 2025


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