Ahmed Djellil, star du
cyclisme,
raconte son enfance dans la
guerre…
La dernière neige vue de Makouda…
Je suis né en 1944, et c’est là
à Makouda que j’ai commencé à prendre conscience de la vie avant d’aller à
l’école…. Nos parents habitaient la plaine, mais le centre de Makouda c’est la
montagne ; enfant je faisais donc cinq kilomètres à pied pour aller de la
maison du grand père où je suis né en bas du village, jusqu’à l’école située
sur les hauteurs...
Ce n’est que bien après que mon
père a construit une maison en haut de Makouda… Avant ce ramadan j’étais là-bas
avec ma femme pour lui montrer le chemin quotidien que je faisais qu’il neige
ou pas ; et lui montrer aussi le cimetière où sont enterrés mes parents… Notre
habillement d’enfant était réduit ; nous n’avions pas de chaussettes mais juste
un bout de galette dans la guelmouna du burnous pour la journée… Il n’y
avait pas de cantine et parfois il faisait moins 5°… Sur un des chemins de
traverse il y avait un endroit où j’enlevais de la craie pour écrire sur
l’ardoise. C’était fabuleux : je n’avais que six, sept ans ! Nous
montions en groupe de cinq ou six cousins pour passer la journée à l’école. Souvent
le soir chacun redescendait seul sans lumière, en traversant le cimetière…
Makouda de haut en bas,
années 50…
L’école c’était
le savoir et j’y allais avec plaisir. J’étais un bon élève. En plus comme mon
père était commerçant en haut de Makouda, c’est moi qui tenais le magasin
d’alimentation générale en sortant de l’école. Il allait chercher la
marchandise en voiture, et moi j’avais 8 ans. On vendait de tout y compris de
la paille, donc calcul mental, prix, poids et tout ! Et le soir, quand la
nuit était déjà tombée, je redescendais seul à travers les oliviers et la foret
jusqu’à la maison familiale…
Un jour sortant
de l’école, et comme je courrais très fort j’ai eu un point de côté. J’avais
tellement mal je me suis étendu sur un tas de paille séchée qui était sur le
bord du chemin, sur le dos…
Et là j’entends
quelque chose derrière moi… J’ai fermé les yeux… C’était un serpent ! je
suis resté immobile. Peur ? Je ne
savais pas ce que c’était la peur…
Quand j’y pense
maintenant je me dis c’est incroyable ! J’étais petit… J’ai ouvert les yeux et
je l’ai vu partir. C’était avant la guerre vers 1952-53. J’ai raconté ça à mes
enfants… Mais cette enfance belle n’était pas facile. C’était même terrible !..
Assis au pied d’un olivier
plus que centenaire
près du cimetière des parents, Ahmed Djellil
se souvient…
Un directeur d’école nommé Christian Buono
Le Directeur de
l’école était le beau-frère de Maurice Audin. Cet homme, Christian Buono, était
marié avec la sœur de Maurice Audin, Charlye Audin. Leur fille s’appelait
Geneviève… Il était directeur et il donnait aussi des cours, mais moi je ne
l’ai pas eu comme enseignant. C’est un autre français qui me donnait des cours,
mais il me connaissait et connaissait mon père. Il avait le même âge que mon
père, la quarantaine comme ça. Il portait des lunettes ; il n’était pas
grand de taille. Il était alerte, vif… Bien habillé, simplement. Net !
Je me rappelle
bien de lui parce qu’il est venu me voir après l’indépendance, en 1964, quand
j’étais devenu une star du cyclisme. J’avais gagné le Grand Prix de
l’indépendance en 1963 en tant qu’espoir sur le parcours Alger-Tizi Ouzou et
retour. C’était après les attentats de l’OAS… J’avais 18 ans… Un agent des PTT
gagnait moins de 300 DA…
J’étais en 4ème
catégorie espoir et j’ai dépassé les séniors de haut niveau en arrivant 1er
de toutes catégories à Montserrat Orangina à Birmandraes ! J’avais gagné la
belle somme de 3750 francs ! C’était dans tous les journaux et ça m’a
ouvert la porte de la sélection nationale avec les Zaaf, Hamza, El Baragui,
Mahieddine et bien d’autres… Mon père qui ne savait pas que je faisais du
cyclisme était à l’arrivée. Quand il a vu que c’était moi le premier, il n’en
revenait pas !
Le cyclisme
était très populaire en Algérie, et certainement informé de ma victoire par les
journaux, Christian Buono a cherché à me retrouver et il a fini par venir
jusque chez moi à la maison à Alger. Il connaissait bien mon père. Il
connaissait un peu notre passé de guerre à Makouda, aussi il était fier et fou
de joie… Il m’a dit : Ah, mon petit Louison ! par rapport à
Louison Bobet qui avait gagné trois fois le tour de France entre 1953 et 1955…
Je lui ai répondu en souriant : Ecoutez monsieur, je ne suis pas
Louison Bobet, je ne suis que Djellil de Makouda.
Le jeune Djellil devenu
champion cycliste !
Ce qui est fantastique c’est que Christian Buono qui savait
que j’étais blessé a tenu à venir soutenir ensuite à l’entrainement quand la
sélection nationale préparait les jeux africains pour le mois de juillet 1965
où je me suis classé 4ème … Avant, en mai 1965, j’ai été sélectionné
pour la Course de la Paix, une course de 15 jours à travers la RDA, la
Tchécoslovaquie et la Pologne. En passant dans chaque ville, personne ne
travaillait, c’était la fête ! C’était le top des tops et j’étais
l’un des meilleurs coureurs africains là-dedans. C’était fantastique ! Une
course mondialement connue ; malheureusement, un jour de chaleur torride dans
les hauts Tatra, montagnes entre la Pologne et la Slovaquie, alors que
ça roulait à 60 à l’heure j’ai fait une chute, je me suis cassé la
clavicule en tombant sur le pavé et je me suis retrouvé à l’hôpital …
Le début de la révolution algérienne
Un matin de 54-55
un convoi militaire français devait déboucher dans la montée juste après le
tournant à quelques dizaines de mètres de la maison de mon grand-père… C’était
la guerre. Devant chez nous, il y avait un grand arbre…
Quelques
moudjahidine ont vite installé haut un fusil mitrailleur 24 et attendaient… Sur
la première jeep qui est apparue au tournant ils ont tiré tuant les soldats et
ils ont décroché… Ça a été terrible pour les habitants de la zone pendant
toute la journée et après…
Ça
me rappelle une autre image un an après : on ramenait les corps de quatre jeunes
soldats français partis en opération et tués dans une embuscade sur une route par
les moudjahidine dans les environs de Makouda. Je les connaissais…Un soldat
devant le magasin par rage me donne une gifle si forte qu’il m’a fait tomber à
terre ! Je me dis aujourd’hui encore : si j’avais une arme je ne sais
pas ce que j’aurais fait ! Ce jour-là, j’avais une haine des
français ; j’avais 11 ans… Je me rappelle que même le chien de la maison
n’aimait pas les français. C’était un chien méchant.
C’était
d’autant plus humiliant qu’on avait un proche parent revenu de la guerre
d’Allemagne avec un bras complètement disloqué qu’il n’utilisait plus. On
m’avait raconté qu’à son retour il avait dormi 15 jours d’affilée pour
récupérer…
Ahmed Djellil debout près de ce qui fut l’épicerie générale,
qui allait être occupée par l’armée française,
avec au-dessus l’étage
d’habitation familiale.
Vue de l’autre côté de la
rue, vers le sud-ouest
Fin 56 mon père
est arrêté. Il est resté prisonnier trois mois dans une cave à fumier ;
c’était celle d’une vieille maison en face qui faisait office de prison. Cette
maison appartenait à un moudjahed, l’armée française l’a occupée. Arezki mon
père était donc prisonnier en face de notre propre maison…
Une des rares photos d’Arezki, tête nue, avec un parent.
En France, avant la guerre de libération nationale
Le drame s’amplifie avec la tragédie du grand père…
Milieu de l’année
1957, dès la libération conditionnelle de mon père, un matin dès la fin du
couvre-feu, mon père, ma mère, moi et mes deux sœurs avons embarqués dans la camionnette
203, bâche rabattue et nous avons fui Makouda pour aller d’une seule traite nous
installer à Tipasa… La guerre devait se poursuivre au village, dans les
villages alentours, dans toute la région par des bombardements au napalm, l’Opération
Jumelles en Kabylie… La France faisant pire que les nazis.
Pour en revenir
à notre famille, je vais dire les choses rapidement. Lounès, le fils de mon
grand-père qui portait un béret basque, avait fini par tuer en 1960 un
maquisard qui avait été retourné et mis au service de l’armée française à
Makouda.
Il avait été
contacté par les frères du maquis pour cette mission. Cette mission était
possible parce que le commandement français avait obligé Lounés à une demie
journée de corvée à la caserne (c’est-à-dire dans notre propre maison) et une
demie journée libre pour lui…
Vivant avec la
soldatesque française, Lounès avait réussi à endormir la vigilance du traitre dont
les délations provoquaient carnage sur carnage. Un jour de ramadan Lounès a
demandé au traitre de l’aider à transporter un madrier. Il était midi et les
soldats étaient occupés à bouffer.. Quand le traitre s’est baissé, Lounès a
sorti son pistolet de sous le béret et l’a tué sur le coup …
En athlète, il a
réussi sauter derrière la maison et les barbelés, puis il est allé rejoindre le
maquis par la plaine…
Dans la maison du grand père en bas de
Makouda, on ne savait rien… Quand le grand père El Hadj Ahmed est monté vers
notre maison paternelle, les soldats l’ont encerclé avec trois membres de notre
famille. Les soldats leur ont donné des pioches et leur ont ordonné de creuser une
tombe. Devant la maison paternelle… Ils les ont assassinés tous les quatre et
les ont poussés dans le même trou... A plus de 80ans je ne peux que murmurer QUELLE
CIVILISATION !
Ahmed Djellil médite auprès
des tombes de son grand père et de son père,
au cimetière familial de
Makouda dominant la plaine.
Après
l’indépendance, le grand père et les trois membres de la famille ont été à
nouveau enterrés dans le cimetière familial chacun dans une tombe.
Lounés lui est tombé au champ d’honneur, au maquis. La
ville de Makouda a baptisé de son nom une des écoles primaires à l’entrée de la
ville.
Abderrahmane Djelfaoui
SEBALA (Draria) – MAKOUDA – DRARIA
14 et 15 mars 2025
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