vendredi 23 janvier 2026

… vaincre la torture…

 


… vaincre la torture…




Poétesse, elle s’est donnée le nom d’Anna Gréki en participant au numéro 12 de la revue « Action poétique » en 1960. 

Elle était née Colette Grégoire le 14 mars 1931 à Batna, dans les Aurès. Elle décède le 6 janvier 1966 à Alger à l’âge de 35 ans sous son nom d’épouse : Colette Melki, (nom sous lequel elle reçoit la nationalité algérienne inscrite au Journal Officiel le 17 juillet 1964).


Elle vit sa première enfance à Menaa, village au pied d’une montagne aride et nue, mais dont la vallée riche en cultures vivrières est alimentée par les eaux de deux oueds… Ce village berbère aux traditions de résistance culturelle et spirituelle vives est située sur la piste caravanière qui relie Batna à Biskra où son père est instituteur. Là, on ne s’illuminait qu’aux bougies et l’on ne buvait que l’eau des cours d’eau et des puits.



Adolescente, à Collo, village de pécheurs, elle fréquente beaucoup les enfants des militants du Parti du Peuple Algérien (PPA) durant la seconde guerre mondiale et après. 

A 21 ans, à Bône (Annaba), ville des colons magnats du tabacs et de la tomate industrielle, Collette Grégoire, institutrice, est nourrie par la jeune poésie de Kateb Yacine, dont en 1950, le plus grand journal littéraire de France dirigé par Aragon « Les lettres françaises », avait consacré un numéro spécial à Kateb.  

Elle est aussi nourrie par la poésie de la résistance au franquisme et au nazisme qui avaient déferlés sur l’Europe et le monde. Elle écrit en 1952 « LA POESIE REMET LES CHOSES EN PLACE » :





Les historiennes françaises R. Branche et S. Thénault écrivent : « … à cette époque, la torture est massivement pratiquée à Alger et pas uniquement en vue d’obtenir des renseignements, comme on l’a souvent dit, mais bien pour terroriser la population [...] elle touche désormais tout le monde, « sans distinction de race, ni de sexe ».

Lire notamment un chapitre clé de ce livre : « La bataille d’Alger » ou le règne de la torture.



En 1963, parait chez Seghers à Paris l’anthologie de Denise Barrat : « espoir et parole » où sont consignés les pièces de plus de 25 poètes ayant écrit sur la guerre de libération, parmi lesquels Assia Djebar, Nadia Guendouz, Danielle Amrane, Malika O’Lahcène, Leila Djabali (« Pour mon tortionnaire le lieutenant D », 1957), Anna Gréki et Zhor Zerari.


Avec des dessins de Abdellah Benanteur


Zhor Zerari, devenue journaliste à « Algérie actualité » aprés l'indépendance, fait paraitre en 1988 chez l'éditeur Bouchène : « Poèmes de prison »

Militante de la guerre de libération dès l’âge de 19 ans, et parente de Rabah Zerari connu sous le nom de Commandant Azzedine, son père militant du PPA, arrêté par les paras avait disparu à jamais… 

A son tour, elle est arrêtée en aout 1957, torturée pendant une dizaine de jours à l’école Sarouy de la Casbah par la soldatesque du 3eme régiment de parachutistes coloniaux de Bigeard, puis condamnée à la perpétuité avant d’être transférée dans de multiples prisons en Algérie et en France…


L’école Sarouy portera après l’indépendance le nom de Ourida Meddad, militante qui a 19 ans y fut torturée au chalumeau avant d’être défenestrée du 1er étage…

Ourida Meddad

Années 90 parait « Algérienne » de Louisette Ighilahriz, récit sur les horribles tortures qu’elle subit, blessée de guerre, dans les locaux de la 10 -ème division parachutiste..  

Alors que le général Massu et Aussares (finissent par reconnaitre très tardivement qu’il y a eu torture en Algérie, Bigeard (Secrétaire d’Etat à la défense 1975-1976) niera jusqu’au bout que la torture ait existé…


Si l’on estime la population totale de la ville d’Alger en 1957 à 450 000 habitants et les forces d’intervention armées coloniales sous les ordres de Massu à 15 000 hommes, cela fait au moins 30 hommes armés de ces forces de répression contre chaque algérois, français compris…


[Note : C’est au parloir à Serkadji que Colette apprend, certainement par ses avocats (ou ceux de sa codétenue Jaqueline Guerroudj) que le philosophe et poète français Lanza del Vasto a lancé avec d’autres personnalités dont le général de Bollardière (qui s’était opposé à Massu), l’écrivain catholique François Mauriac et le journaliste Robert Barrat un important mouvement contre la torture en Algérie.

Magie de l’histoire, Anna Gréki se retrouvera sur la même couverture « guerre d’Algérie » de la revue ACTION POETIQUE, trois ans plus tard, après son expulsion d’Algérie…]


Claudine Lacascade, menottée et nue, assiste à une séance de torture de sa camarade de combat Colette Grégoire, confirme :



Arrêtée le 2 avril 1957 par les paras de la légion étrangère Eliett Loup est conduite à la villa Sésini où elle commence à être torturée le jour même.



(Extrait de « Des françaises d’Algérie dans la guerre de libération », par Andrée Dore-Audibert, Karthala, pages 114 à 124)

 

Si pour Eliett Loup la torture aura duré quatre jours et quatre nuits, Nassima Hebllal (secrétaire de Ben M’hidi, Abane Ramdane et Benkhedda en clandestinité) fut, elle, torturée à la même villa Sésini durant plusieurs mois.

 

20 ans plus tard elle raconte sa découverte de Colette dans un témoignage radiophonique dans une émission de Djamel Amrani en 1976 en hommage à Anna Gréki…

 




Retirée de la cellule de Nassima Heblal où elle avait d’abord été jetée, Colette qui a repris ses esprits profite d’un moment d’inattention du soldat qui l’escorte pour chuchoter à Djamel Amrani qu’on emmenait en sens inverse à une séance de torture que « Nassima Habllal est vivante » ; car disparue depuis 6 mois, le FLN croyait que la militante avait été assassinée par les paras…

 Djamel Amrani est le beau-frère du martyr Ali Boumendjel, avocat et militant nationaliste, qui sera défenestré par les paras le 23 mars 1957 à El Biar …

 

Nassima Habllal tentera d’ailleurs de s’évader en se lançant par-dessus le mur d’enceinte et les barbelés de la villa Sésini donnant sur le ravin qui domine Belcourt, mais elle est rattrapée par ses tortionnaires…


*


Le 23 novembre 1963, « Révolution africaine », l’hebdomadaire du FLN dirigé par l'historien et dirigeant nationaliste Mohamed Harbi consacre une demie page à la sortie du 1er livre d’Anna Gréki en publiant le poème « Captif ». Anna a alors 32ans…



Il n’y a pas de poème explicitement écrit sur la torture mais l’ensemble des poèmes, transcrivant magnifiquement la pureté de l’âme humaniste et rebelle d’Anna Gréki, réalise au final un spectre superbement vécu et vu de l’ardeur de la lutte pour la libération nationale.



Flash back sur une des multiples cellules à Serkadji :


De leur cellule concentrationnaire, angoissées et déterminées, ces femmes aux origines multiples  entendront durant plusieurs aubes des dizaines de militants de la guerre de libération amenés dans la cour pour y être guillotinés.

L’historien Gilles Manceron écrit dans « Les guillotinés de Barberousse en 1957 » :

« Les 40 exécutions capitales de militants indépendantistes algériens qui ont eu lieu à la prison Barberousse¹, en pleine ville d’Alger, en haut de la Casbah, entre le 11 février et le 4 décembre 1957, sont l’un des éléments constitutifs de la « bataille d’Alger ». 40 hommes, après une condamnation à mort lors d’un procès expéditif devant un tribunal militaire², ont marché dignement jusqu’à la guillotine, accompagnés par des chants patriotiques comme « Min Djibalina », les cris de « Vive l’Algérie ! » (« Tahia El Djezaïr ! »), « Vive l’Algérie libre ! » de l’ensemble des détenus de la prison. »

https://1000autres.org/les-guillotines-de-barberousse-en-1957-par-gilles-manceron)

 

Abderrahmane Djelfaoui

Janvier 2026


note: 

J’ai écrit cet article en mémoire à l’ami Mostefa Abderrahmane qui fut à l’initiative de mon invitation pour la conférence publique sur Anna Gréki que je donnais à Mostaganem en novembre 2017.

Photographe et cinéaste, Mostefa Abderrahmane est à l’origine de la découverte de la grotte où furent enfumés un millier de personnes de la tribu des Ouled Riah la nuit du 20 juin 1845 sur ordre du lieutenant-colonel Pelissier. 

Mostefa Abderrahmane est également l’auteur de l’album photographique noir et blanc « Les chemins de la mémoire. Algérie : 1833-1962 ». Mostefa Abderrahmane a décédé le 1er novembre 2024 à l’âge de 77 ans.





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