Il était une fois « Yel Maknine
Ezzine »
C’est
d’abord en cette fin d’avril que le comédien et infatigable animateur de la
mémoire du théâtre national Hamid Rabia qui me téléphone pour m’inviter à El
Djahidiya pour sa conférence sur le centenaire de la pièce « Djeha »
de Allalou. « Djeha », qui fut jouée les trois derniers jours de
ramadhan d’avril 1926 à Alger… Je reviendrais sur cette conférence et ses
données fondamentales sur la naissance du théâtre populaire algérien en derdja…
L’entrée d’El Djahidiya,
Rue Réda Houhou, à deux pas du marché Clauzel, du cinéma Le
Français (aujourd’hui définitivement fermé qui fut un temps une salle de
répertoire de la Cinémathèque d’Alger),
Et non loin de l’Institut culturel espagnol Cervantes, à
Alger-centre.
La
capillarité de l’histoire
Je commencerais
par la deuxième partie du programme : le témoignage du neveu de Badji
Mohamed (1933-2003) sur les circonstances de la naissance de sa légendaire
chanson « Yel Maknine Ezzine » à la prison de Serkadji, dans la
sinistre cellule des condamnés à mort, durant la guerre de libération
nationale.
Celui qui
allait témoigner à la tribune devant le public de la salle était élégamment
vêtu d’une veste vert clair avec dans la poche poitrine un foulard bleu nuit à
pois blanc ; les cheveux blanc-fumée, courts… On le nomma :
Abdelkader Achour, deux chevalières aux doigts… Le visage de ce personnage
dandy me disait quelque chose, mais… Où ? Quand ?... J’avais bien un
sentiment de déjà-vu, mais ma mémoire ne répondait pas…
Je demandais au
proche voisin de mon siège, Mohamed Cherif Ghebalou, ancien camarade de la fac centrale
d’Alger des années 70 que je n’avais pratiquement pas vu depuis un demi-siècle,
devenu entretemps prof d’université, écrivain et journaliste prolifique. Son
dernier ouvrage : « Les pharmacies de la résistance », écrit
avec Mohamed Damerdji et paru chez Dahleb en 2024… Je lui demandais : qui
est ce personnage à la tribune ?...
Il m’informa
qu’il avait récemment tenu un rôle important dans le feuilleton
« Fatma » dont l'histoire se déroule entièrement à la Casbah …
Abdelkader Achour, à la tribune d’El Djahidiya
L’intérêt de
l’intervention de Abdelkader Achour ne résidait pas uniquement dans l’histoire
de « yel maknine ezzine » écrite et chantée par son oncle Badji
Mohamed. Autour d’elle il enfila avec un sourire « enta3 ez-zmân » ses
propres souvenirs d’écolier à Alger-centre, dans ce même quartier du marché
Clauzel proche de la rue Charras.
Premier
souvenir : c’était l’injuste ségrégation qui consistait à mettre les
élèves pieds noirs au-devant et « les autres » tout à fait à
l’arrière… (Séparation spatiale étanche ; séparation « pédagogique » paranoïaque ; séparation d’enfants du même âge
mais pas de la même communauté…)
Second
souvenir : « comme aujourd’hui », dit-il, il se rappelait de la
sirène qui déchirait l’air au-dessus de ce quartier pour annoncer :
« Attention ! Attention aux pickpockets ! » Cela en
fait le signal programmé d’une descente de police en cours pour rafler un
maximum de nos compatriotes et sécuriser ainsi la population pied-noir…
La tragédie
d’un condamné à mort…
Quand il le vit
entrer dans leur cellule de condamnés à mort rapporte Abdelkader Achour, (le
très jeune Bolualem Rahal), El Badji fut tristement surpris et ébranlé par la
belle figure de ce jeune mineur de la Casbah qu’on jetait là… A peine 19
ans ; il n’avait pas l’âge légal d’être enfermé au secret dans de telles
conditions extrêmes et sans retour. Mais
Boualem Rahal arrivait dans la cellule d’un combattant, comme dit Mohamed
Cherif Ghgebalou : « aguerri dans la résistance linguistique
anticoloniale » …
Photographie après les interrogatoires de Boualem Rahal présenté
à la « justice » …
Comme il
n’avait que 19 printemps, « la justice » coloniale française trafiqua
son état civil, le rendant d’un trait de plume majeur pour qu’il paye l’acte
d’avoir déposé une bombe au stade d’El Biar en janvier 1957. Le ministre de la
justice française n’était autre alors que François Mitterrand futur Président
de la République française de mai 1981 à mai 1995, quatorze ans durant lesquels il proscrivit la peine de mort…
Abdelkader Achour
poursuit les yeux brillant d’un brouillard de larme son récit de comment les
enquêteurs français d’El Biar découvrirent une veste oubliée sans autre papier en poche
qu’un reçu anonyme d’un dégraissage à sec. Bien sûr, ils y vont. Le gérant leur
ouvre son registre et le nom du client est, évidemment, trouvé. Boualem Rahal
est arrêté, torturé, passé devant un tribunal, jeté à Serkadji avant d’être
guillotiné le 20 juin 1957… Entre le dépôt de la bombe janvier et son exécution en juin 1957 Boualem
Rahal n’aura eu que 5 mois de sursis. Assassiné avant l’âge d’homme…
Hommage-graffiti dans la haute Casbah
Au moment de l’effroyable
exécution de Boualem Rahal dans la cour de Serkadji, parmi les détenues femmes
de cette prison qui ont dû crier "Tahya El Djazair" comme tous les autres
prisonniers (et les habitants de la Casbah qui fait face à cette prison) , on peut citer : Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Nassima
Heblal, Zahia Kharfallah, Colette Melki (Anna Gréki), Louisette Ighilahriz et
tant d’autres que je nomme page 127 dans mon livre « Anna Gréki, des mots
d’amour, des mots de guerre » (éditions Casbah, 2016) …
Une chanson de légende.
C’est de ce
choc qui l’affecte très profondément au point de pleurer et de pleurer que Badji Mohamed va écrire la poignante
et longue chanson chaabi « yel maknine ezzine » composée de sept
strophes qui, depuis sera interprété par plusieurs chanteurs algériens.
Un extrait, de la première strophe :
O chardonneret
aux ailes jaunes
Ô toi aux
joues rouges et yeux tracés noirs
Cela fait
un temps, des années que tu es dans ta cage, triste
Tu
chantes d’une voix tendre, sans que personne ne sache d’où tu es …
Abdelkader
Achour termine son intervention, yeux embués et gorge nouée, en racontant ce court épisode.
La mère de Badji étant, après la tragédie, venue ramener comme d’habitude le couffin
à son fils, celui-ci insista pour lui demander : « yama, arrivée à la
maison prend la cage de mes oiseaux ; je t’en prie ouvre-là et lâche
les chardonnerets qui s’y trouvent ; rend leur la liberté »…
Abderrahmane
Djelfaoui
25 avril
2026
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