samedi 25 avril 2026

 




Il était une fois « Yel Maknine Ezzine »

 


C’est d’abord en cette fin d’avril que le comédien et infatigable animateur de la mémoire du théâtre national Hamid Rabia qui me téléphone pour m’inviter à El Djahidiya pour sa conférence sur le centenaire de la pièce « Djeha » de Allalou. « Djeha », qui fut jouée les trois derniers jours de ramadhan d’avril 1926 à Alger… Je reviendrais sur cette conférence et ses données fondamentales sur la naissance du théâtre populaire algérien en derdja



L’entrée d’El Djahidiya,

Rue Réda Houhou, à deux pas du marché Clauzel, du cinéma Le Français (aujourd’hui définitivement fermé qui fut un temps une salle de répertoire de la Cinémathèque d’Alger),

Et non loin de l’Institut culturel espagnol Cervantes, à Alger-centre.

 

 

La capillarité de l’histoire

 

Je commencerais par la deuxième partie du programme : le témoignage du neveu de Badji Mohamed (1933-2003) sur les circonstances de la naissance de sa légendaire chanson « Yel Maknine Ezzine » à la prison de Serkadji, dans la sinistre cellule des condamnés à mort, durant la guerre de libération nationale.

Celui qui allait témoigner à la tribune devant le public de la salle était élégamment vêtu d’une veste vert clair avec dans la poche poitrine un foulard bleu nuit à pois blanc ; les cheveux blanc-fumée, courts… On le nomma : Abdelkader Achour, deux chevalières aux doigts… Le visage de ce personnage dandy me disait quelque chose, mais… Où ? Quand ?... J’avais bien un sentiment de déjà-vu, mais ma mémoire ne répondait pas…

Je demandais au proche voisin de mon siège, Mohamed Cherif Ghebalou, ancien camarade de la fac centrale d’Alger des années 70 que je n’avais pratiquement pas vu depuis un demi-siècle, devenu entretemps prof d’université, écrivain et journaliste prolifique. Son dernier ouvrage : « Les pharmacies de la résistance », écrit avec Mohamed Damerdji et paru chez Dahleb en 2024… Je lui demandais : qui est ce personnage à la tribune ?... 



Il m’informa qu’il avait récemment tenu un rôle important dans le feuilleton « Fatma »  dont l'histoire se déroule entièrement à la Casbah … 



Abdelkader Achour, à la tribune d’El Djahidiya


L’intérêt de l’intervention de Abdelkader Achour ne résidait pas uniquement dans l’histoire de « yel maknine ezzine » écrite et chantée par son oncle Badji Mohamed. Autour d’elle il enfila avec un sourire « enta3 ez-zmân » ses propres souvenirs d’écolier à Alger-centre, dans ce même quartier du marché Clauzel proche de la rue Charras.

Premier souvenir : c’était l’injuste ségrégation qui consistait à mettre les élèves pieds noirs au-devant et « les autres » tout à fait à l’arrière… (Séparation spatiale étanche ; séparation « pédagogique » paranoïaque ; séparation d’enfants du même âge mais pas de la même communauté…)

Second souvenir : « comme aujourd’hui », dit-il, il se rappelait de la sirène qui déchirait l’air au-dessus de ce quartier pour annoncer : « Attention ! Attention aux pickpockets ! » Cela en fait le signal programmé d’une descente de police en cours pour rafler un maximum de nos compatriotes et sécuriser ainsi la population pied-noir…

 

La tragédie d’un condamné à mort…

 

Quand il le vit entrer dans leur cellule de condamnés à mort rapporte Abdelkader Achour, (le très jeune Bolualem Rahal), El Badji fut tristement surpris et ébranlé par la belle figure de ce jeune mineur de la Casbah qu’on jetait là… A peine 19 ans ; il n’avait pas l’âge légal d’être enfermé au secret dans de telles conditions extrêmes et sans retour.  Mais Boualem Rahal arrivait dans la cellule d’un combattant, comme dit Mohamed Cherif Ghgebalou : « aguerri dans la résistance linguistique anticoloniale » …


Photographie après les interrogatoires de Boualem Rahal présenté à la « justice » …

 

Comme il n’avait que 19 printemps, « la justice » coloniale française trafiqua son état civil, le rendant d’un trait de plume majeur pour qu’il paye l’acte d’avoir déposé une bombe au stade d’El Biar en janvier 1957. Le ministre de la justice française n’était autre alors que François Mitterrand futur Président de la République française de mai 1981 à mai 1995,  quatorze ans durant lesquels il proscrivit la peine de mort…

 

Abdelkader Achour poursuit les yeux brillant d’un brouillard de larme son récit de comment les enquêteurs français d’El Biar découvrirent une veste oubliée sans autre papier en poche qu’un reçu anonyme d’un dégraissage à sec. Bien sûr, ils y vont. Le gérant leur ouvre son registre et le nom du client est, évidemment, trouvé. Boualem Rahal est arrêté, torturé, passé devant un tribunal, jeté à Serkadji avant d’être guillotiné le 20 juin 1957… Entre le dépôt de la bombe janvier et son exécution en juin 1957 Boualem Rahal n’aura eu que 5 mois de sursis. Assassiné avant l’âge d’homme…


Hommage-graffiti dans la haute Casbah

 

 

Au moment de l’effroyable exécution de Boualem Rahal dans la cour de Serkadji, parmi les détenues femmes de cette prison qui ont dû crier "Tahya El Djazair" comme tous les autres prisonniers (et les habitants de la Casbah qui fait face à cette prison) , on peut citer : Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Nassima Heblal, Zahia Kharfallah, Colette Melki (Anna Gréki), Louisette Ighilahriz et tant d’autres que je nomme page 127 dans mon livre « Anna Gréki, des mots d’amour, des mots de guerre » (éditions Casbah, 2016) …


Une chanson de légende.

C’est de ce choc qui l’affecte très profondément au point de pleurer et de pleurer que Badji Mohamed va écrire la poignante et longue chanson chaabi « yel maknine ezzine » composée de sept strophes qui, depuis sera interprété par plusieurs chanteurs algériens.

 

Un extrait, de la première strophe :


O chardonneret aux ailes jaunes

Ô toi aux joues rouges et yeux tracés noirs

Cela fait un temps, des années que tu es dans ta cage, triste

Tu chantes d’une voix tendre, sans que personne ne sache d’où tu es …

 

Abdelkader Achour termine son intervention, yeux embués et gorge nouée, en racontant ce court épisode. La mère de Badji étant, après la tragédie, venue ramener comme d’habitude le couffin à son fils, celui-ci insista pour lui demander : « yama, arrivée à la maison prend la cage de mes oiseaux ; je t’en prie ouvre-là et lâche les chardonnerets qui s’y trouvent ; rend leur la liberté »…

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

25 avril 2026

 

 

 

 





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire