mercredi 27 mai 2026

 




« Tchelba » de BERLIN à ALGER !

Avec Nordine El Hachemi

 

 

D’Alger j’ai appelé Nordine à Berlin pour lui souhaiter une bonne fête de l’Aid El Kebir. Nos vœux se sont réciproquement croisés en traversant une bonne partie de l’Europe et de la Méditerranée centrale… accompagnés de quelques rires et pas mal de quintes de toux (de Nono, 88 ans) …

 

« Oh Tchelba tu connais pas ! »

 

Il me raconte que passant quelques semaines en famille avec sa fille, ses enfants et ses petits enfants (dans une atmosphère où le mistral qui soufflait vraiment très fort) il en était venu à parler de « tchelba ». Et toute ses petits-enfants et arrière-petits-enfants de lui demander ce que c’était. Lui ne connait évidemment que le mot algérois ; alors sa fille proposa de faire appel à « ‘ami google ». Et le mot en français fut trouvé en cherchant avec le mot algérois : tchelba…


Nom français est la saupe. Nom scientifique : Sarpa selpa…

Et alors ?

Et alors, poursuit Nordine racontant ses souvenirs de vieux casbadji de la rue Randon, quand tu allais acheter du poisson on te la donnait (la tchelba) gratuitement, en plus, parce que personne ne l’achetait et ne voulait l’acheter.

Rire de Nordine : les marchands de poissons la vendaient aux pieds noirs en la faisant passer comme de la dorade grise…

Ne comprenant toujours pas bien ce tour de passe-passe, il m’explique.

Ce poisson ne se pèche pas. C’est un poisson des fonds qui ne mange que de l‘ herbe (el hchîch) qu’il passe son temps à brouter. Ces herbes sont toxiques. Et la plupart de ceux qui en mangent, finissent par avoir des hallucinations ! Il n’y avait que ma mère, allah yerhamha, qui savait bien préparer la tchelba avec des oignons en lui enlevant ses effets toxiques. Elle me demandait toujours de lui en ramener… Voilà !


La mère de Nordine El Hachemi peinte par Liliane El Hachemi, épouse de Nordine…

 

 

« Un peintre allemand expressionniste »

 

Et comme je lui posais la question : qu’est-ce qu’il faisait aujourd’hui même, s’il était par exemple sorti marcher un peu… Il me dit que non, qu’il avait passé la journée à téléphoner à Alger à la famille et surtout à lire.

Et qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

Un livre d’art sur un peintre et un graveur allemand. En fait je le relis, parce que je l’avais déjà lu il y a longtemps. Je l’ai retrouvé dans ma bibliothèque.

Je lui demande le nom du peintre… Oh mémoire ! Mémoire…

Il me dit d’attendre quelques secondes qu’il aille à la cuisine, parce que c’est dans la cuisine qu’il lit et qu’il a donc laissé le livre…

Je l’entends traverser péniblement les quelques mètres de l’appartement avec quelques quintes de toux… (Nono a 88 ans…)

Voilà me dit-il: il a un nom composé, Karl Schmidt- Rotlouff.

Autoportrait de l’artiste datant de 1910…

  

Je lui demande, lui qui a passé sa vie active à monter des pièces de théâtre (au TNA) et à réaliser des téléfilms et des documentaires (à la RTA), ce qui l’intéresse dans l’œuvre de ce peintre du 20- eme siècle (1884-1976) ?


Les chats, 1913

 

Il me répond, comme à son habitude, en très peu de mots : sa manière de peindre….

Après un moment de silence, il ajoute : aussi bien sûr, le texte qui est écrit sur lui…

Puis après un autre silence, il ajoute : je suis surtout intéressé par les passages concernant la forme et la couleur…

Sea snails- 1953


Les deux femmes- 1914


Autoportrait au cigare- 1919

 

Avec ce portrait peint comme au couteau et qui rappelle les masques africains, je me rappelle alors que Nordine El Hachemi a toujours été un grand fumeur de cigarettes et qu’il l’est resté.

Ça fait 60 ans que je fume !

Ça veut dire en fait qu’il a commencé à fumer bien avant l’indépendance, quand il n'avait 16 ou 17 ans (vers 1956-57) alors qu'il participait à la radio aux ELAK (émissions de langue arabe et kabyle) à la rue Berthezène, tout a coté de la salle Ibn Khaldoun d'aujourd'hui …

 

En tout cas Nono Aidek bessaha ouel hna. Tous mes vœux de bonne santé et de bonne humeur.

A la prochaine.

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

Alger, 28 mai 2026





samedi 16 mai 2026

 


Petites ruelles et grandes avenues de l’histoire :

Messali, il y a plus de cent ans…

 

C’est dans la nuit du 15 au 16 mai 1898 que naissait dans la vieille ville de Tlemcen un garçon nommé Ahmed et qui portera le nom célèbre de Messali Hadj.

Dernier né d’une famille comprenant quatre filles et deux garçons, Messali quitte tôt l’école, à l’âge de 9 ans, pour être apprenti coiffeur, apprenti cordonnier avant d’être placé comme épicier à 10 kms de chez lui… Si sa mère Ftéma décède en 1922, son père « véritable géant mesurant près de deux mètres dix » mourra en 1938 à l’âge de 112 ans ! 


Emigré à Paris en 1923 à l’âge de 25 ans il survit de divers métiers dans une époque de crise profonde où l’émigration algérienne compte plusieurs dizaines de milliers de personnes sous une férule policière qui ne les laissait pas respirer… Messali est successivement ouvrier en usine de textile, puis de métaux ; saisonnier chez un chapelier, livreur d’hôtel, enfin marchand ambulant, « ce qui lui laissait assez de temps libre pour son activité politique » note son biographe Benjamin Stora…


Alors que la guerre du Rif (1921-1927) est en cours, que l’empire ottoman passe du sultanat à la République sous Mustapha Kemal Atatürk, que les effets de la révolution communiste dominent le mouvement ouvrier français, Messali Hadj et un noyau de militants très actifs créent l’association L’Etoile Nord-Africaine dont l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader est le Président d’honneur. 


L’emblème de l’Etoile Nord-Africaine


« Pour la première fois, des colonisés maghrébins, sur le sol même de la métropole, exprimèrent l’aspiration à l’indépendance nationale. » Note le site « Histoire coloniale et post-coloniale » qui présente un article de l’historien Alain Ruscio sur la naissance de l’ENA.


Paris, Rue Daguerre, où se trouve le siège de l’ENA

 

 

Le programme de l’ENA rédigé cette année 1927 et présenté l’année suivante à Bruxelles, exige entre autres :

 

 « L’indépendance de l’Algérie.

Le retrait des troupes françaises d’occupation.

La constitution d’une armée nationale.

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés, respect de la petite et moyenne propriété ; retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.

L’abolition immédiate du code de l’indigénat et des mesures d’exception.

L’amnistie pour les emprisonnés, qu’ils soient en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.

La liberté de presse, d’association, de réunion ; les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie. […] »


Ouvrage de Mahfoud Kaddache, Docteur d’Etat Ès-Lettres

Et de Mohamed Guenanèche ancien militant de l’ENA (dont j’avais connu durant les années 70 le fils Guenanèche et son épouse à « Théâtre et culture », à la rue Mogador à 200 mètres de la Cinémathèque d’Alger, ainsi que Bouzida, Khris, Fellag, Baba Aissa et tant d’autres…)

 

 

Pour repère, il faut savoir qu’à la date de création de l’ENA, Ferhat Abbas, âgé de moins d’un an que Messali, est étudiant en pharmacie à l’université d’Alger et active dans l’Amicale des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN).

A cette date de 1926, Al Anka et Moufdi Zakaria ont respectivement 19 et 18 ans. Ahmed Ben Bella et Mohamed Boudiaf, ont 10 et 7 ans. Mostefa Lacheraf qui sera un proche de Messali au MTLD (issu de l’ENA-PPA) après son retour en 1946 d’Afrique équatoriale, n’avait alors que 9 ans. Abane Ramdane et Mohamed Dib (nés en 1920) n’ont que 6 ans, ; BenM’hidi et Krim Belkacem, trois ans. Ait Ahmed et Amirouche naissent cette année 1926. Quant à Kateb Yacine c’est trois ans plus tard qu’il nait en 1929…

 

Images de l’Algérie coloniale à cette date…


La première est la Place du Gouvernement (plassett el 3oud) à Alger, avec en son centre la statue du duc d’Orléans. Elle est signée du peintre orientaliste Henry Pontoy, et datée (au coin inférieur droit) de 1926. On remarque, agenouillé,  à gauche un cireur ; deux ombres de chômeurs assis sur un banc public, à droite.

 

La seconde est une affiche « carte postale » de l’Administration coloniale, montrant comment les pieds noirs, les colons et « les faux prophètes » entendaient fêter avec un faste rare dans l’histoire « Le Centenaire » pour leur présence éternelle sur le flanc sud de la Méditerranée….



Mémoire (s).

 

A propos de ce pays profond, pays intérieur riche sur le plan agricole et les luttes incessantes des Algériens contre la colonisation, m’est revenu une image que j’avais réalisé en 2015 à Bechloul lors d’un reportage sur une ferme de révolutionnaires à El ‘Ajiba située sur le flanc sud du Djurdjura sur la route qui monte vers les hauts plateaux sétifiens… {https://djelfalger.blogspot.com/2015/12/belkacem-lajiba-enfance-de-et-dans-la.html)

C’est là, à 125 kms d’Alger, que je rencontrais à son domicile Hellal Said un militant actif du Parti du Peuple Algérien (PPA, issu de l’Etoile Nord-Africaine) des années quarante dans cette région. Un homme fier d’avoir appartenu à ce parti d’avant-garde et qui avait gardé des souvenirs vifs et précis, comme si cela se passait encore hier, des luttes des paysans et des villageois, des meetings, des réunions clandestines avec les hauts cadres du parti, de la repressions, des morts, etc. A un moment il se leva, alla chercher un livre et voulu que je le photographie avec, dans sa main droite… Un livre sur Messali Hadj Dirigeant du PPA…


Photo que j’ai prise au début du printemps 2015

 

Le second flash-back était encore plus inattendu pour moi, presque inimaginable.

L’ami Nordine El Hachemi, dramaturge et metteur en scène plusieurs pièces de théâtre au TNA dans les années 70-80 avant de devenir réalisateur à la RTA pour y réaliser « Douéra » et « Ness el fordja » me dit un jour au détour d’un de ses nombreux souvenirs d’enfance de la Casbah qu’il avait rencontré Messali Hadj !

Nordine et son épouse Liliane scénographe qui était alors hospitalisée à Berlin en 2001


« Mon père, qui est mort en 1953, était messaliste, il était militant PPA. Tous les jeudis il m’emmenait avec lui chez Messali à Bouzaréah. Messali était à cette époque en résidence surveillée dans une villa à Bouzaréah. Il n’en sortait pas. Tous les jeudis dans la journée il me montait avec lui. Il discutait avec Messali qui me mettait lui sur ses genoux. Et quand nouds repartions il nous donnait des dattes à emporter, enfin une petite partie des fruits que d’autres militants lui ramenaient. Dans la chambre où il était il y avait un grand tableau photographique de Messali. Je me rappelle que ce tableau fut vendu lors d’un mariage qui eut lieu dans une des rues du côté de la rue Porte neuve. J’ai été à ce mariage avec mon père. Ce tableau y fut vendu. Mon père l’a acheté. Nous l’avons accroché à la maison… »

Messali, années 50

 

« C’était bien avant la guerre de libération ; mais quand il y avait une dénonciation et que la police montait à la Casbah, on cachait ce tableau de Messali. C’était une autre histoire, celle de Mohamed Ficeh, un autre militant connu du PPA-MTLD dont après son arrestation, sa fille, Yasmina, et sa mère sont venus vivre avec nous, avec mon père, ma mère, mon grand frère et ma petite sœur à la rue Marengo. Yasmina était ma sœur de lait. Elle deviendra comédienne beaucoup plus tard au TNA et mourra dans un accident de voiture le 19 juin 1977 à Arzew au retour d’un spectacle que j’avais monté à Oran… » 

Yasmina


« … Pour en revenir à ce tableau de Messali. Avant que la police ne débarque perquisitionner, on cachait le tableau de Messali sous un lit et la mère de Yasmina, que j’appelais yemma Yamina, qui était tout le temps malade, la pauvre, s’étalait dessus pour éloigner les policiers… Puis un jour ce tableau a disparu, parti je ne sais où… C’était l’époque où mon père était vivant… Allah yerhamhoum koulouhoum. »



 

Il y a 128 ans, en ce mai 2026, que naissait Ahmed Ali Messali Hadj.

 

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

16 mai 2026