samedi 15 mars 2025

Ahmed Djellil, star du cyclisme, raconte son enfance dans la guerre…

 

Ahmed Djellil, star du cyclisme,

raconte son enfance dans la guerre…



La dernière neige vue de Makouda…

 

Je suis né en 1944, et c’est là à Makouda que j’ai commencé à prendre conscience de la vie avant d’aller à l’école…. Nos parents habitaient la plaine, mais le centre de Makouda c’est la montagne ; enfant je faisais donc cinq kilomètres à pied pour aller de la maison du grand père où je suis né en bas du village, jusqu’à l’école située sur les hauteurs...

 

Ce n’est que bien après que mon père a construit une maison en haut de Makouda… Avant ce ramadan j’étais là-bas avec ma femme pour lui montrer le chemin quotidien que je faisais qu’il neige ou pas ; et lui montrer aussi le cimetière où sont enterrés mes parents… Notre habillement d’enfant était réduit ; nous n’avions pas de chaussettes mais juste un bout de galette dans la guelmouna du burnous pour la journée… Il n’y avait pas de cantine et parfois il faisait moins 5°… Sur un des chemins de traverse il y avait un endroit où j’enlevais de la craie pour écrire sur l’ardoise. C’était fabuleux : je n’avais que six, sept ans ! Nous montions en groupe de cinq ou six cousins pour passer la journée à l’école. Souvent le soir chacun redescendait seul sans lumière, en traversant le cimetière… 



Makouda de haut en bas, années 50…

 

L’école c’était le savoir et j’y allais avec plaisir. J’étais un bon élève. En plus comme mon père était commerçant en haut de Makouda, c’est moi qui tenais le magasin d’alimentation générale en sortant de l’école. Il allait chercher la marchandise en voiture, et moi j’avais 8 ans. On vendait de tout y compris de la paille, donc calcul mental, prix, poids et tout ! Et le soir, quand la nuit était déjà tombée, je redescendais seul à travers les oliviers et la foret jusqu’à la maison familiale…

 

Un jour sortant de l’école, et comme je courrais très fort j’ai eu un point de côté. J’avais tellement mal je me suis étendu sur un tas de paille séchée qui était sur le bord du chemin, sur le dos…

 

Et là j’entends quelque chose derrière moi… J’ai fermé les yeux… C’était un serpent ! je suis resté immobile. Peur ?  Je ne savais pas ce que c’était la peur…

 

Quand j’y pense maintenant je me dis c’est incroyable ! J’étais petit… J’ai ouvert les yeux et je l’ai vu partir. C’était avant la guerre vers 1952-53. J’ai raconté ça à mes enfants… Mais cette enfance belle n’était pas facile. C’était même terrible !..



Assis au pied d’un olivier plus que centenaire

 près du cimetière des parents, Ahmed Djellil se souvient…  

 

Un directeur d’école nommé Christian Buono

Le Directeur de l’école était le beau-frère de Maurice Audin. Cet homme, Christian Buono, était marié avec la sœur de Maurice Audin, Charlye Audin. Leur fille s’appelait Geneviève… Il était directeur et il donnait aussi des cours, mais moi je ne l’ai pas eu comme enseignant. C’est un autre français qui me donnait des cours, mais il me connaissait et connaissait mon père. Il avait le même âge que mon père, la quarantaine comme ça. Il portait des lunettes ; il n’était pas grand de taille. Il était alerte, vif… Bien habillé, simplement. Net !



Christian Buono.


70 ans après, Ahmed Djellil devant le portail d’école de son enfance

 

Je me rappelle bien de lui parce qu’il est venu me voir après l’indépendance, en 1964, quand j’étais devenu une star du cyclisme. J’avais gagné le Grand Prix de l’indépendance en 1963 en tant qu’espoir sur le parcours Alger-Tizi Ouzou et retour. C’était après les attentats de l’OAS… J’avais 18 ans… Un agent des PTT gagnait moins de 300 DA…

J’étais en 4ème catégorie espoir et j’ai dépassé les séniors de haut niveau en arrivant 1er de toutes catégories à Montserrat Orangina à Birmandraes ! J’avais gagné la belle somme de 3750 francs ! C’était dans tous les journaux et ça m’a ouvert la porte de la sélection nationale avec les Zaaf, Hamza, El Baragui, Mahieddine et bien d’autres… Mon père qui ne savait pas que je faisais du cyclisme était à l’arrivée. Quand il a vu que c’était moi le premier, il n’en revenait pas !

 

Le cyclisme était très populaire en Algérie, et certainement informé de ma victoire par les journaux, Christian Buono a cherché à me retrouver et il a fini par venir jusque chez moi à la maison à Alger. Il connaissait bien mon père. Il connaissait un peu notre passé de guerre à Makouda, aussi il était fier et fou de joie… Il m’a dit : Ah, mon petit Louison ! par rapport à Louison Bobet qui avait gagné trois fois le tour de France entre 1953 et 1955… Je lui ai répondu en souriant : Ecoutez monsieur, je ne suis pas Louison Bobet, je ne suis que Djellil de Makouda.


Le jeune Djellil devenu champion cycliste !

Ce qui est fantastique c’est que Christian Buono qui savait que j’étais blessé a tenu à venir soutenir ensuite à l’entrainement quand la sélection nationale préparait les jeux africains pour le mois de juillet 1965 où je me suis classé 4ème … Avant, en mai 1965, j’ai été sélectionné pour la Course de la Paix, une course de 15 jours à travers la RDA, la Tchécoslovaquie et la Pologne. En passant dans chaque ville, personne ne travaillait, c’était la fête ! C’était le top des tops et j’étais l’un des meilleurs coureurs africains là-dedans. C’était fantastique ! Une course mondialement connue ; malheureusement, un jour de chaleur torride dans les hauts Tatra, montagnes entre la Pologne et la Slovaquie, alors que ça roulait à 60 à l’heure j’ai fait une chute, je me suis cassé la clavicule en tombant sur le pavé et je me suis retrouvé à l’hôpital …


Le début de la révolution algérienne

Un matin de 54-55 un convoi militaire français devait déboucher dans la montée juste après le tournant à quelques dizaines de mètres de la maison de mon grand-père… C’était la guerre. Devant chez nous, il y avait un grand arbre…

Quelques moudjahidine ont vite installé haut un fusil mitrailleur 24 et attendaient… Sur la première jeep qui est apparue au tournant ils ont tiré tuant les soldats et ils ont décroché… Ça a été terrible pour les habitants de la zone pendant toute la journée et après…

 

Ça me rappelle une autre image un an après : on ramenait les corps de quatre jeunes soldats français partis en opération et tués dans une embuscade sur une route par les moudjahidine dans les environs de Makouda. Je les connaissais…Un soldat devant le magasin par rage me donne une gifle si forte qu’il m’a fait tomber à terre ! Je me dis aujourd’hui encore : si j’avais une arme je ne sais pas ce que j’aurais fait ! Ce jour-là, j’avais une haine des français ; j’avais 11 ans… Je me rappelle que même le chien de la maison n’aimait pas les français. C’était un chien méchant.

C’était d’autant plus humiliant qu’on avait un proche parent revenu de la guerre d’Allemagne avec un bras complètement disloqué qu’il n’utilisait plus. On m’avait raconté qu’à son retour il avait dormi 15 jours d’affilée pour récupérer…


Ahmed Djellil debout près de ce qui fut l’épicerie générale, 

qui allait être occupée par l’armée française, 

avec au-dessus l’étage d’habitation familiale.


Vue de l’autre côté de la rue, vers le sud-ouest

 

 Un autre souvenir juste en face du magasin de mon père : j’assiste au premier attentat ! Un résistant tire avec un vieux pistolet sur le garde champêtre qui tombe avec son sang qui coule.  L’autre l’achève à coups de crosse. Je regardais… Puis il s’enfuit ! Les militaires français arrivent. Il n’y avait plus personne que mon père, mon oncle et moi … Je me rappelle même du nom de la victime, Kaci Moudèche, un voisin que je connaissais, qui était du côté français et qui étais jaloux parce que mon père avait un commerce et le soupçonnait de travailler avec le FLN. C’est que mon père avait milité au Parti du Peuple Algérien (PPA), mais à l’époque je ne savais pas moi-même ce que c’était ; ce n’est qu’après l’indépendance que j’ai compris…

 

Fin 56 mon père est arrêté. Il est resté prisonnier trois mois dans une cave à fumier ; c’était celle d’une vieille maison en face qui faisait office de prison. Cette maison appartenait à un moudjahed, l’armée française l’a occupée. Arezki mon père était donc prisonnier en face de notre propre maison…  


Une des rares photos d’Arezki, tête nue, avec un parent.

En France, avant la guerre de libération nationale

 

Le drame s’amplifie avec la tragédie du grand père…

 

Il s’appelait Ahmed, comme moi, et avait une grande personnalité allah yerhmou. J’étais son petit enfant préféré. Comme il avait des biens, il avait engagé un enseignant d’arabe spécialement pour moi, deux de mes cousins et mon jeune oncle Lounès qui est mort au maquis pour nous donner des cours à la maison. Lounès était un vrai arabisant à l’époque. Mon grand-père voulait qu’on soit bien instruits. L’enseignant habitait avec nous. Je me rappelle il lisait régulièrement le journal Le Monde et il a fait le pèlerinage au lieux saints vers 1948. C’était un monsieur pieux qui dés cinq heures du matin était dans les champs pour travailler. La foi était une relation entre lui et son Créateur…

Le grand père Ahmed à droite  et son fils Lounès en médaillon


Milieu de l’année 1957, dès la libération conditionnelle de mon père, un matin dès la fin du couvre-feu, mon père, ma mère, moi et mes deux sœurs avons embarqués dans la camionnette 203, bâche rabattue et nous avons fui Makouda pour aller d’une seule traite nous installer à Tipasa… La guerre devait se poursuivre au village, dans les villages alentours, dans toute la région par des bombardements au napalm, l’Opération Jumelles en Kabylie… La France faisant pire que les nazis.

 

Pour en revenir à notre famille, je vais dire les choses rapidement. Lounès, le fils de mon grand-père qui portait un béret basque, avait fini par tuer en 1960 un maquisard qui avait été retourné et mis au service de l’armée française à Makouda.

Il avait été contacté par les frères du maquis pour cette mission. Cette mission était possible parce que le commandement français avait obligé Lounés à une demie journée de corvée à la caserne (c’est-à-dire dans notre propre maison) et une demie journée libre pour lui…

Vivant avec la soldatesque française, Lounès avait réussi à endormir la vigilance du traitre dont les délations provoquaient carnage sur carnage. Un jour de ramadan Lounès a demandé au traitre de l’aider à transporter un madrier. Il était midi et les soldats étaient occupés à bouffer.. Quand le traitre s’est baissé, Lounès a sorti son pistolet de sous le béret et l’a tué sur le coup …

En athlète, il a réussi sauter derrière la maison et les barbelés, puis il est allé rejoindre le maquis par la plaine…

 Dans la maison du grand père en bas de Makouda, on ne savait rien… Quand le grand père El Hadj Ahmed est monté vers notre maison paternelle, les soldats l’ont encerclé avec trois membres de notre famille. Les soldats leur ont donné des pioches et leur ont ordonné de creuser une tombe. Devant la maison paternelle… Ils les ont assassinés tous les quatre et les ont poussés dans le même trou... A plus de 80ans je ne peux que murmurer QUELLE CIVILISATION !



Ahmed Djellil médite auprès des tombes de son grand père et de son père,

au cimetière familial de Makouda dominant la plaine.

 

 

 

Après l’indépendance, le grand père et les trois membres de la famille ont été à nouveau enterrés dans le cimetière familial chacun dans une tombe.

 

Lounés lui est tombé au champ d’honneur, au maquis. La ville de Makouda a baptisé de son nom une des écoles primaires à l’entrée de la ville.





Abderrahmane Djelfaoui

SEBALA (Draria)  – MAKOUDA – DRARIA

14 et 15 mars 2025


dimanche 9 mars 2025

NABDH EL-HOUROUF LE POULS DES LETTRES

 



NABDH EL-HOUROUF

LE POULS DES LETTRES


Galerie HALLA – Alger

Du 8 mars au 10 avril 2025



L’exposition invite les publics à visiter près d’une cinquantaine d’œuvres de calligraphes algériens contemporains dont le vernissage (est-ce un hasard ?..) s’est tenu fin de la première semaine de ramadhan et dans la soirée de la journée même du 8 mars…

Y sont exposés une douzaine de calligraphes femmes et hommes qui vivent et travaillent à Alger, au Mzab, à Mostaganem, Souk Ahrass et même au moyen orient…

 C’est pourquoi le titre de l’exposition (« Le pouls des lettres ») indique bien l’importance donnée à une tendance contemporaine de la calligraphie arabe dans notre pays ; celle d’un art vivant, un art contemporain en relation avec les acquis universels de notre temps.

 La seule critique que l’on peut faire d’entrée de jeu est que cette exposition n’a pas de catalogue. Elle en manque cruellement. Le catalogue aurait été « le cœur » battant de ce « pouls des lettres » par la traçabilité d’une bonne présentation biographique, historique et culturelle de tous les croisements réels (humains, thématique, graphique, technique des matériaux utilisés, etc) de ce noble courant de l’art du 21 -ème siècle.

 Nous exposons ici rapidement quelques-unes de ces œuvres et incitons nos lecteurs à aller visiter, goûter et méditer d’eux-mêmes la fluidité de cet art à la belle galerie Halla. 


CHERIFI MOHAMED. 





Doyen de l’art de la calligraphie dans notre pays (créateur par ailleurs de nombreux billets de banque, de pièces de monnaie, etc), les mots qui me viennent immédiatement à l’esprit face à cette œuvre photographiée sont : la clarté, le mouvement d’ailes des lettres et l’aura de spiritualité qui poursuit une longue et riche tradition millénaire de la calligraphie arabe.

 

BOUMALA ABDELKADER



Magnifique et rigoureuse calligraphie d’un texte du poète et artiste visuel libanais Gibran Khalil Gibran (1883-1931) dont l’œuvre mondialement célèbre est « Le Prophète ».


Un vrai « pouls des lettres » dans sa splendeur avec comme première phrase de ce tableau: « oualoun li-oumatîn takthourou fiha el-madhahibou oua et-tâouaïfou oua takhlou min ed-dîn… »

 

BEHIRI MOHAMED




Avec ces deux calligraphies, 

BEHIRI Mohamed obtient à Istamboul le 2 -ème Prix du Jaly Thoulouth



Illumination :


بسم الله الرحمن الرحيم
{وَٱتَّبِعْ مَا يُوحَىٰٓ إِلَيْكَ وَٱصْبِرْ حَتَّىٰ يَحْكُمَ ٱللَّهُ وَهُوَ خَيْرُ ٱلْحَٰكِمِينَ}
سورة يونس، 109

 

Né en 1959 à Maghnia, il commence ses études d'art à Oran puis les finit à l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger (1980).  Il part ensuite à Istamboul où il réalise un magister en arts islamiques. Il est second lauréat pour le Jaly Thoulouth. 

Il quitte la Turquie pour les Emirats arabes unis où il enseigne durant une dizaine d’années avant d’aller participer à la création de l’Ecole de la miniature en Jordanie… 

Ce grand calligraphe qui vit et travaille aujourd’hui à Tlemcen est , après Chérifi Mohamed, le second à être titulaire d’un doctorat sur l’art de la calligraphie.


 DJAMAI REDHA



Quelle gesse est dite ici par un jeune artiste plasticien et calligraphe né à Tebessa, Maitre de conférences à l’université de Mostaganem et également doctorant en philosophie à Alexandrie, en Egypte ?..

Face à cette étonnante toile d’un réalisme situé au milieu de deux mondes (avec sa semblance de deux morceaux de scotch…) je ressens la réflexion d’un message, celui d’une écriture de l’écriture… Un palimpseste.

 

BOUTHLIDJA MOHAMED


                                                                               Dimensions : 62 cm x 93 cm

 

Calligraphie de lettres solaires donnant l’impression d’un tissage de laine ! Tissage berbère. Le support est une mince feuille de bois…

Après des études aux beaux-arts d’Alger, puis de Paris, il a étudié près de cinq ans à l’Ecole de la calligraphie du Caire d’où il sort classé 2ème de sa promotion (en 1977) des toutes les écoles de calligraphie d’Egypte.

Il vit et travaille à Souk Ahras, où il a son atelier et a ouvert une galerie d’art.

 

ZAROUR ZHAREDDINE

Dimensions : 45 cm x 45 cm - Matériau : Verre sablé


Voilà des yeux de lettres superposées et en relief qui nous ouvre, comme en un moment musical, un monde nageant en osmose avec un autre monde.

Zaarour, issu de l’ESBA d’Alger où il avait Abdelkader Boumala pour professeur, est un artiste spécialisé dans la réalisation sur verre de cadeaux d’entreprises ou personnalisés ainsi que dans les projets de décoration hôtelière en intérieur..

Il vit et travaille à Alger et au Qatar.

  


KEZAS YASMINE

Dimension :105 cm x 85 cm



Ce détail de la composition de Kezas Yasmine me donne une sensation inédite, celle d’une  calligraphie bijoutière…



KAS ASSIA


Dimensions : 11 cm x 11 cm

  

Ne ressemble-t-il pas à un  oiseau nageur, un oiseau émérite du sens des lettres?..

  



KHEITAR OMAR

Dimensions : 40 cm x 28 cm

 

 

Tension et perplexité dans la recomposition des lettres malgré l’origine éparse de leurs strates culturelles…

Comme si les éclats de l’abstraction et ceux du réalisme voulaient se rassembler dans l’harmonie en une feuille unique. Lecture une à voix multiples…

 


LAOUISSI RAMISSA



Dimensions : 49 cm x 64 cm



Dimensions : 49 cm x 64 cm

 

Seul émane le son or de LUI… 

Il ne nous suffit que d’ouvrir doucement les portes du silence et de l'intention bonne… 

 

Avec nos remerciements quant à l’initiative de la Direction et du Gérant de la Galerie ainsi qu’aux calligraphes qui entonnent pour nous ces chants aux « pouls de leurs lettres » . Plus qu’une simple visite, cette exposition peut devenir par la richesse des émotions, des réflexions et de l’envolée de notre imagination par la méditation un vrai voyage. Une découverte inattendue.

 






 


Texte et photographies :

Abderrahmane DJELFAOUI

La 1ere et dernière photographies sont de:

Chafika Aitoudia


Douéra

9 Mars 2025





 




lundi 3 mars 2025

PREMIERE MÉDAILLE ALGÉRIENNE EN OR DE 24 CARATS

 



PREMIERE 

MÉDAILLE ALGÉRIENNE 

EN OR DE 24 CARATS



En rappelant la réalisation de cette médaille en 1968, nous voulons rendre un modeste hommage à un artiste exceptionnel : un dessinateur, peintre, sculpteur, architecte, rénovateur d’édifices historiques ; mais aussi enseignant de longues années durant à l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger, et « artiste du feu » en tant que céramiste et émailleur sur cuivre…



Mustapha Adane dessinant dans son salon

Photographie Abderrahmane Djelfaoui

 

La Foire internationale d’Alger, plus précisément son DG d’alors Mohamed Ferrah lui commande une médaille en prévision de la 5-ème FIA devant se tenir à l’été 1968. Soit une année avant la célèbre manifestation internationale du PANAF tenue à Alger en 1969..

L’artiste, à cette époque est professeur aux Beaux-arts et Président de l’Union nationale des artistes peintres (UNAP), commence évidemment par dessiner au crayon les esquisses de ce que pourrait être les caractéristiques essentielles de l’image de cette médaille ; ses traits simples……

Adane pense que ce qui peut « imager » avec bonheur la tenue d’une manifestation économique de plusieurs nations à Alger est justement de prendre un des plus anciens édifices de la capitale, la mosquée de Djamaâ el kbir édifiée au XI -ème siècle, aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO en 1992…

« Les populations de notre pays étant plus que majoritairement musulmanes, j’ai en conséquence pris un détail de la première mosquée du pays, c’est-à-dire la grande entrée de la mosquée de Djamâ el Kbir à travers laquelle on voit la fontaine de granit noire...



Photographie Abderrahmane Djelfaoui

 

« J’ai gravé au bas de la médaille sur l’une des colonnes les armoiries de la ville d’Alger qui est le « centre » de l’Algérie, sa capitale. Tout cela est composé de façon claire et simple afin de symboliser l’Algérie par sa spiritualité et par le blason de sa capitale dans l’avers… 

« L’arc architectural de la grande porte est un arc brisé en haut, c’est à dire que c’est un type d’arc destiné à renforcer l’architecture. Comme la frappe de la monnaie cette construction est un miroir des idées, de la volonté et du mode de vie d’une société ; elles sont à cette époque l’indice d’un destin social commun vécu à travers la religion dont un des points d’orgue est l’arabesque… »

 

UNE HISTOIRE DE LA CITÉ CROISÉE A L’HISTOIRE FAMILIALE



Vue de la mosquée dans l’ancienne rue de la Marine, fin du 19 eme siècle.

 

Ce choix est d’autant plus justifié, me dit Mustapha Adane, que « le trait principal de l’architecture au XI -ème siècle qui vient autant de l’Espagne andalouse que de l’art roman d’Europe (qui s’est nourri de l’art musulman) c’est l’arc…

« Cette caractéristique (comme l’écriture koufie de la même époque) indique de façon très synthétique un art et un style qui ont notablement enrichi la civilisation méditerranéenne. » 

Pour mémoire : Djamâa el Kbir est l’une des premières mosquées de notre patrimoine et de l’histoire de l’islam en Algérie datant de l’an 1097. Elle a subi d’importants dégâts entre autres à la suite du bombardement d’Alger par la marine du royaume de France à la fin du 17 -ème siècle puis le bombardement de la même cité par Lord Exmouth en 1817…

L’inspiration de l’artiste n’est pas seulement d’ordre historique, elle puise aussi aux racines de l’enfance de Mustapha Adane qui se souvient que son oncle paternel Belkacem montait souvent à pied au haut du minaret de la mosquée faire à voix nue l’appel à la prière du fadjr quand l’imam de la mosquée n’était pas là… « Mon père, lui, faisait toujours sa prière dans cette mosquée. C’était obligatoire !... »

Cet extraordinaire édifice religieux est donc non seulement une vague de psalmodies inoubliables mais une géographie évidente (de la place du Gouvernement, de Djamaa Jdid, Djamaa Ketchaoua, Djamaa Betchine…) de l’enfant de la basse Casbah, né et scolarisé à la Casbah durant les années 30 du 20ème siècle.

« … La mosquée de Djamaâ el kbir m’impressionnait depuis mon enfance, vu que qu’un commerce et un salon de coiffure de mon père se trouvaient à côté de ses murs dans une rue perpendiculaire. Enfant de cinq-six ans je faisais souvent la navette entre notre maison près de Ketchaoua et les commerces de mon père où ma mère m’envoyait pour une course ou une autre … »

Ajoutons que juste au bout de cette rue perpendiculaire, sous les arcades et face à la mer se trouve le célèbre « Kahouet Et-Tlemçani » qui nécessiterait à lui seul une série de films documentaires et de livres mémoires…

  

 LA PREMIERE MÉDAILLE ALGERIENNE FRAPPÉE A BARCELONE




Diamètre :90 mm pour les pièces en or

70 mm en argent et en bronze

Photo : Abd. Djelfaoui

 

 

Le revers de cette médaille indique l’intitulé et l’ampleur de la manifestation ainsi que sa date dans une écriture droite, immédiatement lisible. L’ensemble de la composition, équilibrée dans la circonférence, intègre la symbolique de la planète rayée par ses fuseaux horaires à quoi s’ajoute le sigle de la foire d’alors qui n’est pas le logo de Mustapha Adane…

 

« Après l’avoir dessinée et en avoir fait moi-même la matrice, la médaille fut frappée de l’autre côté de la Méditerranée dans un atelier de médailleurs espagnol à Barcelone, un atelier spécialisé depuis 1860 du nom de VALLMITJANA et qui avait assuré la frappe de médailles dessinées par Picasso ».

« Ainsi mes tous premiers contacts avec les responsables de la Foire internationale d’Alger dès 1968 m’ont permis cette année-là de réaliser la première médaille algérienne, un méplat. C’était ce qu’on appelle une médaille vermeille, c’est-à-dire en or de 24 carats sur un support en argent pur... »


Au vu de la médaille achevée, Mohamed Farrah, le DG de la Foire demande à l’artiste de concevoir un autre sigle… « J’ai donc fait un autre logo qui existe jusqu’à aujourd’hui : une simple hélice qui tourne, comme tournent les expositions de la Foire… »




Le logo de la FIA dessiné par Mustapha Adane.

Comme le dit et le répète Mustapha Adane, à ses étudiants comme dans ses déclarations :

« le dessin est le fondement de la créativité dans tous les arts plastiques ».

 


« Cette médaille a été ensuite offerte dans toutes les règles de l’art aux représentants des pays venus participer à la Foire Internationale d’Alger ; elle a été également offerte aux responsables des organisations économiques existantes ou naissantes de notre pays. Au total c’était une centaine de médailles qui étaient offertes, ce qui était alors une performance…

« Mohamed Farrah étant un responsable pragmatique n’oubliait pas d’envoyer la médaille au dépôt légal de la Bibliothèque nationale dont le directeur était Mahmoud Bouayed, tout comme vers le secrétariat de l’union des écrivains algériens, et d’autres… »

Ceci étant, la première médaille algérienne ne sera pas la dernière pour Mustapha Adane qui entre dans sa 92 -ème année de vie. Il a en effet réalisé près d’une vingtaine de médailles d’art (du PANAF de 1969 à l’ouverture du métro d’Alger) au cours de sa longue carrière artistique de plus de 60 ans !

 

 

Abderrahmane Djelfaoui

03 mars 2025

 

mardi 25 février 2025

LE PARADOXE DE L’ÂME AUX CIGOGNES

 



LE PARADOXE DE L’ÂME AUX CIGOGNES



Poème à la mémoire de Saida

 

(Après avoir traversé montagnes, tunnels et hautes terres, nous sommes arrivés presque en fin d’après-midi à la cérémonie familiale de recueillement pour la mémoire de Saida décédée la veille. 

Une lumière douce illuminait les arbres dénudés qui nous paraissaient dormants alors qu’ils n’étaient que profondément songeurs dans leurs troncs…)




D’un seul coup de cœur le mystère de la mort

A envolé l’âme de Saida dans son ultime prière du soir

 

Le couloir qui mène de la rue aux courettes de la maison

En est bouche bée de peine

D’interrogation

Comme les vieilles chambres des parents

 

 

(Dès notre stationnement à une dizaine de mètres de la maison, je suis étonné de voir sur le parebrise d’une voiture une grande plume …

En la caressant doucement du doigt je me rends compte que c’est une plume de cigogne tombée du toit d’un haut édifice désaffecté où un couple de cigognes finit de construire son nid brindille à brindille…)

 






Les cigognes ont-elles cette nuit

Entendu haut

Le bruissement de cette soie-mystère

Du grand départ

Dont les papillons possèdent seuls

Le secret des origines 

Au bout

De leurs ailes ?..



 

D’où venez-vous cigognes

Vous qui faites planer le printemps

A la plénitude d’aile

De nos drames ?

 

D’où venez-vous

O plumage pacifique de nos rêves ?




(Pour toute réponse une cigogne claquette.

Bientôt en écho une autre lui répond en vol…

 

Le souvenir me revient alors du flanc sud de la montagne que nous avons longer longtemps en venant…

 

Montagne enneigée à ses sommets. Avec au-delà de ses crètes des villages invisibles dont l’un où vivaient les parents et ancêtres de Saida.

Village de pierres et d’arbres où son âme avait déjà été bercé du son des sources et des passereaux.

 

Cette si haute montagne que les grandes cigognes voyageuses avaient elles-mêmes traversé ces derniers jours au cap de leur long bec rouge.

 

Quel croisement d’époques et de saisons naissantes et mourantes !

 

Ce printemps que l’âme des cigognes annonce.)




 


©Texte et photographies Abderrahmane Djelfaoui

24 février 2025