jeudi 3 décembre 2015

La mouette rouge




à quoi sert la poésie
sinon à la mouette solitaire
sur terrasse herbeuse
ensoleillée de vent
là où couve
à l'envol mois des fous
un avenir de plumes au ciel


(extrait de "ô ville de cent lieues, ville noire" - Alger - 2008)

vendredi 27 novembre 2015

HOLLYWOOD POUVAIT-IL ETRE UN PARADIS ?

Connaissez-vous David Niven ?... Je vous vois pris (e) d’un instant de suspension … Non, il n’a pas été Premier Ministre ou ministre à une quelconque époque de la Grande Bretagne, comme son nom semble le laisser croire.  Homme politique, il aurait été à coté de la plaque, malgré son humour et son talent.  En fait, la raison du no man’s land politique du citoyen britannique David Niven est qu’il a émigré de l’Empire de la Couronne pour aller chercher, jeune,  subsistance, là-bas, outre Atlantique. … La misère de la vie le mènera plus loin encore vers l’ouest, à Hollywood. (Il ne fallait pas moins de dix jours de conduite rapide par route, ou deux jours et deux nuits en train, pour de la cote Est atteindre Los Angeles-Hollywood…) Niven y deviendra célèbre auprès de Gary Cooper ou de Deborah Kerr, après avoir bien entendu fait tous les petits boulots ingrats qu’on peut imaginer et d’abord celui de mousse à tout faire sur les yachts de richissimes vedettes hollywoodiennes…

Décédé à 73 ans en Suisse, il laisse en plus de ses films un savoureux gros livre de mémoires, finement construit et écrit : « Etoiles filantes : les dieux et les déesses d’Hollywood  vus par Davis Niven »…


Mais comment diable le livre de ce sacré zyeux-bleus me serait-il tombé entre les mains, si chacun de vous en son âme et conscience ne se souvient nullement avoir vu la couleur de sa jaquette dans les librairies d’Alger, de Tiaret et encore moins celle de Annaba ?...
Réponse simple à une question « simple » : c’est un ami qui me l’a prêté dernièrement. Il est vrai que l’état du livre avait du connaitre de nombreuses avanies  au point que j’ai lifté  l’image de sa couverture. Mais il est toujours (magnifiquement) à lire. L’ami en question l’a un jour récupéré par hasard dans le réseau (mystérieux) d’un marché aux vieux livres usés et autres objets hétéroclites. Et savez vous où ?..  A Douéra, une ville à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau à l’ouest d’Alger. Une ville où il n’y a bien entendu pas de salle de cinéma qui fonctionne comme il en est toujours de quelques centaines d’autres villes du pays…. J’ai même senti que, cet ami aurait aimé qu’on débatte tous deux de ce livre (dans la belle tradition de la cinémathèque et des ciné-clubs des années 70), un livre où l’on apprend que l’un des fondateurs d’Hollywood est le légendaire Cecil B. de Mille, futur réalisateur de « Les dix commandements »… L’ami – je vous le révèle- étant un photographe et un praticien des salles obscures qui a eu le privilège et le mérite d’être le premier assistant opérateur de Gillo Pontécorvo sur « La bataille d’Alger ». Ali Marok, qui aime autant les livres que les juxebox des années 50 dont il possède d’ailleurs un bel exemplaire de collection…

Ecole coloniale de filles de Douéra à l’époque héroïque du canotier….


L’ART DU CONTEUR

Vous le savez : il est fréquent de nos jours qu’on trouve sur le mur FB de nos internautes algériens d’ici , de France ou d’ailleurs très lointains des post sur « Boogie », de Lauren Bacall, Charlot-Chaplin, Marlene Dietrich, Jerry Lewis ou Clarck Gable en noir et blanc ou même en couleurs…. Eh bien, ces stars qui ont été portées au firmament de la célébrité étaient toutes des connaissances proches, des amies de David Niven. Et tout le charme du livre c’est qu’il nous les restitue mieux que ne le ferait un historien, peut être même mieux que ne le ferait n’importe quel film…
D’Eroll Flynn, grand coureur devant l’Eternel (et tète d’affiche de films tels « Les aventures de Robin des bois », « La charge fantastique », etc, etc), l’auteur rapporte ce dialogue entre eux :
« -(David Niven) : il parait que tu as encore deux procés sur les reins et tous tes problèmes fiscaux habituels, mais ça n’a pas l’air de te tracasser – comment fais-tu ?
-(Eroll Flynn) : J’ai découvert un livre passionnant que je lis tout le temps – il est plein de choses formidables.
Je le regardais d’un air interrogateur.
-Je veux bien te dire ce que c’est, mon vieux, mais je te préviens que, si tu ris, je te casse la gueule.
-Promis
-C’est la Bible, dit Flynn ». (page 139).

Amis à la vie et à l'écran, David Niven et Errol Flynn 
sont réunis dans un "film de guerre" exemplaire « La patrouille de l’aube » (1938)

A propos d’une grande actrice du cinéma et pas n’importe laquelle, Niven écrit page 186 :
« Robert Taylor, qui joua aux coté de Garbo dans « Le roman de Marguerite Gauthier, me dit qu’il avait trouvé cette expérience fascinante et tout à fait satisfaisante hormis l’obsession de sa partenaire…
‘Elle jouait, avec moi, des scènes d’amour et de mort, vêtue de ravissantes crinolines mais, pendant ce temps là, je SAVAIS qu’elle portait, sous sa robe, une vieille paire de pantoufles immonde »….

Robert Taylor et Greta Garbo, dans « Camille » de Georges Cukor, 1936

Juste une petite digression. Un an avant la sortie de ce film adapté de l’œuvre d’Alexandre Dumas (qui voulait dresser une fresque du Paris mondain du milieu du 19eme siècle), un de nos compatriotes faisait un séjour  remarqué dans la première ville de vie américaine de Niven, Chicago. Mostefa Bendebagh, casbadji de père en fils, miniaturiste et peintre de meubles de bois traditionnels y faisait un séjour professionnel de plusieurs mois. Sa manière de passer le temps et de gagner des dollars était vraiment cinématographique. Car que faire pendant de longs mois à Chicago à l’époque d’Al Capone et de la prohibition? Imaginez que passant un jour devant une usine d’assiettes, Mostefa Bendebagh (qui avait 29 ans- l’âge de David Niven à quatre ans prés), voit devant l’entrée une masse de ces assiettes mal finies jetées au rebus. Il s’informe et obtient l’autorisation d’en prendre autant qu’il veut. Alors, chaque matin Mostefa passant devant l’usine en prend un plein carton. Arrivé à la Foire où il tient un petit stand sur l’artisanat islamique algérien, il se met, toute la journée, à peindre le fond de chaque assiette d’une fleur et d’y ajouter « Souvenir d’Alger », puis de les mettre en vente. Succès inattendu. Ali Marok à qui Bendebagh avait rapporté cette anecdote ajoutait : «  Et je rentrais chaque soir à mon hôtel les poches pleines à craquer de dollars » !....

Edward G Robinson incarnant Al Capone à l’écran….


Pépé le Moko : un caïd parisien qui se cache dans la Casbah d’Alger

A Alger, 1937 c’est la grande année du théâtre algérien naissant avec Mahieddine Bachtarzi, Rachid Ksentini et Allalou, alors que le film français « Pépé le Moko », supposé être tourné à la Casbah et agrémenté d’une musique de Iguerbouchène sortait sur les écrans avec « la gueule  d’ange » de Jean Gabin… Mais ça c’est encore une autre histoire…

D’HOLLYWOOD A LA STEPPE….

Quand je préparais cet article, j’eus l’occasion au passage d’en parler à une amie  internaute de la haute steppe. Nora, a tout de suite eue le nom de Clint Eastwood à la bouche, un acteur né en Californie mais qui doit sa célébrité au réalisateur italien Sergio Leone…  Hollywood-Eastwood, un joli doublet bien sifflant… Mais, mieux qu’Hollywood et sa vedette adulée dans le rôle des l’inspecteur Harry, l’amie qui fut longuement enseignante de collège à Djelfa, se rappelle soudain, par flashs, de son cinoche d’enfance et les raconte…. Je ne peux résister à l’envie de vous faire partager la petite saveur de ce récit épique et romantique…
« Petite a l école primaire nous avions une projection tous les mois ... Ca me rappelles 3ammi Taha qui ramassait les quatre dourou- quatre fois cinq francs de l’époque… Mais les bons élèves ne payaient pas les quatre dourou.
La projection se faisait dans la cantine ... Il y avait de la bonne nourriture pour les petits en ces années 65-70… Le premier souvenir qui me revient est celui  du filet de lumière qui passait par dessus nos petites têtes ... Le bruit de l’appareil de projection et nos cris d’impatience au moment de remettre une autre bobine, parce qu’il n’y avait qu’un seul projecteur….Les petits se mettaient alors à crier. L’impatience des garçons était plus vive que celle des petites filles, bien sur. Surtout quand il y avait des censures de baisers et d’autres… Alors, oui, les garçons forcément ils affichaient leur colère. Mais nous les filles nous étions heureuses de pouvoir assister à ce double spectacle. Nous étions nous les filles très bien protégées ... Mais sans violence. Nous avions les premières places. Peu nombreuses mais choyées ... Il y avait aussi en ville  le cinéma Jacob remplacé aujourd’hui par El Kawakib (Les Astres).Mais pas pour les filles celui là... Les plus chanceuses se faisaient raconter le film hebdomadaire qui arrivait par le train dans un sac spécial en toile grise par leurs aînés ou cadets. L’alerte et jeune 3ameur venait une fois par semaine rendre le film projeté et récupérer le nouveau ...Ce gros sac gris de film que je surveillais de notre balcon a la gare m intriguait toujours ; aventures non connues…. Il y a de ça près de 50 piges, 50 ans… On appelait et interpellait le héros du film : "etfoul" et c était clair qu’il était toujours vainqueur même si nous tremblions pour lui. Spartacus,  Le fils de Spartacus, Zorro, les westerns ... Ga3 fihoum tefoul qu’on aidait par nos cris pour l’avertir que l’ennemi était derrière lui…. Et quelle fierté affichaient les garçons d’avoir sauvé le héros… C’est très loin mais mes genoux en frémissent encore … d’âge. Hhhhhhh »

La vielle gare à voie étroite de Djelfa ; comme au Far West…

Le cinéma Jacob de Djelfa selon une carte postale

LUXE, FUREUR ET VOLUPTE…

Aujourd’hui nos enfants ne connaissent plus ce plaisir, cette passion, et ne la connaitront peut etre jamais à moins que (pour certains) en vacances en Tunisie, ils n’aillent voir ce qui se passe dans une salle obscure….
Mais revenons à David Niven qui écrit page 105: « En dehors de Fitzgerald, les écrivains américains qui passèrent à Hollywood du temps où j’y vivais, furent, entre autres, Hemingway, Thorton Wilder, Zane Grey, Robert Sherwood, John Steinbeck, Irving stone, Raymond Chandler , Georges Kaufman, Moss Hart, Lillian Hellman, John O’Hara, Irwin Shaw, S.N. Behrman, Elmer Rice et Paul Galico. Le contingent britannique comprenait à lui seul des noms aussi célébres que Maugham, H.G. Wells, P.G. Wodehouse, Hugh Walpole, J.B. Priestley, Graham Green, R.C. Sherriff, Christopher %Isherwood, Eric Ambler et Frederic Lonsdale.
« C’était la plus vaste assemblée d’éclat littéraire qu’on eut jamais vue, mais la production de ces cerveaux, lumineux fut à tel point édulcorée, gâchée, filtrée par les producteurs mégalomanes, que seule une portion tragiquement infime parvint jusqu’à l’écran. Les écrivains, pour la plupart, mirent leur orgueil dans leur poche et encaissèrent les coups ».
F. Scott Fitzgerald, auteur du célèbre roman « Gatsby le magnifique » (1925), qui avait partagé un petit appart avec David Niven, mourra dans la misère à Hollywood laissant derrière le manuscrit de « Tendre est la nuit » et un roman inachevé « Le dernier nabab »…

Scott Fitzgerald avec Hemingway auteur de « L’adieu aux armes » (1927)

Le cinéma ce ne sont donc pas uniquement des images et des vedettes de rêves des pour des histoires sans cesse remises à l’ordre du jour. A Hollywood (tout comme à Bollywood en Inde, une des plus grandes productions mondiale de films ), le nerf de la vérité ce sont les capitaux et leurs porteurs qui en font des dieux. David Niven en écrivain attentif et caustique, nous entraine dans une mine d’or d’anecdotes et de révélations à leur propos. Chapitre après chapitre, par petites touches tout au long de 360 pages d’un ouvrage dense et vivant…  Il y aurait des dizaines et des  dizaines de pages  à citer. Truculentes. Surréalistes ou relevant  la folie des grandeurs. Celles des producteurs entreprenants et mégalomanes à la tète d’immenses studios industriels  qui avaient droit de vie ou de mort sur des dizaines de milliers d’acteurs, de techniciens de l’image et du son, d’écrivains, décorateurs, laborantins, costumiers, impresarios, journalistes, éditeurs et j’en passe…. Ces « nababs » sont passés à l’humour du peigne fin de Niven  dans leurs bureaux, studios, dans les restaurants les plus chics ou lors de réceptions fastueuses et folles autours de piscines de leurs résidences et ranchs dont seule Hollywood a su bien faire étalage mondialement… Ces « dieux » sont les magnats des Big Five (MGM, Warner Brothers, Twentieth Century Fox, Paramount, RKO) et Little Three (Universal, Columbia, United Artists) qui produisent 80% des films de Hollywood qui inondent la planète…
Un d’entre eux, fut le modèle d’un des plus célèbres films d’auteurs de l’histoire du cinéma : « Citizen Kane » d’Orson Welles. Cet empereur qui possédait une propriété de 970 kms carrés où circulaient librement des animaux sauvages (zèbres, bisons, autruches, buffles….) que personne n’avait le droit de toucher ou même d’effrayer n’était autre que William Randolph Hearst, patron de dizaines journaux, de magazines, de station de radio, compagnie de cinéma et dont la maitresse pendant 30 ans fut (au vu et au su de tous) la belle comédienne Marion Davies,  elle-même productrice d’une dizaine de films…

Marion Davies….


Et une petite trace de tout cela à … à… à Alger… Oui, fin des années 60, où un réalisateur haut de gamme d’Hollywood est invité à la Cinémathèque d’Alger. Celui là même qui créa le mythe de Marlène Dietrich avec « L’Ange bleu », « L’impératrice rouge »  et « Shanghai Express »… Joseph von Sternberg le réalisateur qui profita de son séjour pour visiter la Casbah que ne cessait de chanter le poète et comédien Momo qui préparait déjà « Tahya ya didou »…. Mais cela n’est pas consigné dans le beau livre de David Niven ; c’est une autre histoire que magnifiera peut être un jour Casbalywood…
En attendant ce nouvel eldorado ou paradis, l’espoir fait vivre…


Abderrahmane Djelfaoui



lundi 23 novembre 2015

Ali Hefied : Les vannes du souvenirs...

A l'occasion de la disparition du photographe Ali Hefied, puis de son enterrement à Koléa le vendredi 13 novembre 2015, j'ai rouvert un dossier datant de 1996 où je réalisais l'entretien qui suit . Hommage.


ALI HEFIED
Suffit-il d’un déclic pour que l’image soit ?

  
« Beaucoup d’Algériens aiment la photo, mais la photo n’a pas encore trouvée sa vitesse de croisière en Algérie. Cela s’explique par d’énormes problèmes au niveau de la formation et du recyclage, parce que les techniques évoluent, mais aussi et surtout au niveau des produits et matériaux de travail qui ne sont pratiquement pas disponibles sur le marché, ou trop cher…
   Tout cela et bien d’autres choses encore amènent le photographe à se cantonner malgré lui dans l’alimentaire, à faire face au plus pressé, aux nécessités du quotidien. Dans une telle situation, l’art ne paie malheureusement pas en Algérie, je veux dire pour faire un travail sérieux de recherche, d’artiste ».

    Propos désabusés ? A peine. Ce sont ceux d’un photographe de plus de trente ans de carrière. Ali Hefied, connu, entre autres, pour avoir photographié et permis de largement reproduire les œuvres des plus grands peintres algériens, dont M’hamed Issiakhem ou Mohamed Khadda dont il fut l’ami au même titre que Abdelkader Alloula… Mais ces quelques données ne seraient-elles que « de petits faits » de culture au vu de l ‘énorme crise politique,  matérielle et morale qui frappe notre pays et ne cesse de le faire souffrir ? En 1990, en tout cas, le Musée National des Beaux Arts du Hamma voulant consacrer une rétrospective à son œuvre de photographe, Ali Hefied en profita pour faire une donation de 80 clichés de sa collection au Musée. C’est à peu près ainsi qu’a pu naître la section photographie du Musée National des Beaux Arts.
   Juste retour des choses : en ce 14 novembre 1996, le Musée prend l’initiative de célébrer la Journée nationale de la photographie en ouvrant ses salles à l’exposition des travaux de deux photographes ainsi qu’au fonds offert par Ali Hefied.
   Hasard ? Il se trouve qu’à cette même période, en France, à Paris,  novembre est également consacré mois de la photographie où sont exposés les travaux de grands photographes à travers le monde.
   « Timidement, il est vrai, avec les moyens dont nous disposons, nous sommes nous aussi aujourd’hui en Algérie au rendez vous, ne serait-ce que pour une journée », dit Ali Hefied. « Ce que je souhaite, c’est que cette petite manifestation puisse prendre une dimension réellement nationale. Que d’autres musées du pays exposent d’autres photographes, non pas pour qu’on invente une journée de plus, mais pour qu’on retrouve les traditions de rencontres et qu’on rende, surtout, hommage à la photo, à l’image qui, pourtant, fait partie intégrante de notre vie de tous les jours. Pour que cette image puisse s’inscrire normalement dans le cadre d’activités artistiques de chez nous, que ce soit à Alger, à Oran, à Constantine, Annaba ou ailleurs ».
 
Ali ne cesse de fumer cigarette sur cigarette. Un paquet bien entamé est posé sur la table, près de la tasse de café matinale. Trois autres paquets, l’un sur l’autre, sont en réserve, posés là-bas bien en vue sur un meuble. Tension diffuse. Stress. Mémoire-déclic ouvrant les vannes du souvenir…
   « J’avais commencé à travaillé dans les années 60 dans un petit labo qui se trouvait au Chemin des Crêtes. J’étais là comme apprenti à nettoyer le labo, laver les cuves et cuvettes, etc. Ensuite j’ai fait un petit pas en classant les photos, enfin à tirer moi-même les photos. A l’indépendance, avec tous les besoins qui s’étaient fait jour, j’ai démarré comme reporter-photographe au journal Echaab de l’époque. De là j’ai poursuivi en faisant tour à tour le quotidien, l’agence de presse, l’hebdomadaire. Puis j’ai un peu travaillé pour le cinéma avec Nacef qui tournait Les Sourciers. Pour ce film, j’ai fait une très belle collection de photos en noir et blanc avec laquelle j’ai construit un photo-roman. C’était à l’époque du CNC, l’ancêtre de l’ONCIC puis du CAAIC… J’ai aussi un peu travaillé pour le théâtre ainsi que pour le reportage industriel et la publicité… »



De gauche à droite: Ali Hefied, Mahrez Amrouche et Ziani Nourredine, 
le 3 mars 1967 dans les locaux de l'hebdomadaire "Révolution africaine"

Itinéraire vers l’art et la beauté


   Innombrables déclics d’appareils que l’on imagine, et multiplicité d’images qui sont devenues, et ne cesseront de devenir au fil du temps, notre mémoire, celle du pays, de ses visages, réalisations, sites touristiques, évènements à la une, haltes, interrogations, sourires et peines…
   Fidélité des images silencieuses. Leur nécessité aujourd’hui comme pour d’autres générations, demain, afin de reconstruire le puzzle  enchevêtré  des réalités contemporaines vécues puis englouties par le temps ; contre le sentiment térébrant de l’éphémère…
   Ne dit-on pas que le palais du tsar Pierre le Grand put, après qu’il ait été détruit durant la seconde guerre mondiale, être totalement reconstruit « à l’image » de l’original  grâce à la masse de documents photographiques et autres qui avaient été, auparavant, prises de ce monument historique ? Et pour nous demain : la Casbah d’Alger, celle de Constantine comme tous les ksars du grand sud ? Vous me direz que c’est l’évidence même que d’essayer de préserver et d’accumuler ainsi les signes de nos traces. Peut être…
   Mais comment chemine-t-on dans ce métier jusqu’à la photo d’art ? Avant de répondre à cette « simple » question, Ali Hefied tire une énième bouffée de cigarette, le regard comme légèrement plissé sous les mèches de ses cheveux gris-sel qui lui tombent en désordre sur le visage…
   « Je pense qu’à travers ce métier où l’on ne cesse de braquer son objectif sur les gens et sur le monde, il y a un moment où l’on se pose des questions de fond. Pourquoi fait-on ce métier, d’abord ? Et à quoi ça sert de le faire ? Quand on prend pleinement conscience de ce représentent ces questions, on est alors amené à élever encore plus le niveau de sa pratique…
   Faire de la photo d’art, dans ce cas, ce n’est plus traiter la photo de même manière qu’avant, comme dans le journalisme par exemple. Dans la photo d’art on va plus dans la profondeur, on va encore plus loin à l’intérieur de la photo, pas simplement pour saisir, mais pour s’exprimer et certainement transmettre un message d’idées.
   Le message de la photo d’art est un message de beauté, et la beauté tout le monde en a besoin pour vivre et pour rêver… C’est avec cet esprit que j’en suis arrivé à travailler avec les regrettés M’Hamed Issiakhem et Mohamed Khadda. J’ai aussi travaillé sur l’héritage pictural du peintre Azwaw Mammeri (celui des années 30/50) et avec le Musée National des Beaux Arts… Je considère, pour le photographe que je suis, que ça a été un passage obligé et enrichissant, parce que la peinture est un produit tellement parfait dans son expression et dans son fini que, pour moi, l’appliquer est une école. Je veux dire qu’on ne peut trahir une œuvre peinte, et ça c’est une école dans l’appréhension de la palette des couleurs, dans l’équilibre et la composition de l’œuvre de l’artiste à reproduire. Il ne s’agit pas de faire une simple photo d’identité ! Travailler sur l’œuvre peinte d’un artiste, c’est travailler sur l’idée qui l’a fait naître, souvent la travailler sur une longue période, et ce n’est que lorsque cette idée de l’artiste a aussi mûri dans la tête du photographe que l’image sort… »



"Repères", huile sur toile de Mohamed Khadda
Photographiée par Ali Hefied et parue dans l'ouvrage
"Khadda", de Michel-Georges Bernard. ENAG, Alger 2002


Arrêt sur image.

   Revenant sur l’initiative prise de consacrer annuellement une journée nationale à la photographie, Ali Hefied tient absolument à parler d’un autre projet qui n’a malheureusement  pas reçu encore d’écho. Mais ce manque d’écho tiendrait-il au fait que ce projet serait trop ambitieux, trop insensé ? Non, surtout quand on l’a entendu être exposé de la bouche même du photographe.
   « Il y a quatre ou cinq ans que j’ai fait cette proposition au Ministère de la culture sans jamais recevoir une réponse, même négative. La même adresse a été faite au chef de daïra et au wali de Tipaza. J’avais suggéré que la ville de Koléa soit classée ville de la photographie. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire qu’au niveau de la ville il y a un espace de rencontres pour tous les photographes algériens, tout au long de l’année, muni d’une bibliothèque, d’ateliers labo, avec la possibilité de formation et de recyclage par l’invitation de grands photographes français, espagnols ou autres. On envisageait aussi un petit centre d’édition de l’image, ainsi que la possibilité d’avoir chaque année deux ou trois rencontres avec les photographes du Maghreb et du bassin méditerranéen pour donner une valeur et une dimension à la photo dont l’Algérie a besoin en cette fin de siècle dominée par les satellites. Il faut récupérer le maximum des énergies des Algériens et leur donner la possibilité de se reformuler. Mais à ce projet structuré, personne n’a encore malheureusement répondu… »
   Quand je relance Hefied en lui demandant pourquoi avoir porté le choix sur la ville de Koléa, il répond parce que cette ville a tout simplement un beau site et qu’elle a une histoire. « Son espace est agréable et nous ne sommes loin ni de la côte ni d’Alger. On peut faire des jumelages entre cette ville et d’autres villes de la photographie dans le monde.
   Evidemment, ce projet ne peut voir le jour que s’il a l’aval des autorités concernées, dont le Ministère de la Culture qui y a un grand rôle à jouer. Une fois ce projet lancé, on pourra commencer à constituer un fonds documentaire sur la photo ou l’image algérienne, qui n’existe pas encore aujourd’hui, parce que chacun a ses petites archives à droite et à gauche, inexploitées et difficilement exploitables dans les conditions où elles sont. On sait très bien qu’au bout de quinze à vingt ans, vu les conditions précaires d’entreposage chez chacun, les photographies risquent sérieusement de s’abîmer de façon irréversible. Il faut donc avoir une politique de la photographie, et l’effort principal de la matérialisation de cette politique c’est le Ministère de la Culture qui doit le fournir…
   Moi, par exemple, j’ai constitué un fonds documentaire relativement riche sur le théâtre algérien. D’autres photographes sont certainement en possession d’autres archives. Mais réunir toutes ces archives pour permettre de faire de l’édition d’images, pour faire des expositions, pour rafraîchir la mémoire du passé, notre mémoire collective, ça c’est le rôle de ce projet. »
   A écouter le photographe qui ne cesse de fumer, on le sent  intérieurement impatient et comme un peu amer. Tant de déboires, tant de désillusions tout au long d’une carrière !.. Dans la salle de séjour où nous sommes et  par dessus l’épaule de Hefied qui s’est tu pour un moment, je laisse aller mon regard à la sérénité colorée d’une dizaine de gravures de Khadda, toutes accrochées sur le même pan de mur…
   « Réaliser ce projet », reprend-il doucement, « c’est aussi rendre hommage à tous les photographes algériens qui, malgré toutes les difficultés, ont quand même traîné le flambeau durant les trente cinq ans passés.
   Nous venons de perdre un des doyens de la photographie algérienne en la personne de Mohamed Kouaci. Mais que va-t-il rester de son œuvre ?.. Dans d’autres pays quand on parle d’un Henri Cartier-Bresson, par exemple, on parle de toute la mémoire de vie d’une époque, même de tout un passé historique d’une nation !…
   En France, l’on vient il y a à peine un an de créer la Maison Européenne de la Photographie, c’est à dire une institution qui dépasse largement les frontières de ce pays… Mais chez nous, par contre, que d’exemples dramatiques !  Que sont devenues toutes les archives photographiques de l’agence publique API qui a été dissoute ? Que sont devenues les images d’octobre 1988, etc. ? La Photo n’a pas de statut !
Et là j’implique la responsabilité du Ministère de la Culture. Parce que c’est à ce Ministère d’impulser, d’organiser, de permettre la mise en place d’institutions actives qui protègent ce patrimoine, comme il se doit d’impulser et de protéger d’autres pans du patrimoine tels ceux du cinéma, du théâtre, des musées, etc. » 


©Abderrahmane Djelfaoui


Avec Sonia, comédienne et Directrice du Théatre régional de Annaba, dans la ruelle où habitait Ali Hafied

jeudi 20 août 2015

Connaissez – vous La Casbah d’Ali Marok?...

L’état dans lequel se trouve la Cité naguère nommée « La Perle de la Méditerranée », est horrifiant. La rue Kléber à elle seule, si vivante, si animée et riche il y a quelques décennies encore est aujourd’hui presque complètement en ruines, disparue, devenue immense trou à ciel ouvert –couvert d’immondices accumulés en strates….

Comme si une épidémie de peste était passée par là… Comme si un pouvoir volcanique depuis  Fort l’Empereur avait fini par ses rancunes à avoir raison de sa longue histoire… Un  râle programmé ? J’ai l’impression que les historiens en auront au moins pour mille ans à faire la lumière sur les soixante dernières années de la Bien Aimée (« Ya Bahjati » du poète) défaite puis abandonnée défigurée…

Années 70, vue par Ali Marok


Eté 2015, en sens inverse (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Mohamed Temmam (1915- 1988), miniaturiste et enlumineur de talent, natif de la Casbah, élève des frères Omar et Mohamed Racim ainsi que de Léon Cauvy, écrivait en introduction au livre de photographies d’Ali Marok: « … Ali Marok a regardé longtemps la Casbah avec les yeux du cœur avant de la fixer pour notre plaisir… Cet album, à travers de saisissantes vues s’efforce de faire connaître le passé de la Casbah, comprendre sa vie présente, et d’exprimer pleinement sa beauté. Ce haut lieu chargé d’histoire et de gloire, cher à ses enfants, est digne d’admiration ». C’était écrit au milieu des années 70…


Aujourd’hui Ali Marok est triste. Revenant de sa longue marche quotidienne matinale, il me dit : « Autant j’étais fier d’avoir fait ce livre à l’époque, autant ça me met aujourd’hui sur les genoux de voir la Casbah détruite. Si c’était possible j’aurais voulu être détruit moi-même et qu’on ne détruise pas la Casbah, qu’on l’épargne…. »
Et un  souvenir en tirant un autre, de Temmam dont il était proche, il dit : « je le voyais chaque après midi. On discutait. Il y avait de la sympathie entre nous … Bien après son décès, Madame Orfali, Directrice du Musée national des beaux arts du Hamma  organisa un soir une rencontre hommage à ce grand miniaturiste. Le peintre Mohamed Khadda était présent. Après l’intervention principale, il y a eu un débat. J’écoutais. Je ne voulais pas du tout intervenir. Mais à un moment Khadda a prit la parole. Je ne me souviens que de la phrase qui m’a fais réagir. Il a dit à un moment, nettement, que la miniature est un art mineur… Je n’ai pas pu me retenir. Je l’ai laissé intervenir puis j’ai demandé la parole. Je lui ai répondu de façon correcte bien sur, mais durement, très durement. Il n’a pas relevé. Il ne s’est pas défendu. C’en est resté là… »

QUAND LA CASBAH S’EN VA SES MEMOIRES REVIENNENT

« Ce livre sur la Casbah j’y ai travaillé parce que le film La Bataille d’Alger en 1965 m’avait fait pénétrer dans l’intimité de la Casbah pendant six mois de tournage… Je t’ai déjà raconté mon travail auprès de Pontecorvo. Le livre c’était donc après ce film, mais aussi après mon activité à la télé, après bien des problèmes, bien des envies et des ambitions dont certaines évidemment refoulées, parce qu’il n’y avait vraiment pas moyen de faire autrement à l’époque…
« Mais maintenant que j’en parle, je crois que mon intérêt pour la Casbah s’est accumulé petit à petit dés 1962-63, sans que j’en ai conscience. A la première année de l’indépendance tout en travaillant pour la télé algérienne j’étais free lance pour la RAI italienne. C’était une période de trouble avec le conflit GPRA/ALN/Zone autonome d’Alger. Ne faisant pas de politique j’ai fais mon travail de reporter. J’ai filmé et j’ai photographié entre autres Amar Ouzeguane et Mohamed Khider à la Casbah avec Yacef Saadi…Les gens étaient en armes. Je ne sais pas ce que sont devenues ces archives… »

Juillet 62/ AFP / Fernand Prizot

« L’autre déclic c’est quand j’ai vu dans l’euphorie de l’indépendance, dans la naïveté et la liesse extraordinaires de ce moment historique des ruraux s’installer dans le palais des Dey de la Citadelle…. Bien que j’étais moi-même un rural,  comment accepter que des ruraux si pauvres et qui n’étaient jamais rentrés dans une ville s’installent dans le palais des Dey ? Ce n’était pas leur place. C’est là où j’ai commencé un peu à comprendre où nous allions être emportés…

Porte de la Citadelle et du Palais des Deys. Ali Marok


« Il faut dire aussi que j’avais un caractère pas docile du tout à l’époque. Rebelle. En plus à l’Office des Actualités Algériennes où j’étais cameraman, j’étais pratiquement payé à ne rien faire. Je sentais qu’on voulait m’étouffer, me tuer à petit feu. C’était intenable. … Alors je me suis dit : pauvre imbécile ! Mais tu es libre ! Tu as tout ton temps ! C’est comme ça que j’ai pris l’initiative de retourner à la Casbah ; de reprendre le fil de mon ambition…
« Alors j’ai acheté une caméra super 8 et je me suis mis à filmer la Casbah à ma manière….A l’époque Lakhdar préparait de son coté une superproduction et moi j’étais convaincue qu’avec ma caméra super 8 j’allais faire un film plus intéressant que le sien…. Mais les problèmes sont vite arrivés! Boumediene avait arrêté l’importation de la pellicule film… Que faire ?....
« J’avais quelques économies. J’ai décidé d’acheter des appareils photo. Un Rolleyflex 6x6, un Pentax, un Nikkon 6x7, plus un Leica que j’avais depuis la révolution. J’ai aussi acheté plusieurs objectifs dont un 500 mm ainsi que des flashs et tout un attirail professionnel avec tout un lot de pellicules. Pendant dix ans j’ai travaillé avec de la pellicule dont la date était périmée. J’avais eu l’intuition que je n’aurais plus l’occasion dans ma vie d’avoir un tel matériel. J’ai foncé…  C’est dans ces conditions d’adversité et d’injustice que j’ai fais la Casbah;  Je ne voulais pas me laisser faire ou me laisser aller… 

« Dans ce vieux quartier je faisais le parcours du combattant. Je découvrais la Casbah seul. Avec mon matériel. Il fallait me faire accepter. Je n’hésitais pas. La plupart du temps quand je tapais à une porte pour demander à monter sur la terrasse on m’ouvrait. On m’écoutait ; on me faisait le passage pour monter… Petit à petit on s’est habitué à moi. On a compris ou on a su que j’étais un défroqué de l’administration. J’y passais la journée ; et quand j’avais peu d’argent je me nourrissais à midi de lben, errayeb ouel khobz 3and ellaben… », dit-il en riant dans sa derja de hadjouti assumé.

Le céramiste et miniaturiste Ali Kerbouche, habitant aujourd’hui un village de la Mitidja, se souvient quant à lui, à plus que quarante cinq ans de distance qu’il accompagnait souvent Ali Marok à la Casbah. « A cette époque il y avait encore une vie riche, foisonnante. Nombre de rues étaient occupées par des corps métiers traditionnels, les bouchers, les porteurs d’eau qui étaient en général des biskris, les dinandiers, les tisserands, les fabricants de coffres en bois, etc... Je connaissais bien la cité enfant dans les années 60 parce que ma mère m’emmenait régulièrement en visite familiale. Alors, ami de Ali Marok,  je l’aidais certaines journées en le guidant, en tenant le spot lumineux quant il photographiait en intérieur, en partageant le transport du matériel pour monter et descendre les escaliers et les ruelles…On rencontrait énormément de gens et Ali aimait à les faire parler ; il avait le contact aisé avec les gens du peuple ; et il aimait surtout photographier des choses qui n’existent plus aujourd’hui tels que le karakou, le fourneau à pompe, les quinquets, etc… »

Ali Marok (lunettes) et Ali Kerbouche (photo collection Ali Kerbouche)


UNE EXPOSITION D’ABORD

« Bien avant la conception et l’édition du livre, il y a eu l’exposition de photos que j’ai organisé à l’UNAP, avenue Pasteur, où j’avais des amis. Je dois dire que le premier à m’aider pour cela a été Mohamed Kouaci, allah yerhmou. C’est avec un de ses employés que j’ai fais les tirages grand format dans son laboratoire à coté du square Port Said.
« Kouaci était un bon pote à moi. Je l’estimais beaucoup et c’était réciproque, même si je l’ai connu sur le tard. Ce que je faisais l’intéressait vraiment. Pour lui, j’étais beaucoup plus un cameraman d’actualités qu’un photographe. Nous avions couvert ensemble plusieurs voyages de Ben Bella après l’indépendance. Il m’avait fait ma première photo de l’indépendance en me prenant moi et Lakhdar, nos corps sortant des fenêtres d’une 403 en train de filmer tous deux une manifestation en traveling !... J’ai mis cette photo sur ma petite armoire de vestiaire à la télé où je travaillais. Les jeunes collègues me charriaient d’être sur la même photo avec Lakhdar.  Les gens de la télé ne l’aimaient pas. Alors un jour j’ai pris une lame de rasoir et j’ai coupé la photo de Kouaci en deux, à la verticale, ne gardant que mon image…
« Entre Kouaci et moi il n’y avait par contre aucune concurrence. Lui, il avait un énorme fonds d’archives photographiques qui datait de Tunis et qu’il n’a d’ailleurs jamais exploité ici ou à l’étranger alors qu’il en avait le droit.
« L’expo avait inaugurée par Ahmed Taleb Ibrahimi en présence du Cardinal Duval et de l’Imam Baba ‘Amar. Tous les deux étaient amis et complices…
« A plusieurs reprises durant cette expo j’ai vu une personne revenir ; c’était un anglais d’une quarantaine d’années. Il ne cessait d’observer longuement le portrait de l’imam Baba ‘Amar. C’est finalement lui qui m’a abordé ; en français :« Combien cet homme est heureux. Il est dans la plénitude et dans la paix avec lui-même… » Réalisée à la Grande mosquée de la pêcherie cette photo est effectivement le portrait le plus majestueux de La Casbah d’Ali Marok….

L’imam Baba ‘Amar par Ali Marok

UN LIVRE, UNE RELIQUE

Bien après cette exposition de photos, un livre en sera édité par le Ministère de l’Information et de la Culture  et son tirage réalisé à Barcelone par des imprimeurs allemands en 1976.  A ce propos, Ali Marok dit : « les voyages de suivi du livre m’ont permis d’être présent en Espagne au moment de la mort et de l’enterrement du dictateur Franco !... La maquette du livre avait été faite par Abderrahmane Bouchène que j’avais sollicité. C’était un bon copain que j’avais d’abord rencontré au Ministère de l’information qu’il avait quitté pour s’installer à son compte dans un magasin de confection en face du tribunal d’Alger rue Abane Ramdane. Bouchène avait d’ailleurs fait ses premières armes dans le domaine de l’imprimerie et de l’édition d’art en Suisse.»  Le livre qui avait été fait dans le cadre d’une série de livres officiels à offrir n’a plus été réedité depuis et Bouchène est aujourd’hui installé à Paris en tant qu’éditeur reconnu du patrimoine littéraire et artistique de l’Algérie du 20 ème siècle et plus encore…. La maquette qu’il a réalisée pour le livre d’Ali Marok joue d’alternances fluides comme un jeu de flûte dont la modulation laisse place aux vents pluriels des réalités, leur découverte, leurs contrastes et jeux de souvenirs…
Ceci dit,  le hasard fit il y a quelques jours que je rencontrais du coté de la fontaine de Sidi M’Hamed Cherif, dans un atelier de menuiserie au haut de la rue Yacef, trois casbadjis ayant tous dépassés (au moins) la quarantaine et qui se souvenaient ou avaient entendu parler du passage du photographe Ali Marok à la Casbah. J’ouvrais devant eux le livre que je portais sous le bras et les laissais le feuilleter...

Deux casbadjis aux sources d’un regard… (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Leurs souvenirs étaient vifs, joyeux et jaillissaient comme une eau de source…. Non seulement ils reconnaissaient les ruelles, les escaliers, les impasses et les échoppes (même disparues), mais reconnaissaient nettement des personnes à peine discernables tant elles étaient prises à la volée et dont le livre ne précise en légende ni le nom ni les fonctions … Ainsi de la photo « rencontre inattendue » où l’on voit Himoud Brahimi (Momo) couffin en main dans l’ombre d’une ruelle passante en train de discuter… Mes hôtes reconnurent le vis-à-vis: « C’est Ahmed Achoub, à la rue Benbrihmat. Il était vendeur de poissons »…
Ailleurs, sur la photo en intérieur d’une « femme au pilon », assise en tailleur et habillée d’une chemise à pois, d’un ample seroual à fleurs et d’un châle sur la tète, ils s’écrièrent unanimes : « C’est à Sidi Bougdour. C’est khalti Kheira [tante Kheira], femme de salle dans un bain maure, connue et respectée à la Casbah »… Ils me précisèrent même le lieu où une autre femme, d’intérieur, fabriquait des pâtes traditionnelles, des ktayef : « Rue Tombouctou »…
Et ainsi de suite de « Messaoud el bouchi (Messaoud le boucher), un cha’ambi jouant au jeu de dames à la rue Sidi Abdallah » ; de « Hamoud Karabernou, enlumineur de tambourins et de coffres » ; de « ‘Ami Mustapha Lekehal, dit el ksadri, fabricant d’ustensiles de cuisine en cuivre, à la rue Porte neuve » ; de « Arab dit El Habib, fabricant d’instruments de musique à Bab Ejdid, qui répara le mandole de Dahmane el Harachi » ; de « Hamid Ksadri, un vieil homme bellement vêtu à l’ancienne mais qui n’avait jamais travaillé de sa vie ; un hchaychi… ». Ils reconnurent aussi le peintre Mostefa Bendebagh qui avait toujours vécu et travaillé à la Casbah ; « il est mort centenaire », me dit l’un d’eux comme si ses yeux comptaient en même temps ce que cent ans voulaient dire…. Et ainsi de suite de dizaines et de dizaines de photographies faisant soudain, et oralement de ce livre, un guide vivant enfanté des mille et une nuits mémorielles de la Cité berceau de tant de lignées de miniaturistes, d’orfèvres, de chanteurs, de saints, d’ébénistes….

… Cela me donna même sur le champ l’idée d’un synospsis pour un  film documentaire d’une heure qui nous transporterait des couleurs délavées d’aujourd’hui jusqu’au beau noir et blanc des haiks et leurs ‘ajar d’antan ; noir et blanc léger et si suggestif d’une vie qui fut humble, mais confiante et riche.

Arab dit El Habib qui répara le mandole de Dahmane el Harachi . ph : Ali Marok


 LA PHOTO LA PLUS PARLANTE

« Parmi toutes les prises de vue faites durant ces mois à la Casbah, la plus difficile a été celle d’une vielle femme, très âgée, au dos arqué, qui s’aidait d’une canne et passait au carrefour des ruelles de Sidi M’Hamed Cherif presque toujours à la même heure. Au début c’est à peine si je l’avais remarquée. Puis un jour, je m’en suis souvenu et je me suis dit : il faut que je la photographie, là où elle passe. Je suis allé l’attendre. Rien. Ni le premier, le deuxième, ni le troisième jour. Je me suis dit peut être elle est tombée malade. Je revenais tous les jours, et cela a duré presque un mois… J’allais abandonner quand un jour je l’ai vu enfin arriver. C’est une photo très importante pour moi. A travers elle j’imagine l’humanité, le temps… J’imaginais cette femme toute jeune 60 ou 70 ans avant sous l’arc voutée de la ruelle. Elle avait vieilli et son dos avait cassé, mais pas l’arc de la ruelle au-dessus d’elle… 

Le hasard aussi : un gamin m’avait un jour conduit sur une terrasse du coté de Bab Ejdid. De cette terrasse j’ai découverts un magnifique panoramique que j’ai photographié… Bien des années après ce gamin est devenu chauffeur dans une entreprise où a travaillé ma fille. Elle l’entendait parler d’un photographe à la Casbah. En lui faisant préciser des détails elle se rendit compte quez c’était moi. « C’est mon père, le photographe Ali Marok »… L’autre hasard de cette terrasse c’est que des années après la sortie du livre, un russe qui travaillait pour l’UNESCO, je crois qu’il s’appelait Roskoff, et avait vu et feuilleté mon livre chez Temmam au Musée des arts et des antiquités demanda à ce qu’on l’amène justement à cet endroit pour faire des vues du panorama. Et il l’a fait…  J’ai d’ailleurs rencontré ce russe une fois dans un festival en Italie. La télé algérienne y était, elle voulait lui faire une interview sur la Casbah. Il leur expliqua qu’il valait mieux pour cela interviewer Ali Marok…»

La vieille passant sous l’arc. Ph : Ali Marok

Pour clore ce long flash back, Ali Marok tient, me dit-il, a exprimé un sentiment particulier pour le peintre Mostefa Bendebagh. « Je le connaissais bien, et il a toujours été important pour moi. Il était issu d’une grande famille et habitait une belle demeure de la Casbah. Il y avait dans cette maison beaucoup d’œuvres d’arts et beaucoup de documents. Malgré qu’il n’avait pas fait d’études supérieures et qu’il était père d’un enfant handicapé, il était en  tant qu’homme de culture une véritable bibliothèque. Il avait étudié son art avec des maitres et fait d’importantes expositions à l’étranger dont une à Chicago entre les deux guerres mondiales et une autre à la fin de sa vie à Bakou. Si Mostefa était un passionné, mais un passionné  discipliné, constant et rigoureux. Il avait foi en son art et sa culture. Il était le porte parole de la corporation des artisans de la Casbah. Je crois que de ce point de vue, par ses attaches sociales et son activité artistique, il a rayonné bien plus que les Racim et même Temmam. Il était d’ailleurs à l’époque en contact régulier avec un habitant de la Casbah qui faisait de l’astronomie… 
Ce que je veux aussi dire, c’est que de toute ma carrière d’homme de l’image rien ne m’a autant honoré et fait plaisir que la confiance de Bendebagh quand il me demanda de photographier le mariage de sa  fille, un mariage qui s’était pourtant fait dans la plus grande intimité. Comment puis-je oublier ce grand homme et son geste ?... C’était un homme libre, qui ne dépendait pas du tout matériellement du petit salaire qu’il percevait à l’Ecole des beaux arts. C’est pour cela qu’il se permettait d’offrir ses œuvres. Un artiste libre au sens noble du terme…»

Œuvre de Benbdebagh. Bouquet de fleurs utilisé comme motif sur tissu.


Abderrahmane Djelfaoui


PS : on apprend que les élèves de Mostefa Bendebagh organiseront une exposition hommage à leur maitre au mois de septembre à Alger.