La lune de la nuit du mercredi 28 octobre 2020
Persiennes de nuit…
Lumière sur plante grasse
Photophore en terre cuite (création Narimane)
Ombres berbères… (Photo Chafika Aitoudhia-PIIKA)
Plat de Rouina au miel
La lune de la nuit du mercredi 28 octobre 2020
Persiennes de nuit…
Lumière sur plante grasse
Photophore en terre cuite (création Narimane)
Ombres berbères… (Photo Chafika Aitoudhia-PIIKA)
A la question de savoir comment le projet de traduction de
la poésie d’Anna Gréki vers l’anglais est
né, la traductrice et poétesse italienne Cristina Viti répond :
Dans mon travail il s’est toujours agi de métissage et de nomadisme
culturel…
En traduisant un poète algérien, Tahar Lamri, je me suis mis à
m’intéresser à la poésie et à la littérature algérienne. C’est ainsi que mes
recherches m’ont amené vers de petits
morceaux d’Anna Gréki que j’ai trouvé en ligne. J’ai été frappée par l’élégance
de forme de cette poésie alors qu’Anna était politiquement très engagée ;
une alliance plutôt rare. J’ai voulu me procurer ses livres ; ce qui n’a
pas été facile.
Jusqu’au moment où avec une collègue d’origine et de culture
algérienne, Souheila Haïmiche, on s’est mises à discuter ensemble du dernier
recueil d’Anna Gréki, « TEMPS FORTS », qu’on m’avait ramené de
Paris…
Un début de collaboration faite de conversations a commencée il y a
environ quatre ou cinq ans, bien avant le travail de traduction proprement dit…
J’en avais alors parlé à notre éditeur londonien Smoke Stack Books sans qu’une
décision nette soit prise…
Mais il y a six mois, Andy l’éditeur me rappelle et demande : Est-ce
que vous êtes toujours en train de travailler sur ce projet d’Anna Gréki ?
J’ai répondu oui ! Alors il a dit : on le publie fin
septembre…
Il nous a fallu travailler vite et bien avec Souheila Haïmiche dont la
connaissance des nuances du français algérien et du contexte politico-culturel
du pays me donne la chance de travailler plus précisément que je ne l’aurais pu
faire toute seule. !
Ceci étant, Smoke Stack Books avait déjà édité une anthologie de poètes
algériens de la guerre déjà publiée en français par le poète Francis Combes …
Pouvez-vous nous donner le nom de quelques autres auteurs qui ont
été édité par Smoke Stack books ?...
Livre
distribué à Londres dès le 1er octobre 2020
Pourquoi avoir choisi le second recueil d’Anna Gréki édité en 1966 (quelques mois après la mort de
la poétesse) pour le traduire et le diffuser aujourd’hui à Londres ?
Anna Grèki n’était pas très connue en Angleterre. On ne savait presque
rien sur sa vie ; bien entendu avant de découvrir votre livre j’en savais
personnellement bien peu moi aussi. Je me posais toute une série de questions,
dont j’ai trouvé quelques réponses dans votre travail…
Mais dans votre approche personnelle qui vous a le plus «
frappé » dans cette œuvre d’Anna Gréki ?..
J’ai toujours cherché cette combinaison magique entre les idées
politiques et l’élégance formelle ; -c’est ce que j’ai trouvé
immédiatement en elle. Anna était « tout feu tout flamme », comme on
dit. Son élégance est proportionnelle à son engagement. Dans les écrits qu’elle
publie à l’Indépendance, ou qu’elle n’avait pas encore publiés, elle parlait
très haut et vraiment très clair contre tout revanchisme culturel… C’est cette
attitude que je recherche chez l’écrivain parce que c’est seulement en
combattant dans la langue contre ce qui n’est pas dit, qu’on ne dit pas, qu’on
ne laisse pas dire, qu’on peut combattre tout autoritarisme répressif ou le
fascisme comme dans certains pays…. Tout commence par l’interdiction d’un mot…
Or « TEMPS FORTS » est le recueil d’une femme qui a vécu la
révolution et qui en a payé le prix fort (voir : « ALGERIE CAPITALE
ALGER »). Sa liberté c’est de
traiter ce qu’elle a devant les yeux et
de le dire clairement ; c’est avec l’Indépendance que tout commence pour
elle …
[…] L’indépendance au chant du coq où l’as-tu mise?Tu veux saigner la grenade avec un couteauPlonger chaque cervelle dans un bain de selQue l’herbe qui y pousse reste à ras de peauQuel est ce peuple roi chien que l’on musèle?La misère qui hurle a encore du talent
Etc…
Que voulez-vous dire par : etc… ?
Une chose très importante pour moi est sa lucidité quant
à la liberté qu’on puisse parler plusieurs langues. Le plurilinguisme certes,
mais aussi son respect pour la pluralité des langages, elle qui était au fait
de tout ce qui se parlait en Algérie et qui écrivait qu’elle avait les yeux
chaouia, par exemple… Ce qui m’a beaucoup émue, parce que je me sens moi-même
concernée du fait qu’en tant qu’italienne je suis issue d’une nation où coexistent
plusieurs langues qu’on appelle « dialectes »… Cela est dû, même si sa
formation était enracinée en partie dans la culture française, a une formation
à plusieurs étages ; une formation moderniste et surréaliste, si l’on veut.
Je la vois d’ailleurs bien se promener avec un livre d’Apollinaire dans les
mains tout en continuant sa conversation. Dans ses images les plus violentes je
vois du Buñuel… Etc…
Vous venez d’évoquer une des réalités culturelles de
votre pays, mais qu’en est-il de votre parcours personnel de poétesse et de traductrice ?
Oh, comme le disait Katherine Mansfield, la vérité sur
soi-même semble toujours arrogante, mais voilà:
Mon cas n’est pas unique: je viens d’une famille où
l’italien se mêle à l’écho du français et aux accents très vifs de la langue
dite « dialecte » d’une des vallées des Alpes. A ce mélange s’ajoute
très tôt l’anglais, et je commence toute jeune l’étude des langues et la
pratique de la traduction. A dix-sept ans je décroche mon bac ; à
vingt-et-un je pars à Londres où je continue mes études tout en me plongeant
dans le vif de la langue. Travail, écriture, voyage, musique, partage de
poésie, métissage culturel recherché et poursuivi. Je commence à publier mes
traductions dans des revues spécialisées, puis à proposer à différents éditeurs
les auteurs que je rencontre sur mon chemin et que je pense méritent être mieux
connus. J’ai traduit la romancière Elsa Morante, le poète albanais Gëzim Hajdari, la poétesse
Amelia Rosseli , des travaux du critique italien Furio Jesi et bien d’autres
encore…
Mes poèmes et traductions ont été publiées dans plusieurs revues, notamment : Modern Poetry in Translation , Agenda, Asymptote, The White Review et Shearsman Magazine…
En ce moment même, poursuit Cristina Viti, je
travaille à la création d’une série d’ateliers de traduction (King’s College,
University of London) visant à illuminer la figure du traducteur comme
activiste culturel et la centralité de la forme dans sa pratique.
Propos recueillis par Abderrahmane Djelfaoui
lien direct vers le livre:
https://smokestack-books.co.
« Mon tout premier prototype était une chaise en métal pour une
expo de fin d’année à l’Ecole des beaux-arts en 1998 dont je dois encore avoir
l’esquisse dessinée au crayon quelques part …
Mais le premier projet que j’ai mené à terme en tant que professionnelle,
dit la designer Chafika Aitoudhia, fut celui d’un luminaire, en rotin,
en 2003 exposé lors de L’année de l’Algérie en France… Juste trois ans
après être sortie diplômée de l’Ecole supérieure des beaux-arts. »
Luminaire en rotin - 2003
MITALIKA – la conception
« Pourquoi une table, je ne sais pas… J’aurais pu travailler sur un siège ou une chaise… Mais une table c’est aussi travailler sur un objet plus important dans la structure d’un espace : ça peut être une table basse posée à même le sol ou sur un tapis ; ça peut être une table de travail ; une table de cuisine… J’ai fini par choisir de concevoir une longue table de salon qui peut aussi servir comme table à manger…
Je voulais sortir de la pratique traditionnelle de disposer symétriquement les plats sur une table. Une autre manière de voir le service... Aussi le fait que les gens autour de la table puissent se répartir autrement. C'est à tout cela que, dans mon esprit, servent les cercles de différents diamètres qu'on voit sur le dessus. D'ailleurs cette longue table peut tout aussi bien ne servir qu'à deux personnes. En me demandant : "quelles chaises pourraient aller avec cette table"....
MITALIKA, vue de coté
« Mais l’intérêt de la recherche n’est pas seulement l’usage de la
table elle-même, mais aussi son environnement. Son rapport à l’espace. Ne pas
dessiner une table qui serait seulement un plan sur lequel on sert à boire ou à
manger ; faire qu’elle soit un objet d’art, une sculpture pour le plaisir
du regard. Pour l’élégance du lieu…
« La recherche sur le thème m’a pris entre trois semaines et un
mois… L’image de cette table m’était venue un jour lors d’une pause déjeuner au
bureau… Je déjeunais seule d’un sandwich au fromage. Du gruyère… Et ce gruyère
m’a peu à peu donner une idée… Pourquoi ne pas utiliser les
« vides » qu’il y a dans le morceau de gruyère ?... De là, à
la maison, le soir, je réalisais toute une série d’esquisses au crayon dont la
plupart sont parties à la corbeille… Puis je suis passée à la conception à l’ordinateur sur un simple
PC ; une conception en 3D…
« Le travail à l’écran fut long.
Je ne voulais pas d’une table avec des piètements traditionnels et
symétriques… Alors ?...
« Alors je décidais qu’une face de l’empiétement ne serait pas
pleine, face aux deux pieds traditionnels à l’autre extrémité de la table. Pour
que cette partie évidée (en un cercle parfait) puisse être utilisée par une
personne qui s’assoit à cette extrémité, je lui donnais un angle. C’est là
l’essentiel de ma conception.
Empiétement MITALIKA - détail
« Arrivée ce stade, j’envoyais le dossier numérique au secrétariat
de la Biennale de Dakar 2006.
Mon projet fut sélectionné.
« A partir de cette sélection, commença pour moi une autre phase,
la plus importante, plus compliquée, plus délicate, qui était le processus de
réalisation physique à Alger de MITALIKA… Une phase où j’ai dû beaucoup
« courir »…
FAIRE,
UNIVERS DU FER…
« Première opération : préparer les plans d’exécution à
l’échelle réelle de cette table faisant 2 mètres 40 de longueur, 80 cm de largeur
et 75 cm de hauteur…
Imprimer les plans.
« Deuxièmement : prendre contact avec les sociétés
susceptibles de réaliser le prototype, sachant que les sociétés spécialisés
dans la réalisation de prototypes n’existent pas en Algérie…
« Un contact avec un premier industriel en inox a consisté en une
réunion de deux heures pour lui faire part de l’ensemble des données et les lui
expliquer. Au final il voulait que je change
toutes les formes circulaires en formes rectangulaires. Son argument : la
nécessité d’utiliser plusieurs séries d’outils lui serait très couteux… Comme
ce n’était pas du tout ma conception, je refusais ces changements.
« Après avoir vainement relancé durant un mois un second industriel qui était spécialisé dans la découpe numérique mais dont je ne
pus jamais accéder à l’atelier, j’optais
de travailler avec un artisan en ferronnerie d’art dont on m’avait donné
l’adresse, dans la banlieue d’Alger. Contacté, il m’orienta vers son apprenti
qui venait juste de s’installer à son compte. Ce dernier, très jeune n’avait
pour tout instrument que des cisailles à main !… Il était d’accord.
Il a étalé le plan à l’échelle réelle et, par un véritable travail de
dentelle à la main, il s’est mis à découper pièce par pièce… Un travail qui
dura une dizaine de jours…
Cette opération terminée, il passa à l’assemblage et montage final de
la table.
« Il me restait de faire chromer la table. A nouveau, je
fis le tour de toutes les entreprises spécialisées dans le chromage. Mais à
chaque fois surgissait un problème : soit leurs cuves de chromage étaient
petites, soit celui qui avait les cuves correspondantes avait un problème
technique et pas de technicien pour le réparer…
Face à cette situation insoluble j’optais à nouveau pour un travail
artisanal de peinture par un tôlier ! Ce qui fut fait et bien fait.
Chez le tôlier…
ALGER-DAKAR,
L’IMPOSSIBLE VOYAGE
« Durant toutes les opérations précédentes, je ne cessais en
parallèle de préparer « notre départ », (ma table et moi) vers Dakar…
La Biennale avait tout pris en charge : les billets d’avion, l’hébergement
et le transport garanti de l’œuvre. Pour cela la Biennale me mit en contact
avec SDV Dakar, société internationale de transport spécialisée dans le
déménagement. Celle-ci m’orienta sur sa filiale SDV Algérie à Hamadi qui me
donna un dossier à remplir.
Ce que je fis en adjoignant l’autorisation du Ministère de la culture à
exporter mon œuvre. Ce dossier rempli et remis à SDV, la société n’arriva pas à
faire passer ce dossier à la douane algérienne. Le responsable à l’export de ladite
société était étonné ; c’est, me dit-il, la première fois que pareille chose nous arrive…
Le temps passa. Le problème de l’exportation de mon œuvre demeurait
insoluble. Mon voyage fut annulé…
« Dépitée, une année après ma seule satisfaction fut que ma table
participa à l’ouverture officielle du nouveau musée d’art moderne le Mama en
2007 dans le cadre d’une exposition désign du Maghreb…
MITALIKA – vue d’ensemble
Propos recueillis par Abderrahmane
Djelfaoui
Photos et 3D par Chafika Aitoudiah
Connait-on mieux aujourd’hui la carrière du photographe Jean
Geiser qui tint de 1867, (âgé de 19 ans)
où il prit la direction du studio familial jusqu’en 1923 : son enterrement
(en tant que citoyen suisse….) au cimetière chrétien de Saint-Eugène (au bas de
la colline de Notre Dame d’Afrique) à l’âge de 75 ans ?... Il eut en tout
cas de son vivant une activité qui lui valut aisance financière et renommée, ce
qui n’empêche pas l’homme de nous demeurer encore grandement inconnu… J’avoue
avoir bien essayé vers la fin des années 1980 de décrocher une bourse auprès
d’institutions tant françaises que suisses pour étudier l’œuvre de ce praticien maître des techniques,
éditeur d’ouvrages d’art et surtout d’innombrables cartes postales de tous
types, mais en vain…. Il me fallut à cette époque me contenter de puiser l’essentiel
de sa biographie dans une étude d’une quinzaine de pages parue dans l’Annuaire
de l’Afrique du Nord en 1993 (1).
Dire d’abord, comme un ami suisse me l’a fait remarquer que son nom se prononce « Guaïzer »,
et provient du mot autrichien-suisse « geiss » qui signifie chèvre…
Cela suffit-il pour conjecturer que les Geiser qui s’installèrent d’abord à la
maison Bisari, rue de la Marine, puis rue Neuve-Mahon, avaient pour ascendants
proches ou lointains des gardiens de chèvres dans le Jura?... De toute
façon un tel pedigree n’étonnait pas dans l’Alger du dix-neuvième siècle qui
entretenait une vie provinciale et même villageoise pour certains de ses
quartiers. Alger était baignée de vastes collines verdoyantes et, pour le mieux
était une agréable petite ville de villégiature française où les gens bien nés
ne roulaient qu’en calèche à chevaux sur ses chemins de terre et ses pavés…
Quoi qu’il en soit, quand il arrive de Marseille et débarque
du voilier à vapeur avec ses parents et ses petits frères qui ont fuis la
misère du Jura suisse, Jean Geiser n’est âgé que de deux ans… C’est peut-être le fonds de cette misère
initiale qui donnera à Jean « un
autre regard » dans la vie… En débarquant au pied d’Alger la Blanche
il ne sait pas encore qu’il va y vivre toute sa jeunesse et le restant de sa
longue vie. Alger « descendait » alors en cubes lumineux du plus haut de la Casbah que tant de poètes
ont chanté et chanteront jusqu’au bord de la mer et du grand bassin du port
proprement dit. Dans cet odorant espace
urbain à dédales de la ville, Jean apprendra
vite à bien le connaître à pied de jour et surtout la nuit….
En 1872, vingt-deux ans après le « premier pied à
terre », suivant le pas de sa mère qui l’avait devancé, Jean Geiser
ouvrira son atelier de photographie au 7, rue Bab-Azzoun, pratiquement un des
périmètres qu’il connaissait le mieux au monde avec le quartier de la Marine. Cet
atelier bien pourvu d’accessoires deviendra
célèbre (et il écrit lui-même sur sa carte de visite) jusqu’auprès de l’Impératrice
Feodorowna de Russie… C’est dire combien l’Algérie a pu être féconde en tant
que terre de croisements !
Le « Dallmeyer multiple
portrait camera ». Bon appareil de studio inventé par
l’opticien anglo-allemand John Henry Dallmeyer (1830 –1883), Jean Geiser va d’abord
l’utiliser pour prendre 4 clichés à la fois…
Bien évidemment, avant la famille Geiser, d’autres artisans
photographes activaient déjà dans un Alger qui se circonscrivait au
triangle : porte Bab El Oued, la Casbah et la ville moderne tirant déjà sur
la très proche banlieue du Télemly. Les
registres publics gardent entre autres inscrits les noms de Delmotte et d’un
certain Louis. Le premier, daguerréotypiste. Le second,
photographe-miniaturiste coloriant à la main ses tirages…
A cette époque, entre 1847 et 1848, on signale un Trémaux,
qui après avoir visité la lointaine Egypte, la Syrie et la Palestine, vint
photographier l’Algérie. Quelques années plus tard, Felix-Jacques Moulin et
Edouard Denis Balbus firent aussi des voyages dans cette nouvelle colonie.
Moulin avait une recommandation du ministre français de la guerre. Ses vues
publiées en 1860 dans un livre intitulé L’Algérie photographiée.
« En 1856, Felix-Jacques Moulin
entreprend un voyage photographique en Algérie, avec une lettre d'introduction du ministre de la Guerre. Il
rentre en Europe en 1858 avec une moisson de centaines d'images, représentant
des paysages, des villes, des sites archéologiques ainsi que des portraits
d'officiers. Il publie plus de 400 de ses cliches dans L'Algérie photographiée qu'il
dédicacera à Napoléon III et lui permettront de devenir un photographe
quasi-officiel. » Ici : « Ecole de jeunes filles en
Algérie »…
Baldus qui, lui, était peintre et photographe renommé,
d’origine allemande, avait, à la demande du baron James de Rothschild, réalisé
dans les mêmes années une série de prises de vues sur la nouvelle ligne de chemin
de fer Paris Boulogne. En Algérie, c’est le lancement des fumeux Bureaux
Arabes de Napoléon III… Une époque de capitalisme industriel ascendant pour l’Europe
et de colonisation sauvage pour les Algériens qui voudra installer en lieux et place des
milliers d’Européens venus de presque tout le bassin méditerranéen (très peu
souvent des bourgeois d’ailleurs)… Parmi
eux un certain Antoine Alary, d’abord instituteur dans le Lot-et-Garonne.
Initié par Delmotte à la photographie, il s’associera en 1854-55 à la veuve
Geiser (la mère de Jean) qu’il avait courtisée pour ouvrir un atelier de
photographie. On reste d’ailleurs intrigué quant à cette émigrée d’époque, qui
ne s’était pas faite commerçante de bonneterie, en pâtisserie, en matière de
coiffure ou autre mais très originalement (et certainement avec quelque
courage) installée en robe et chignon pour tirer le portrait à ses clients
aisés.
Cet atelier de Bab Azzoun le rendra
célèbre jusqu’auprès de l’impératrice de Russie
Les années 60 du XIX è correspondent à l’époque où quelques
tentatives sont faites en Europe pour illustrer des livres par la photographie.
L’idée avait déjà été concrétisée par le photographe Roger Fenton, proche de la
famille royale d’Angleterre, qui avait été littéralement envoyé en tant que
correspondant de guerre pour ramener des vues de la guerre de Crimée qui
opposait les Russes aux Français et Anglais sur la question du partage du
Moyen-Orient…
Plus « pacifiquement » pour l’Algérie, l’un des
tous premiers livres illustrés de photographies censées mettre en relief les
résultats « littéraires et scientifiques » de l’expédition saharienne
est : Les Touaregs du Nord de Henri Duveyrier. Il est publié à
Paris en 1864. Son expédition de reconnaissance, partie en mai 1959 du Constantinois,
avait duré pas moins de deux ans et demi !
Mais en fait d’illustrations photographiques proprement dites,
n’alternent parmi les 500 pages imprimées que des dessins d’après des croquis
de Duveyrier lui-même et des reproductions au trait de quelques photographies,
même pas une dizaine, signées de MM. Puig et Crémière qui accompagnaient
certainement l’expédition à l’instar des cartographes. Ces illustrations
n’occupent pas vraiment une place prépondérante comme par exemple dans le livre
de Fenton.
Leur technique de reproduction n’apportait rien de
radicalement nouveau : sans perspective, plutôt figées et plus proches du
dessin et de l’esquisse que de la photographie. D’ailleurs, dans les pages de
remerciements d’usage ouvrant le livre, Duveyrier (qui décline ses titres de
« Chevalier de l’ordre impérial de la légion d’honneur et de membre
étranger de la Société royale de géographie de Berlin ») ne cite même pas
les photographes qui l’accompagnaient.
L’image est pour lui accessoire, tout juste là présente pour corroborer
que le voyage, au cœur du désert saharien, a bien eu lieu. Plus de trente ans
plus tard, Geiser, mais d’autres photographes également, feront mieux et participeront réellement à « ouvrir le
désert » aux yeux et à la conscience universelle…
Mais à ce moment précis de l’histoire (1860-66), il y a la
construction à Alger des grandes voûtes qui vont supporter le boulevard Front
de mer depuis l’actuelle Place des Martyrs jusqu’au square Sofia, dominant le
port de 15 mètres, sur les plans de l’architecte Chasseriau. J’imagine Geiser,
adolescent, assistant à toute l’évolution du gigantesque chantier confié à une
entreprise anglaise. Un pareil spectacle ne pouvait que l’attirer et faire
mûrir sous le planement des mouettes son sens de l’image, des proportions
urbaines, du cadre… Ce grand boulevard
n’est que l’imposante façade maritime du principal quartier d’affaires d’Alger
dont la rue Bab Azzoun est le nerf central et où, quelques années plus tard son
studio Geiser fera florès…
La rue Bab Azzoun où Geiser
travaillera près de 50 ans de sa vie…
« Making
Algeria french »
Justement en 1867, tandis qu’une terrible famine ravage le
peuple algérien faisant des centaines de milliers de victimes et paupérisant
les populations, Jean Geiser reprend la direction de l’affaire de sa mère.
Moins de cinq ans plus tard, en 1872, il créé son propre studio-atelier à la
rue Bab Azzoun, à l’âge de 24 ans. Il commence alors à photographier les rues
d’ombres et lumière de la Casbah tout comme il enchaine de très nombreux
portraits de « femmes mauresques » qui semblent, secrètement, le
fasciner… (2)
Jean Geiser : Femmes de Bou Saada
A cette date la colonisation militaire est victorieuse.
Alger devient le premier centre commercial et administratif de la colonie où la
crème de la nouvelle bourgeoisie se concentre. Les militaires cèdent un peu le
pas. Ce sont les banquiers, les grands propriétaires fonciers et les armateurs
qui ont maintenant voie au chapitre, comme on dit. Le grand lycée Bugeaud
(actuel Emir Abdelkader) est construit ; la Basilique de Notre Dame
d’Afrique est consacrée. Et de plus en plus dès les années 80, les vues
d’Alger, de ses places publiques avec leurs statues, de son théâtre, de ses
grands hôtels, de son port et des navires à vapeur, de commerce ou de guerre
qui y accostent, se multiplient par le fait de photographes connus ou anonymes.
Une bonne part de ces vues est largement commercialisée ; le système de la
poste universelle se chargeant surtout de leur faire traverser les mers.
« La première carte postale française (écrit
l’historien David Prochaska) qui représentait la Tour Effel fut mise en
circulation lors de l’Exposition internationale de Paris en 1889 ; pour
l’exposition de 1900, des millions furent imprimées. La production française
était en retard sur celle de l’Europ, mais elle passa rapidement de 8 millions
de cartes postales en 1989 à soixante millions en 1902 et à cent vingt-trois
millions en en 1910. Bergert et Humblot à Narey, Colas à Cognac, les frères
Lévy et Neurdein à Paris furent les principaux fabricants entre 1900 et 1904.
En 1905, Bergerte, Humblot et Helminger s’associèrent pour former Les
imprimeries réunies, qui imprimaient quatre-vingt-dix millions de cartes par
an, soit 20% de la production française. Des entreprises comme celles des
frères Lévy et Neurdein combinaient la photographie et l’imprimerie, et
envoyaient leurs photographes « sur place ». La carte postale connut
une vogue extraordinaire en France. Cet énorme marché pour les images
« bon marché », produites en série vit alors apparaitre des
collectionneurs, des catalogues, des journaux et des revues spécialisées .Entre
1899 et 1916, plus de 30 périodiques furent lancés. Parallèlement, un marché
algérien se développa, mais à un rythme plus lent. Des photographes locaux et
métropolitains prenaient des clichés pour des cartes postales qui étaient
imprimées en France ou en Algérie, dans plus de cent fabriques, dont vingt une
à Alger, sept à Paris, et d’autres, allant de Toulouse et Nantes à Aïn Sefra,
Sidi Bel Abbès, Biskra et Tebessa, à Oued Zenati, Souk Ahras, Laghouat et
Bejaïa. Un marché colonial, plus restreint, donna naissance à une publication
pour les amateurs. L’intermédiaire des cartophiles, de la Société cartophile de
France et des colonies, mensuel, paru en Algérie de 1904 à 1906 ».
(3)
Rappelons tout de même pour repères que 1903 est l’année où
Mohamed Abdou, un des « héritiers » de la Nahda, est de passage à
Alger ; et qu’en 1906 la construction de la Grande Poste (sur le site de
la première église anglaise d’Alger) est achevée par les architectes Voinot et
Tondoire ; elle sera d’ailleurs superbement photographiée par Geiser avec
calèches et tramway…
Au même moment de ce « rush » de la carte postale, Geiser se fait aussi l’éditeur d’un livre sur Biskra : La Reine des Zibans, écrit par Charles Barbet et illustré par une vingtaine de photographies qu’il signe lui-même. La production de la carte postale tout comme ses ambitions d’éditer des collections de livres d’art l’amènent à sillonner en calèche une grande partie de l’Algérie, de ses sites historiques, de ses marchés, de ses nouveaux villages de colonisation, etc, poussant ses randonnées jusqu’en Tunisie… Ses affaires marchent si bien qu’il ouvre une succursale à Blida et habitera une superbe maison sur les hauteurs d’Alger à qui il donne le nom de « Cottage Helvetia » en souvenir de sa Suisse natale… (Dommage toutefois que l’inestimable patrimoine de photographies sur plaques de verre de cet artiste s’envole, un siècle plus tard, aux quatre vents des enchères pour le plaisir de quelques grands collectionneurs de deux ou trois continents…)
En sus de Jean Geiser qui travaillait pour l’Algérois, le
Sud et Tunis, on dénombrait d’autres éditeurs tels Boumendil, Maure et
Bouguault à Biskra, etc., sur lesquels jusqu’à l’heure présente peu de
documents ont été rassemblés et encore moins d’études réalisées… Egalement à
Alger, et sise à la même rue Bab Azzoun, la rédaction d’une revue intitulée
« L’Algérie artistique et pittoresque » fut éditée entre 1892
et 1894, avec de très nombreux travaux photographiques sur Alger et d’autres
villes d’Algérie qui connaissaient alors des transformations accélérées et
brutales de leur cadre urbain. Par la technique de la phototypie, la
photographie (dont la carte postale ; la reproduction en revue) qui était
arrivé à son âge de maturité révolutionnait pratiquement les mœurs. Ainsi
Geiser met en cartes postales le tout nouvel hôtel Saint George (1890) que
fréquente un grand nombre d’Anglaises et d’Anglais qui viennent régulièrement y
passer un doux hivernage. Là, et disséminée sur le pourtour de Mustapha
supérieur, leur communauté, cultivée et discrète, est relativement importante.
Sur les cartes postales de l’hôtel, légendées en anglais, on
voit les courts de tennis et les terrasses où se consomment les déjeuners de
décembre avec des femmes aux beaux chapeaux fleuris… C’est l’époque où le
cinématographe des frères Lumière naissait. Une dizaine d’années plus tard,
entre 1906 et 1909, les premiers films d’actualité sur l’Algérie sont tournés à
Alger (rue Bab Azzoun et La Casbah) et à Tlemcen, notamment. Epoque où, jeune homme, mon grand-père Aïssa
(né en 1890 / connaissait-il alors la photographie ?) arrivait à pied des
territoires nomades de l’Atlas saharien pour travailler à Alger où il sera
d’abord employé par un chausseur traditionnel rue Bab Azzoun …
Reporter
de guerre presque en temps réel !…
Une fois de plus Jean Geiser va marquer de façon originale
le début du XX e siècle en éditant un
livre de « collection », qu’il tire à Alger, et qui s’intitule :
« En colonne au Tidikelt, Souvenir
d’In R’har ». Le livre est écrit et illustré par plus de 200
photographies prises par le lieutenant J.B. Martial du 2è Bataillon d’Afrique
stationné à Laghouat. C’est le récit, au jour le jour, d’un ordre de route et
de combats militaires s’échelonnant sur 6 mois du 24 février au 16 août 1900…
Après le combat d’In-Rhar : les-prisonniers
Algériens d’In-Rhar le 20-mars-1900
Réaliste, l’auteur écrit en note liminaire : « Les
vues que j’ai prises au cours de la colonne étaient, avant tout, destinées à
faire un album personnel. Mais, plusieurs officiers m’ayant demandé une petite
collection, un souvenir, j’aurais dû exécuter des milliers d’épreuves pour
contenter tout le monde. De là l’idée de faire éditer un album. Les vues sont
ordinaires et n’ont qu’un mérite, celui d’être toutes inédites et d’avoir été
exécutées avec les difficultés que l’on
devine aisément ». En effet, puisqu’il s’agit, entre autres, de
combats y compris à l’artillerie lourde ! Un véritable reportage de
guerre, comme en temps réel, qui fut mis en vente près d’un an après la
sanglante bataille d’In R’har…
1908 : Jean Geiser à 60 ans. Un journaliste de la
colonie lui consacre un article élogieux. « Récompensé dans toutes les
expositions de 1856, 1878, 1892, 1900 à Paris, à Vienne , à Amsterdam, à Nice,
fournisseur de S.M. l’Impératrice de Russie, Maria Fedeorowna, M. Jean Geiser a remporté la Médaille d’or à
l’Exposition internationale de 1892 et a
fait partie du jury de 1901 à Nice.
« M. Jean Geiser, dont les ateliers sont situés au
7, rue Bab Azzoun à Alger, possède aussi dans cette ville, place de Chartres n°
2, 1er étage, un grand salon mauresque pour la vente des vues et
types de toutes les régions d’Algérie. Ce salon est à la fois une curiosité et
une maison que pourra voir quiconque passe à Alger. On peut profiter de sa
visite aux salons de M. Geiser pour s’y faire photographier en costume arabe au
besoin, et conserver ainsi un précieux et pittoresque souvenir de voyage à l’admirable
Cité d’Alger, orgueil de la grand colonie africaine »…
Mort en 1923, aucun des neuf enfants du photographe éditeur
suisse ne reprendra son métier d’art. L’un
d’eux, qui sera directeur adjoint au Gouvernement général de l’Algérie, sera
cependant pour quelque chose, entre les deux guerres mondiales, dans l’édition d’un ouvrage de prestige commandé et « offert par le
Gouverneur général d’Algérie » Pierre Bordes : L’Algérie (4)
Ce beau livre de plus de 120 grandes planches
photographiques en noir et blanc, contient plus du tiers (environ 90 d’entre
elles) signées de Jean Geiser dont l’une des plus anciennes semble bien être
celle de la mosquée de Sidi
Abderrahmane d’Alger que de nombreux
peintres français et anglais de l’époque,
ont peinte, à l’aquarelle ou à l’huile, du même axe où lui prenait ses clichés…
Ultime question au final de ce voyage. Pourquoi donc l’observation
des photographies de Jean Geiser, celles d’Alger, de la Casbah, du Sud comme de
tant d’autres régions avec ses gens nous laissent-elles, aujourd’hui, si
rêveurs, perplexes et comme en attente de
réponses (à des questions pas toujours très bien définies ?... Dire que cette attente et attitude qu’impulse
Geiser est bienveillante… Malgré l’époque… Ses photographies bien plus que
celles de dizaines d’autres photographies de ses contemporains…. Mais aux fonds
interpellés pour quoi donc au juste ?...
Abderrahmane
Djelfaoui
Notes :
NB : Cet article, légèrement remanié, a été publié par
la revue SUISSE-ALGÉRIE, paraissant à
Alger, dans son numéro 9 d’Avril 2002, pages 48 à 54.