mercredi 5 avril 2017

ANNA ANNABA

Le challenge de ce printemps 2017 est de « ramener » Anna Gréki (1931-1966) dans une ville qu’elle a bien connue pour y avoir vécue avec ses parents (son père alors directeur d’école), y avoir écrit un de ses plus longs poèmes critique (« Bône 1956 ») et surtout d’avoir quitté Bouna quelques jours après son 26 ème anniversaire pour être appréhendée, à son arrivée en gare d’Alger, un 20 mars 1957 par les paras de Massu…

Je me remémorais ces durs moments vécus par Anna (« Bône-villa Sesini, un aller simple… », http://djelfalger.blogspot.com/2015/03/bone-villa-sesini-un-aller-simple.html ) tout en regardant par le hublot de l’avion une terre et une mer lumineusement embrumées, « silencieuses »…


… Le port gazier de Skikda (ex Philippeville) où Colette Grégoire (future Anna Gréki) fit de brillantes études secondaires après la seconde guerre mondiale… Une ville lieu de naissance de l’islamologue Malek Chebel (1953-2016) comme du sociologue Ali El Kenz (qui fut un de mes profs à la Fac d’Alger et que j’ai revu avec plaisir au Salon International du Livre de Paris ce mois de mars) ; ville où Mgr Duval (que les pieds noirs méprisants appelaient « Mohamed Duval ») commencera aussi sa carrière vers l’archevêché d’Alger avant 1954 



Alors qu’Annaba se profile au pied du vieux mont de l’Edough, que le complexe sidérurgique multi usines s’allonge démesurément au premier plan dans la riche plaine du même nom, l’avion entreprend sa descente sur l’aéroport …
Les roues n’ont pas encore touché le sol que je relis cet extrait où Anna, en 1956, dans la guerre, évoque la chape de plomb des mercantis coloniaux sur sa ville …

« …Debout sur la colline ronde Saint Augustin
bronzé d’un geste de statue bénit
les tabac-coto-toma-coop industrielles
salvatrices d’un surplus exclusivement agricole
bienfait fumeux douillet juteux.
Dans la vapeur humaine et grasse des Choumarelles
lavant leur cul dans la Seybouse
enrosée de fleurs de pêchers
précoces – comme un zeste de citron la lune
aromatise la pâte humiliée qui gonfle.
Avec un famélique entrain les gosses dorment
dans leurs habits fiévreux qui s’évaporeront
demain prés du poêle de la classe
au dent de lait… »

Et en moins de temps qu’il ne faut pour chercher tous les beaux mots du monde, me voila au centre de la cité, longeant sa Place de la révolution et ses magnifiques ficus d’hier et d’aujourd’hui avec en perspective l’hôtel Sheraton nouvellement édifié …



En moins d’une journée je me rends compte que ce nouvel et très imposant édifice de verre est l’objet d’un débat contradictoire des jeunes sur les réseaux sociaux. Les uns sont pour ; d’autres, l’amalgamant au boom qatari, sont contre estimant qu’il vient troubler un ordre spatial et temporel qui n’est pas le sien…
J’observe et j’écoute… Sous l’ombrage extraordinaire des arbres du Cours où je sirote un café dans une mignonne petite tasse (non pas un jetable, s’il vous plait) je regarde une jeune fille assise à sa table, ignorant les dizaines d’hommes qui l’entourent… Je sors le cahier qui m’a servi de bloc de voyage à Paris et j’écris sur le champ :

« Sous des arbres centenaires
sirotant souvenir d’un café avec ombres
et feuilles qui jonchent le sol le rêve et la détente
à trois tables de la mienne
une jeune fille est face à moi cheveux lâchés
devant sa crème citron qu’elle goûte
d’une cuillère et d’une paille
plus son smartphone adoré
à qui elle livre ses petits secrets »

Anna Gréki n’écrivait-elle pas elle-même à la fin de « Bône 1956 » :

« Je transcris avec des mots ce qui se fait sans paroles
Les horizons bornés s’élargissent un beau matin
avec des mains qui retournent l’ombre »….


A droite des tuiles rouges : la rue de la Bibliothèque Principale de lecture publique où je suis invité à présenter mon livre sur Anna Gréki... Si l’on bifurque et l’on continue quelques centaines de mètres l’on se retrouve dans le populeux « Marché aux grains »… Derrière les tuiles rouges : le Cours de la Révolution avec le café-kiosque et terrasse de feu Berrabah où je pris mon café et au fond, montant vers les nuages, les fumées blanches de l’usine Fertial d’ammoniac sur les rives de la Seybouse ; rives qui ne sont évidemment plus ce qu’elles étaient…


Et dans cette ville légère, encastré entre quelques buildings,
un arbre de vie poétique...

*

A la salle de conférence de la Bibliothèque, en présence du poète Driss Boudiba également Directeur de la culture de la wilaya d’Annaba, la jeune lycéenne Arij Boulenouar, présentée par la Directrice de l’institution, madame Saléha Nouacer, me fait l’honneur d’introduire la séance en lisant son poème: « Jenett el ouroud » (« Paradis des fleurs ») .



Puis c’est à mon tour de prendre la parole pendant prés d’une heure pour « conter » Anna Gréki à travers de multiples anecdotes de son attachante et dense vie (une courte vie qui n’aura duré que 35 ans…) allant de la petite enfance dans les Aurès jusqu'à ses dernières activités après l’indépendance, en passant par Collo, Bône, la Sorbonne à la veille de 54 puis les années d’humiliations partagées avec une quarantaine de ses sœurs à la prison de Serkadji, parmi lesquelles Djamila Bouhired, Zhor Zerari, Nassima Hablal, Janine Belkhodja, Nelly Poro, Eliett Fatma Zohra Loup, Fadila Dziria et tant d’autres…



Après une lecture de poèmes (« Menaa » et « Le camp »), un débat vivant s’installe. Auditeurs et auditrices se disent étonnés et fiers du parcours d’une militante poétesse dont ils avouent n’avoir rien su jusqu’à ce jour… En présence de Tahar Neyha, conseiller culturel de la Bibliothèque qui fait circuler le micro, de vives interrogations sur l’accession à la traduction en arabe de la poésie d’Anna Gréki réalisée par Tahar Chériaa il y a plus d’un demi siècle, sur l’état réel de notre patrimoine immatériel, comme sur sa pleine connaissance, sa préservation et sa transmission sont posées, soulignées, développées…



J’invite alors l’ami Said Dahmani, historien du Maghreb médiéval (particulièrement des travaux d’Ibn Khaldoun), qui participa aux chantiers de fouilles de Honayn et de la Kal’at B. Hammad, Conservateur en Chef Honoraire du site et du musée d’Hippone à venir dialoguer avec moi avec la salle. Ce qu’il fait avec une netteté du propos et une tranquille franchise…




Puis arriva le moment des dédicaces, approche
des visages…

Avec Khadra Belhadef initiatrice-agitatrice de tant de rencontres

Khadra qui m’aida à transporter mon lourd caba de livres ramené d’Alger jusqu’à la Bibliothèque

Avec Yasmine Gamâoune, conseillère culturelle (à droite) 
et ses amies

Avec Seloua Lamiss Messai, poétesse et journaliste (à gauche

Avec la poétesse Marie Meriem, auteure du recueil 
« Face à la mer » présenté au SILA


Avec Monya Ziane (artiste peintre) et M. Fassih (professeur de lettres arabe à l’université)


Avec le syndicaliste Belabed Mounir qui a tenu à ce que je dédicace le livre à ses trois charmantes fillettes



Avec Tahar Neyha (debout), conseiller culturel ; Mounir Gouri, artiste plasticien ; Seloua Lamiss Messai, poéte-journaliste ; Khadra Belhadef, agitatrice culturelle ; Monya Ziane, artiste peintre ; moi-même ; Foued Saadaoui, historien de l’art ; Mohamed, agent bibliothécaire ; El hadi Hamdikène, photographe.


Tous ces visages pleins de vie, d’allant, d’espoir tendre ou piqué d’humour ne m’en rappellent pas moins ces quelques vers d’Anna Gréki extraits de « ALGERIE CAPITALE ALGER » :

« … Surface de nos visages si vulnérables
Avec des meurtrissures secrètes autour
Des yeux au coin de la bouche – Volubilis
et bouquet de diss – surfaces de nos visages…. »

Et le voyage d’Anna continue le lendemain à une quinzaine de kilomètres d’Annaba, en altitude, sur la montagne de Seraidi… Rapide visite sous une pluie froide à l’hôtel du Ksar (El Mountazah), conçu à flanc de falaise par Pouillon…

Une photo de l’ami photographe El Hadi Hamdikène

Puis nous allons rejoindre au centre du village le petit restaurant-jardin « Forest Grill » (ex « Clairière ») que tient d’une main avisée et douce Karima Chibane, informaticienne mais également écrivain à ses heures… Elle m’apprend qu’elle avait acheté « Anna Gréki, les mots d’amour, les mots de guerre » à Alger, avait commencé à le lire, mais que sa mère le lui a pris… Comme il me restait un exemplaire dans un sachet à l’emblème de l’éditeur, je me suis offert le plaisir de le lui dédicacer sur une table de son charmant restaurant en attendant que nos pizzas cuisent…



Notre hôtesse recevant Anna




Seraidi vu d’avion dans la lumière rasante de fin de jour…

… 48 heures c’est vraiment trop court et cela ne m’a pas permis d’aller à la recherche du domicile de ses parents à Annaba, des itinéraires qu’elle-même faisait dans cette ville, ses ruelles de villas et jardins, ses environs, ses forets et ses plages…



Retour blanc mousseux sur l’ALGERIE, CAPITALE ALGER….



Abderrahmane Djelfaoui




vendredi 31 mars 2017

SOUVENIRS DU XXI ème SIECLE : UNE ALGERIENNE EN ILE-DE-FRANCE, ET BRETAGNE … (1ere partie)

Anna Gréki a re-traversé la Méditerranée en direction d’Orly sud dans mon sac à dos neuf…
En cabine elle a survolée ce qu’on appelle depuis des millénaires la mare nostrum  et le vieux continent à quelques 10 000 mètres d’altitude…
Je m’en étonne, comme je m’étonne de ce monde où Colette, alias Anna Gréki, ne marchera plus à travers les rues d’Alger ou de l’ex Bône (Annaba), ne prendra plus un autocar poussif, un train inox ou un bateau, ne lèvera plus ses yeux vers le ciel suivre la trainée blanche d’un jet, le vol d’une tourterelle, d’un corbeau, d’une corneille, ni commander ici ou ailleurs un noir à une terrasse de café (avec une mousse qui tourne en gros plan comme dans un film de la nouvelle vague) ni surtout déclamer les premiers vers d’un nouveau poème dans sa tète de femme libre…


Pourtant dans ma traversée de l’immense et beau Paris, cette mégalopole lancée en quatrième vitesse dans la campagne des présidentielles et tout ce qu’elle suppose de vacheries et de coups bas, Anna est bien là avec ses livres, sa culture plurielle, son humeur, sa mémoire et une grande partie de son idéal humaniste et solidaire ; elle qui a bien connue les bancs et les couloirs de la Sorbonne à l’époque de la bataille de Dien Bien Phu (mai 1954), moment où avec ses « camarades des colonies » elle dut affronter les étudiants extrémistes de droit dirigés par un certain Le Pen… 

Mélanchon aux feux rouges d’un rond point de Bercy…


Pourtant à quelques dix minutes-un quart d’heure après la sortie de ses cours en littérature moderne, j’imagine bien la jeune Colette (notre poétesse non encore totalement connue et reconnue) passer prés de la statue de Montaigne, traverser l’ile de la Cité avec un clin d’œil mi tendre-mi moqueur à l’imposante Cathédrale Notre Dame pour, de l’autre coté de la Seine sillonnée de lourdes péniches, aller flâner aux Marché aux fleurs édifié de kiosques style 1900 agréablement entourés d’arbres…  Elle y allait peut être avec son aimé Ahmed Inal disponible entre deux de ses innombrables réunions syndicales ou politiques…

Le Marché aux fleurs à la place Louis Lépine (Gouverneur Général de l’Algérie durant deux ans,
Préfet de police de Paris qui en modernisa les modes d’alerte…)

Un itinéraire qui la conduisait certainement jusqu’aux Halles, « le ventre de Paris », comme Zola titrait un de ses romans ; ces immenses halles au cœur de paris, bruyantes et hautes en couleurs humaines qui ont complètement changé d’aspect aujourd’hui à plus de soixante ans de distance… 

La Canopée-sortie Forum des halles en fin de journée….

Chez mon ami Jacques Fournier (qui a vécu dans le Dahra, à Sidi Ali [ex Cassaigne] pas loin de Mostaganem, jusqu’en 1947, avant de « monter » faire ses études de sciences po à Paris), je trouve des encadrés noir et blanc  de ce que furent les halles d’alors lui qui habite un appartement dans la  coquette rue Montorgueil passée à la postérité grâce à une peinture de Claude Monet en 1878 …

Au bout de l’image, à droite, la rue Montorgueil…..

Une femme décharge des sacs d’oignons et des cageots de salade….
Ce qu’Anna a certainement observé avec une fierté de féministe d’esprit et d’espoir en 1953-54…

Mais que furent les autres impressions et pensées de Colette la bônoise en slalomant entre tant de commerçants, livreurs et milliers d’acheteurs penchés sur les étals à l’air libre sur la chaussée ?... Les casbahs du pays, peut être ; sinon les petits marchés des Aurès et de Collo de son enfance… Aura-t-elle aussi martelé les pavés gelés de ces ruelles du 1er arrondissement en cette terrible année glaciale où Paris dut allumer des braséros aux ronds points et coins de rues ?...

Sur une de ses tables de travail de l’ami Jacques je retrouve, a coté de ses propres ouvrages sur l’Algérie, mon propre « Anna Gréki, les mots d’amour, les mots de guerre », que je lui avais dédicacé  lors de son passage  à Alger en octobre 2016… (voir : http://djelfalger.blogspot.com/2016/12/tizi-ouzou-alger-jacques-fournier.html)



Je retrouve aussi là, à portée de main dans l’une de ses riches bibliothèques, l’édition sous jaquette du livre de Simone de Beauvoir et Giselle Halimi (avec un dessin de Picasso) défendant la cause de Djamila Boupacha qui subit le martyre après son arrestation en 1960 à Alger par l’armée coloniale… Collette/Anna était alors expulsée d’Algérie vers le sud de la France après son emprisonnement à Serkadji puis son passage au camp militaire de Beni Messous ; elle se retrouvera bientôt à Tunis où elle polira avec passion et patience son célèbre recueil « ALGERIE CAPITALE ALGER » écrit clandestinement aux cotés de Djamila Bouhired, Louisette Ighilahriz, Zhor Zerari et tant d’autres sœurs incarcérées ;  un recueil qui ne sera édité qu’en 1963 avec une préface de Mostefa Lacheraf lui-même libéré de la prison de Fresnes…

(photo : Abderrahmane Djelfaoui)

Sur ces étagères la tranche d’un livre de Pierre Bourdieu attire mon regard ; c’est un livre fait des photographies qu’il prit à ses débuts de carrière à Alger, entre 1958 et 1960 : « Images d’Algérie » ; images qui ne seront exposées et publiées que des décennies plus tard, après sa mort… L’une d’elle me rappelle mes pérégrinations d’enfant avec grand-mère ou avec grand père dans un Alger en guerre noyé de paras et de visages crispés par le soupçon, la peur ou la détresse ; mais pas rien que cela…

Pierre Bourdieu : « Images d’Algérie, une affinité élective » ;
Actes Sud/ Sindbad/ Camera Austria

Puis ce sont les boyaux du métro et ses correspondances pour me rendre dans le 15ème où je suis invité par le Centre Culturel Algérien de Paris.  J’interviens en soirée après Farid Benyaa (architecte, peintre et galeriste) pour, à travers de multiples anecdotes, retracer l’itinéraire hors normes d’Anna Gréki militante de la cause nationale et poétesse d’un humanisme sobre et percutant. Anna Gréki : cette femme au caractère trempé, généreuse et belle qui, je me souviens l’avoir dit, portait de longs gants blancs alors qu’elle n’était qu’institutrice dans un Alger auquel une armada de parachutistes faisait une guerre de professionnels
De la scène sous les spots où nous sommes assis Farid Benyaa et moi, je sens la forte attention de l’assistance parmi laquelle se trouvent la moudjahida Zoulikha Bekadour et Jacques Fournier…

Avec Farid Benyaa, lors de mon intervention du 15 mars (photo CCA)

Une auditrice me dit : « Nous étions suspendus à vos lèvres »... J’en suis ravi, ce qui n’empêche nullement le débat centré sur Anna d’être fraternel, pluriel, interrogatif et contradictoire. Tout fuse et se croise : l’Histoire, l’instruction, les témoignages, la démocratie et les grandes figures de notre révolution, les interpellations et les interrogations vives quant à ce que sera notre statut dans ce nouveau siècle qui s’ouvre avec peine…

Après les interventions sur scène et les débats qui ont été filmés, c’est la séance dédicace avec lecture des poèmes d’Anna en prime…




Avec Monia Saidi, juriste à Paris, admiratrice d’Anna lors de la séance dédicace

*




48 heures après (durant lesquelles j’ai pu visiter l’exposition « Les routes du sud » au Musée du quai Branly, je mets un petit lot de « mots d’amour et mots de guerre » dans mon sac à dos et me voilà faisant route par car puis par train vers la Bretagne où vivent ma fille et mon gendre… Sur ces 500 kms je regarde les paysages, étonné et émerveillé de tant d’arbres, tant de forets…
Je lis aussi le dernier livre de l’américaine Alice Kaplan qui enquête pas à pas, méticuleusement, sur la genèse du roman d’Albert Camus, « L’étranger » ; surtout l’histoire de « l’Arabe » sans nom… Une enquête qui la mène, il y a moins de deux ans, elle professeur à l’université de Yale (la deuxième plus riche du monde…) à poursuivre ses recherches dans les archives d’Oran… Les révélations à la fin de l’ouvrage, bien charpenté et bien écrit,  sont totalement inattendues. Un vrai pied de nez de l’histoire réelle à la fiction. A lire, relire…. Je me demande ce qu’aurait pensé Anna de ces révélations ; elle qui avait certainement une opinion tranchée sur ce roman et son thème de fond…



Albert Camus vs. Anna Gréki. Deux trajectoires de vie et d’écriture divergentes. Deux générations différentes avec deux types d’engagement qui ne se recoupent pas sur le nœud de vie essentiel à chacun…

Abderrahmane Djelfaoui

Prochain article-suite : SOUVENIRS DU XXI ème SIECLE : UNE ALGERIENNE EN ILE-DE-FRANCE, BRETAGNE ET SON RETOUR…



mardi 7 mars 2017

Fragilité de puissance

C’est le titre d’un poème écrit à Ain Naadja la veille d’une résidence d’écriture à l’oasis d’El Goléa-Menea que j’ai partagé avec Denis Martinez.
Denis à qui je l’ai lu à haute voix dés notre arrivée au Sahara m’a demandé de lui remettre ce texte manuscrit et tapé sur ordinateur pour en faire un numéro de l’Auto édition FENETRE SUR LE VENT.


Dans une des pages de mon cahier de voyage…


fragilité de puissance
éloignement en profondeur d’élévation
géologie du silence mouvant
continent de nos lèvres murmurées
où l’intuition frémit de ses puits secrets et millénaires
de ses mystères et grâces ensablés
de sa musique d’étoiles chaque nuit interprétée
cristallisant présent et avenir de roses de plein air

Bonté du don
Univers de simplicité

Abderrahmane Djelfaoui




De retour après une semaine illuminée de découvertes aussi magnifiques les unes que les autres et plus de 2000 km de routes, Denis s’est mis au travail dans son atelier…



Ici l’Image témoin d’une des premières étapes du travail graphique in progress à partir de la déconstruction des images que l’artiste a prises lui-même de la Fleur de pierre cristallisée. Une fleur communément appelée Rose des sables parce que la disposition de ses cristaux est tout à fait celle de pétales… Une Rose qui si elle ne fleurit que par l’absence de pluie dans les déserts n’en fleurit pas moins sous les sables par évaporation d’eaux souterraines…



Autre étape du graphisme « sur ce véritable miracle de la nature » où l’artiste cherche à « dessabler » et découvrir les vertus d’harmonie, de chance, de force, d’intelligence, de protection et de magie de la fleur








à toutes celles qui sont et font l'âme de notre monde



[Pour lire d'autres textes, visitez mon site:
https://djelfalger.wixsite.com/poem]

lundi 6 mars 2017

Mars Martyrs….

« Mars » était tout à la fois le dieu de la guerre et celui des cultures et des troupeaux chez les romains de l’antiquité, nous apprenait-on au lycée, il y a encore une cinquantaine d’années… Une lointaine époque qui fait presque « vestiges » à l’exemple des ruines de Tipaza ou de Timgad…
Mais de nos jours ce mois des mimosas et bien d’autres arbres fleuris de chez nous est devenu le mois où l’on célèbre la mémoire des martyrs, tel Larbi Ben M’hidi, bien sur, mais tous les innombrables, d’Est en Ouest, des rives de la Méditerranée aux très lointaines dunes sahariennes qui bordent l’Ahaggar…

Jeudi 2 mars donc, je sors du métro et marche à pas rapides vers la Grande poste… Au carrefour, de l’autre coté du trottoir sous l’œil bonhomme d’un policier, une élégante et jeune dame de plus de 85 ans traverse.. J‘ai l’impression d’une séquence de film « nouvelle vague » tant, svelte et sereine, cheveux d’un argent brillant et doux, heureuse, elle traverse la chaussée sous un soleil printanier… Beaucoup d’Algérois, particulièrement les riverains d’Hussein Dey et du haut Panorama connaissent bien cette silhouette discrète …

Je l’arrête à mon niveau et, elle hésite, quelques longues secondes à me reconnaitre… Je lui parle du livre… Oui : Anna, je répète… et ajoute Louisette Ighilahriz et les biscuits Bimo qu’elle lui offre à chaque fois qu’elle la visite chez elle … « AHH… Mais bien sur… » Et de rire comme une adolescente en s’excusant de sa médiocre mémoire, vu son âge…


(photo Abderrahmane Djelfaoui)

Cette dame c’est Eliett Fatma Zohra Loup née dans une ferme à Birtouta avant la deuxième guerre mondiale. Elle, qui fut la camarade d’Anna Gréki ; la compagne de cellule de Zhor Zerari, Baya Hocine, Fadela Dziria, Jaqueline Guerroudj et tant d’autres « sœurs » à Serkadji au même moment (1957-59) où étaient également emprisonnés Moufdi Zakaria, Henri Alleg, Laadi Flici et El Badji au quartier des condamnés à morts…
Elle me dit qu’elle vient d’acheter deux séries de timbres d’Algérie qu’elle me montre avec fierté et sourire… Elle insiste pour que j’en prenne un exemplaire de chaque qu’elle m’offre. « Ca me rappelle tant mon enfance », dit-elle…



Souvenir ….

Eliett Loup et Louisette Ighilahriz
lisant une poésie sur la « ville de cent lieux, ville noire »
lors d’un après midi autour d’un thé et de biscuits Bimo sur les hauteurs d’Hussein Dey en aout 2015…
(photo Abderrahmane Djelfaoui)

Samedi 4 mars : Bibliothèque principale de lecture publique au centre de la ville de Mostaganem. De son trottoir on voit comme si on était en parapente, suspendu en plein ciel,  une partie du port et la mer jusqu’à son horizon, là bas, au-delà de la baie d’Arzew où brulent les torchères des GNL… La séance publique est consacrée à mon dernier livre sur la poétesse « Anna Gréki, les mots d’amour, les mots de guerre »… Dans l’assistance chaleureuse d’artistes et d’hommes de culture, plusieurs personnes aussi qui furent des moudjahidines, des fidais, des résistants clandestins efficaces et dévoués à l’indépendance nationale. Parmi eux, assis au premier rang  aux cotés de Lila Benzaza, un membre de l’OS de l’ouest, Nacer Kouini, 91 ans qui connut de longues et terribles incarcérations dans les prisons coloniales… C’est par lui que j’eus l’honneur de recevoir mon diplôme de participation aux activités de la Bibliothèque Principale de Lecture Publique de Mostaganem…

Avec Nacer Kouini, membre de l’OS (photo Belkacem Meftah) à qui j’ai dédicacé avec plaisir
mon livre essai sur Anna Gréki, militante de la cause nationale

Un participant « atypique » de cette belle rencontre aura été un militant dont l’activité avait commencé avant les années 50 et qui me sorti d’un sac un cadre où, sous verre, était bien mis en évidence un article sur un leader incontesté de cette époque avec pour grand titre : « cette terre n’est pas à vendre ». Il insista pour me dire, lui qui avait été jusqu’au Vietnam en 3ebaya et burnouss, que nombreux sinon innombrables furent déjà les martyrs de la cause nationale avant le 1er novembre 54…

Discutant avec le vieux militant de la cause nationale El Hadi Hmida Kouka,
avec entre nous le plasticien Said Debladji (photo Belkacem Meftah)

Notre hôtesse, la Directrice de la bibliothèque me demande de remette à mon tour un diplôme d’honneur à un illustre et humble artiste de la ville de Mosta : Mostefa Abderrahmane. Je saisi l’occasion pour le présenter longuement au public en mettant l’accent sur les méthodes de « travail pauvre » de ce cinéaste qui a réalisé nombre d’excellents films documentaires sur ce qu’ont subies les populations algériennes sous la férule coloniale parmi lesquels : « Grotte de Ghar Frachich, 167 ans après les enfumades » , « Les cuves de la mort », « Ain Sefra, ciel, soleil, tortionnaires », etc… 

Jaquette du film documentaire de témoignage sur le camp de Cassaigne
réalisé par Mostefa Abderrahmane


Emu des souvenirs dramatiques de toute une vie d’enquêtes historiques et de tournages avec le concours des rescapés et des témoins d’époque : Mostefa Abderrahmane, lui qui avait sa carrière artistique en interprétant des rôles de théâtre sous la direction de feu Ould Abderrahmane Kaki…

Dimanche 5 mars au matin : dans le bureau de la Directrice de la Bibliothèque, rencontre avec Lila Benzaza, auteure. Cette brave et combative dame est issue d’une famille de résistants au long fil des décennies de l’occupation coloniale ; fille d’un militant de la cause nationale torturé de multiples fois, adolescente, elle fut fidaiya dans la guérilla urbaine à Oran ; elle est la sœur d’un militant de la Fédération de France chahid ainsi que la nièce et la cousine de plusieurs martyrs…

Lila Benzaza

« J’écris simplement sur le vécu d’hier et d’aujourd’hui et j’aurais aimé voir mes récits portés à l’écran »… Elle dit expressément ne pas écrire de romans de guerre ; elle qui a écrit et publiée plusieurs romans dont «La ferme des deux sœurs », « Zineb mère courage », « Le fils de Aichata » ou « Voyage au bout de l’enfer »… Il y a quelques jours elle reçoit la notification de sa nomination au Prix international de poésie Léopold Sedar Senghor (pour son poème « Voile de brume ») décerné à Milan et qui la nomme Ambassadrice de ce Prix de la francophonie pour l’année 2017….

Le clou de la matinée, sur le parvis de la Bibliothèque, avec une classe de lycéens venus regarder un court film sur l’histoire de l’Algérie à l’invitation du très jeune Directeur du Musée du Moudjahid de la ville aura été d’applaudir et de crier ensemble: « VIVA L’ALGERIE ! VIVA L’ALGERIE ! VIVA L’ALGERIE ! »



Abderrahmane Djelfaoui


vendredi 17 février 2017

Motos des oasis, le design des femmes de Tam

A quelques 870 kms au sud de la capitale, à El Ménea (El Goléa), on roule beaucoup en vélo et bien plus encore, les jeunes, en moto. Il n’est pas rare de voir pétarader à toute vitesse sous les hauts palmiers dattiers et entre les murs de toub brun-rouges deux ouvriers agricoles  dont par exemple le second tient en travers du dos une pelle et une pioche dans le sillage d’un nuage de poussière de sable …

Motard passant devant le jardin de « Maata Molana » de la Fondation FOREM

C’est que la moto est bien pratique et rapide dans les venelles de l’oasis ; plus économique aussi aujourd’hui qu’une 4x4 diesel ou un dromadaire... C’est un puissant moyen de transport qui n’enferme pas son passager dans une coque de métal derrière un pare-brise.
Au contraire, tête nue ou avec le chech  on participe à moto du même air froid ou brûlant des palmes, des mêmes éclats de lumière et d’ombre…

On remarque vite que les toutes nouvelles motos, stationnées ici ou là devant un portail ou à l’angle d’une ruelle ont leur guidon, leur réservoir, selle, porte-bagage et amortisseurs enveloppés dans une fine pellicule de plastique transparent… Comme si elles venaient juste de sortir du magasin du concessionnaire…

(J’imagine d’ailleurs bien les jeunes prénommer leur moto : Ezzina-la belle ou El Gadra-la puissante…)

Mais on remarque très vite également que presque toutes les autres motos, neuves ou vieilles, magnifiques ou simplettes, sont recouvertes d’un long tapis étroit de laine, aux couleurs vives tissé de motifs berbères traditionnels.

Un tissu bleu recouvre et protège également les amortisseurs…

Derrière la moto tapissée, un technicien s’affaire à réparer un compteur à eau

Devant un des bouchers du centre ville

Dans différentes boutiques ou étalages de vente à l’air libre du marché du centre nous avons retrouvé ces tapis faits mains. Multiples et doux au toucher ; aucun ne ressemblant à l’autre par son motif et l’efflorescence de ses couleurs ; tous d’une inventivité chaleureuse et sereine…

Denis Martinez et ma fille Yasmine découvrant le design épuré et les belles couleurs d’un tapis de moto
devant une échoppe de produits artisanaux


Denis Martinez découvre que le dos du tapis de moto est en fait
un support synthétique de récupération sur lequel est tissée la laine du dessus.


Ces tapis sont en fait fabriqués par les femmes à Tamanrasset ; femmes anonymes dont les mains délicates et inventives donnent un  autre air et éclairage aux routes et pistes innombrables du grand Sud…
Des tapis vendus pour subsister et qui « remontent » vers le nord avec le retour des camions revenant de Tawa, Arlit, Agades et du Burkina Fasso où ils faisaient leurs exportations de dattes des oasis algériennes…
Avec ces mini tapis le plasticien Denis Martinez imagine bien de faire, in situ, ici au marché d’El Menea même,  un atelier artistique en compagnie des étudiants et étudiantes de l’Ecole supérieure des beaux arts si l’occasion lui en était donnée… Il affirme : « ca c’est un design utilitaire qui sort des nécessités de la vie quotidienne, simplement et avec beauté ». Tapis qui servent tout à la fois d’assise agréable sur le siège de la moto mais participent ingénieusement à empêcher l’érosion de la selle et le dessus du réservoir de carburant par les éléments extrêmes que sont les vents de sable, les chaleurs, le froid…



Texte et photos Abderrahmane Djelfaoui