jeudi 20 août 2015

Connaissez – vous La Casbah d’Ali Marok?...

L’état dans lequel se trouve la Cité naguère nommée « La Perle de la Méditerranée », est horrifiant. La rue Kléber à elle seule, si vivante, si animée et riche il y a quelques décennies encore est aujourd’hui presque complètement en ruines, disparue, devenue immense trou à ciel ouvert –couvert d’immondices accumulés en strates….

Comme si une épidémie de peste était passée par là… Comme si un pouvoir volcanique depuis  Fort l’Empereur avait fini par ses rancunes à avoir raison de sa longue histoire… Un  râle programmé ? J’ai l’impression que les historiens en auront au moins pour mille ans à faire la lumière sur les soixante dernières années de la Bien Aimée (« Ya Bahjati » du poète) défaite puis abandonnée défigurée…

Années 70, vue par Ali Marok


Eté 2015, en sens inverse (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Mohamed Temmam (1915- 1988), miniaturiste et enlumineur de talent, natif de la Casbah, élève des frères Omar et Mohamed Racim ainsi que de Léon Cauvy, écrivait en introduction au livre de photographies d’Ali Marok: « … Ali Marok a regardé longtemps la Casbah avec les yeux du cœur avant de la fixer pour notre plaisir… Cet album, à travers de saisissantes vues s’efforce de faire connaître le passé de la Casbah, comprendre sa vie présente, et d’exprimer pleinement sa beauté. Ce haut lieu chargé d’histoire et de gloire, cher à ses enfants, est digne d’admiration ». C’était écrit au milieu des années 70…


Aujourd’hui Ali Marok est triste. Revenant de sa longue marche quotidienne matinale, il me dit : « Autant j’étais fier d’avoir fait ce livre à l’époque, autant ça me met aujourd’hui sur les genoux de voir la Casbah détruite. Si c’était possible j’aurais voulu être détruit moi-même et qu’on ne détruise pas la Casbah, qu’on l’épargne…. »
Et un  souvenir en tirant un autre, de Temmam dont il était proche, il dit : « je le voyais chaque après midi. On discutait. Il y avait de la sympathie entre nous … Bien après son décès, Madame Orfali, Directrice du Musée national des beaux arts du Hamma  organisa un soir une rencontre hommage à ce grand miniaturiste. Le peintre Mohamed Khadda était présent. Après l’intervention principale, il y a eu un débat. J’écoutais. Je ne voulais pas du tout intervenir. Mais à un moment Khadda a prit la parole. Je ne me souviens que de la phrase qui m’a fais réagir. Il a dit à un moment, nettement, que la miniature est un art mineur… Je n’ai pas pu me retenir. Je l’ai laissé intervenir puis j’ai demandé la parole. Je lui ai répondu de façon correcte bien sur, mais durement, très durement. Il n’a pas relevé. Il ne s’est pas défendu. C’en est resté là… »

QUAND LA CASBAH S’EN VA SES MEMOIRES REVIENNENT

« Ce livre sur la Casbah j’y ai travaillé parce que le film La Bataille d’Alger en 1965 m’avait fait pénétrer dans l’intimité de la Casbah pendant six mois de tournage… Je t’ai déjà raconté mon travail auprès de Pontecorvo. Le livre c’était donc après ce film, mais aussi après mon activité à la télé, après bien des problèmes, bien des envies et des ambitions dont certaines évidemment refoulées, parce qu’il n’y avait vraiment pas moyen de faire autrement à l’époque…
« Mais maintenant que j’en parle, je crois que mon intérêt pour la Casbah s’est accumulé petit à petit dés 1962-63, sans que j’en ai conscience. A la première année de l’indépendance tout en travaillant pour la télé algérienne j’étais free lance pour la RAI italienne. C’était une période de trouble avec le conflit GPRA/ALN/Zone autonome d’Alger. Ne faisant pas de politique j’ai fais mon travail de reporter. J’ai filmé et j’ai photographié entre autres Amar Ouzeguane et Mohamed Khider à la Casbah avec Yacef Saadi…Les gens étaient en armes. Je ne sais pas ce que sont devenues ces archives… »

Juillet 62/ AFP / Fernand Prizot

« L’autre déclic c’est quand j’ai vu dans l’euphorie de l’indépendance, dans la naïveté et la liesse extraordinaires de ce moment historique des ruraux s’installer dans le palais des Dey de la Citadelle…. Bien que j’étais moi-même un rural,  comment accepter que des ruraux si pauvres et qui n’étaient jamais rentrés dans une ville s’installent dans le palais des Dey ? Ce n’était pas leur place. C’est là où j’ai commencé un peu à comprendre où nous allions être emportés…

Porte de la Citadelle et du Palais des Deys. Ali Marok


« Il faut dire aussi que j’avais un caractère pas docile du tout à l’époque. Rebelle. En plus à l’Office des Actualités Algériennes où j’étais cameraman, j’étais pratiquement payé à ne rien faire. Je sentais qu’on voulait m’étouffer, me tuer à petit feu. C’était intenable. … Alors je me suis dit : pauvre imbécile ! Mais tu es libre ! Tu as tout ton temps ! C’est comme ça que j’ai pris l’initiative de retourner à la Casbah ; de reprendre le fil de mon ambition…
« Alors j’ai acheté une caméra super 8 et je me suis mis à filmer la Casbah à ma manière….A l’époque Lakhdar préparait de son coté une superproduction et moi j’étais convaincue qu’avec ma caméra super 8 j’allais faire un film plus intéressant que le sien…. Mais les problèmes sont vite arrivés! Boumediene avait arrêté l’importation de la pellicule film… Que faire ?....
« J’avais quelques économies. J’ai décidé d’acheter des appareils photo. Un Rolleyflex 6x6, un Pentax, un Nikkon 6x7, plus un Leica que j’avais depuis la révolution. J’ai aussi acheté plusieurs objectifs dont un 500 mm ainsi que des flashs et tout un attirail professionnel avec tout un lot de pellicules. Pendant dix ans j’ai travaillé avec de la pellicule dont la date était périmée. J’avais eu l’intuition que je n’aurais plus l’occasion dans ma vie d’avoir un tel matériel. J’ai foncé…  C’est dans ces conditions d’adversité et d’injustice que j’ai fais la Casbah;  Je ne voulais pas me laisser faire ou me laisser aller… 

« Dans ce vieux quartier je faisais le parcours du combattant. Je découvrais la Casbah seul. Avec mon matériel. Il fallait me faire accepter. Je n’hésitais pas. La plupart du temps quand je tapais à une porte pour demander à monter sur la terrasse on m’ouvrait. On m’écoutait ; on me faisait le passage pour monter… Petit à petit on s’est habitué à moi. On a compris ou on a su que j’étais un défroqué de l’administration. J’y passais la journée ; et quand j’avais peu d’argent je me nourrissais à midi de lben, errayeb ouel khobz 3and ellaben… », dit-il en riant dans sa derja de hadjouti assumé.

Le céramiste et miniaturiste Ali Kerbouche, habitant aujourd’hui un village de la Mitidja, se souvient quant à lui, à plus que quarante cinq ans de distance qu’il accompagnait souvent Ali Marok à la Casbah. « A cette époque il y avait encore une vie riche, foisonnante. Nombre de rues étaient occupées par des corps métiers traditionnels, les bouchers, les porteurs d’eau qui étaient en général des biskris, les dinandiers, les tisserands, les fabricants de coffres en bois, etc... Je connaissais bien la cité enfant dans les années 60 parce que ma mère m’emmenait régulièrement en visite familiale. Alors, ami de Ali Marok,  je l’aidais certaines journées en le guidant, en tenant le spot lumineux quant il photographiait en intérieur, en partageant le transport du matériel pour monter et descendre les escaliers et les ruelles…On rencontrait énormément de gens et Ali aimait à les faire parler ; il avait le contact aisé avec les gens du peuple ; et il aimait surtout photographier des choses qui n’existent plus aujourd’hui tels que le karakou, le fourneau à pompe, les quinquets, etc… »

Ali Marok (lunettes) et Ali Kerbouche (photo collection Ali Kerbouche)


UNE EXPOSITION D’ABORD

« Bien avant la conception et l’édition du livre, il y a eu l’exposition de photos que j’ai organisé à l’UNAP, avenue Pasteur, où j’avais des amis. Je dois dire que le premier à m’aider pour cela a été Mohamed Kouaci, allah yerhmou. C’est avec un de ses employés que j’ai fais les tirages grand format dans son laboratoire à coté du square Port Said.
« Kouaci était un bon pote à moi. Je l’estimais beaucoup et c’était réciproque, même si je l’ai connu sur le tard. Ce que je faisais l’intéressait vraiment. Pour lui, j’étais beaucoup plus un cameraman d’actualités qu’un photographe. Nous avions couvert ensemble plusieurs voyages de Ben Bella après l’indépendance. Il m’avait fait ma première photo de l’indépendance en me prenant moi et Lakhdar, nos corps sortant des fenêtres d’une 403 en train de filmer tous deux une manifestation en traveling !... J’ai mis cette photo sur ma petite armoire de vestiaire à la télé où je travaillais. Les jeunes collègues me charriaient d’être sur la même photo avec Lakhdar.  Les gens de la télé ne l’aimaient pas. Alors un jour j’ai pris une lame de rasoir et j’ai coupé la photo de Kouaci en deux, à la verticale, ne gardant que mon image…
« Entre Kouaci et moi il n’y avait par contre aucune concurrence. Lui, il avait un énorme fonds d’archives photographiques qui datait de Tunis et qu’il n’a d’ailleurs jamais exploité ici ou à l’étranger alors qu’il en avait le droit.
« L’expo avait inaugurée par Ahmed Taleb Ibrahimi en présence du Cardinal Duval et de l’Imam Baba ‘Amar. Tous les deux étaient amis et complices…
« A plusieurs reprises durant cette expo j’ai vu une personne revenir ; c’était un anglais d’une quarantaine d’années. Il ne cessait d’observer longuement le portrait de l’imam Baba ‘Amar. C’est finalement lui qui m’a abordé ; en français :« Combien cet homme est heureux. Il est dans la plénitude et dans la paix avec lui-même… » Réalisée à la Grande mosquée de la pêcherie cette photo est effectivement le portrait le plus majestueux de La Casbah d’Ali Marok….

L’imam Baba ‘Amar par Ali Marok

UN LIVRE, UNE RELIQUE

Bien après cette exposition de photos, un livre en sera édité par le Ministère de l’Information et de la Culture  et son tirage réalisé à Barcelone par des imprimeurs allemands en 1976.  A ce propos, Ali Marok dit : « les voyages de suivi du livre m’ont permis d’être présent en Espagne au moment de la mort et de l’enterrement du dictateur Franco !... La maquette du livre avait été faite par Abderrahmane Bouchène que j’avais sollicité. C’était un bon copain que j’avais d’abord rencontré au Ministère de l’information qu’il avait quitté pour s’installer à son compte dans un magasin de confection en face du tribunal d’Alger rue Abane Ramdane. Bouchène avait d’ailleurs fait ses premières armes dans le domaine de l’imprimerie et de l’édition d’art en Suisse.»  Le livre qui avait été fait dans le cadre d’une série de livres officiels à offrir n’a plus été réedité depuis et Bouchène est aujourd’hui installé à Paris en tant qu’éditeur reconnu du patrimoine littéraire et artistique de l’Algérie du 20 ème siècle et plus encore…. La maquette qu’il a réalisée pour le livre d’Ali Marok joue d’alternances fluides comme un jeu de flûte dont la modulation laisse place aux vents pluriels des réalités, leur découverte, leurs contrastes et jeux de souvenirs…
Ceci dit,  le hasard fit il y a quelques jours que je rencontrais du coté de la fontaine de Sidi M’Hamed Cherif, dans un atelier de menuiserie au haut de la rue Yacef, trois casbadjis ayant tous dépassés (au moins) la quarantaine et qui se souvenaient ou avaient entendu parler du passage du photographe Ali Marok à la Casbah. J’ouvrais devant eux le livre que je portais sous le bras et les laissais le feuilleter...

Deux casbadjis aux sources d’un regard… (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Leurs souvenirs étaient vifs, joyeux et jaillissaient comme une eau de source…. Non seulement ils reconnaissaient les ruelles, les escaliers, les impasses et les échoppes (même disparues), mais reconnaissaient nettement des personnes à peine discernables tant elles étaient prises à la volée et dont le livre ne précise en légende ni le nom ni les fonctions … Ainsi de la photo « rencontre inattendue » où l’on voit Himoud Brahimi (Momo) couffin en main dans l’ombre d’une ruelle passante en train de discuter… Mes hôtes reconnurent le vis-à-vis: « C’est Ahmed Achoub, à la rue Benbrihmat. Il était vendeur de poissons »…
Ailleurs, sur la photo en intérieur d’une « femme au pilon », assise en tailleur et habillée d’une chemise à pois, d’un ample seroual à fleurs et d’un châle sur la tète, ils s’écrièrent unanimes : « C’est à Sidi Bougdour. C’est khalti Kheira [tante Kheira], femme de salle dans un bain maure, connue et respectée à la Casbah »… Ils me précisèrent même le lieu où une autre femme, d’intérieur, fabriquait des pâtes traditionnelles, des ktayef : « Rue Tombouctou »…
Et ainsi de suite de « Messaoud el bouchi (Messaoud le boucher), un cha’ambi jouant au jeu de dames à la rue Sidi Abdallah » ; de « Hamoud Karabernou, enlumineur de tambourins et de coffres » ; de « ‘Ami Mustapha Lekehal, dit el ksadri, fabricant d’ustensiles de cuisine en cuivre, à la rue Porte neuve » ; de « Arab dit El Habib, fabricant d’instruments de musique à Bab Ejdid, qui répara le mandole de Dahmane el Harachi » ; de « Hamid Ksadri, un vieil homme bellement vêtu à l’ancienne mais qui n’avait jamais travaillé de sa vie ; un hchaychi… ». Ils reconnurent aussi le peintre Mostefa Bendebagh qui avait toujours vécu et travaillé à la Casbah ; « il est mort centenaire », me dit l’un d’eux comme si ses yeux comptaient en même temps ce que cent ans voulaient dire…. Et ainsi de suite de dizaines et de dizaines de photographies faisant soudain, et oralement de ce livre, un guide vivant enfanté des mille et une nuits mémorielles de la Cité berceau de tant de lignées de miniaturistes, d’orfèvres, de chanteurs, de saints, d’ébénistes….

… Cela me donna même sur le champ l’idée d’un synospsis pour un  film documentaire d’une heure qui nous transporterait des couleurs délavées d’aujourd’hui jusqu’au beau noir et blanc des haiks et leurs ‘ajar d’antan ; noir et blanc léger et si suggestif d’une vie qui fut humble, mais confiante et riche.

Arab dit El Habib qui répara le mandole de Dahmane el Harachi . ph : Ali Marok


 LA PHOTO LA PLUS PARLANTE

« Parmi toutes les prises de vue faites durant ces mois à la Casbah, la plus difficile a été celle d’une vielle femme, très âgée, au dos arqué, qui s’aidait d’une canne et passait au carrefour des ruelles de Sidi M’Hamed Cherif presque toujours à la même heure. Au début c’est à peine si je l’avais remarquée. Puis un jour, je m’en suis souvenu et je me suis dit : il faut que je la photographie, là où elle passe. Je suis allé l’attendre. Rien. Ni le premier, le deuxième, ni le troisième jour. Je me suis dit peut être elle est tombée malade. Je revenais tous les jours, et cela a duré presque un mois… J’allais abandonner quand un jour je l’ai vu enfin arriver. C’est une photo très importante pour moi. A travers elle j’imagine l’humanité, le temps… J’imaginais cette femme toute jeune 60 ou 70 ans avant sous l’arc voutée de la ruelle. Elle avait vieilli et son dos avait cassé, mais pas l’arc de la ruelle au-dessus d’elle… 

Le hasard aussi : un gamin m’avait un jour conduit sur une terrasse du coté de Bab Ejdid. De cette terrasse j’ai découverts un magnifique panoramique que j’ai photographié… Bien des années après ce gamin est devenu chauffeur dans une entreprise où a travaillé ma fille. Elle l’entendait parler d’un photographe à la Casbah. En lui faisant préciser des détails elle se rendit compte quez c’était moi. « C’est mon père, le photographe Ali Marok »… L’autre hasard de cette terrasse c’est que des années après la sortie du livre, un russe qui travaillait pour l’UNESCO, je crois qu’il s’appelait Roskoff, et avait vu et feuilleté mon livre chez Temmam au Musée des arts et des antiquités demanda à ce qu’on l’amène justement à cet endroit pour faire des vues du panorama. Et il l’a fait…  J’ai d’ailleurs rencontré ce russe une fois dans un festival en Italie. La télé algérienne y était, elle voulait lui faire une interview sur la Casbah. Il leur expliqua qu’il valait mieux pour cela interviewer Ali Marok…»

La vieille passant sous l’arc. Ph : Ali Marok

Pour clore ce long flash back, Ali Marok tient, me dit-il, a exprimé un sentiment particulier pour le peintre Mostefa Bendebagh. « Je le connaissais bien, et il a toujours été important pour moi. Il était issu d’une grande famille et habitait une belle demeure de la Casbah. Il y avait dans cette maison beaucoup d’œuvres d’arts et beaucoup de documents. Malgré qu’il n’avait pas fait d’études supérieures et qu’il était père d’un enfant handicapé, il était en  tant qu’homme de culture une véritable bibliothèque. Il avait étudié son art avec des maitres et fait d’importantes expositions à l’étranger dont une à Chicago entre les deux guerres mondiales et une autre à la fin de sa vie à Bakou. Si Mostefa était un passionné, mais un passionné  discipliné, constant et rigoureux. Il avait foi en son art et sa culture. Il était le porte parole de la corporation des artisans de la Casbah. Je crois que de ce point de vue, par ses attaches sociales et son activité artistique, il a rayonné bien plus que les Racim et même Temmam. Il était d’ailleurs à l’époque en contact régulier avec un habitant de la Casbah qui faisait de l’astronomie… 
Ce que je veux aussi dire, c’est que de toute ma carrière d’homme de l’image rien ne m’a autant honoré et fait plaisir que la confiance de Bendebagh quand il me demanda de photographier le mariage de sa  fille, un mariage qui s’était pourtant fait dans la plus grande intimité. Comment puis-je oublier ce grand homme et son geste ?... C’était un homme libre, qui ne dépendait pas du tout matériellement du petit salaire qu’il percevait à l’Ecole des beaux arts. C’est pour cela qu’il se permettait d’offrir ses œuvres. Un artiste libre au sens noble du terme…»

Œuvre de Benbdebagh. Bouquet de fleurs utilisé comme motif sur tissu.


Abderrahmane Djelfaoui


PS : on apprend que les élèves de Mostefa Bendebagh organiseront une exposition hommage à leur maitre au mois de septembre à Alger.

vendredi 31 juillet 2015

Un hippopotame sur une terasse d'Alger

Mustapha Boucetta est artiste peintre.
Avant d'y venir peu à peu (à la peinture), il fut longtemps un antiquaire avisé et un restaurateur de meubles traditionnels algérois, algériens. Un métier qu'il avait du "saisir au vol" depuis l'adolescence en regardant faire des maîtres de la ville tel Sfaxi du quartier de Sidi Abderrahmane à la Casbah...

Mustapha devant la devanture de son magasin (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Un meuble restauré et placé chez lui (Photo Abderrahmane Djelfaoui)

La peinture, devenue activité centrale depuis les terribles années de la guerre civile, ne lui fit pas pour autant oublier les pulsions particulières que l'on a à travailler le bois, le découper, l'assembler, le polir...
Puis peu à peu (Mustapha est un voyageur de lents et longs parcours -il fut steward à bord des caravelles d'Air Algérie...) il en vint à la sculpture dxe grands formats avec des tôles de voitures récupérées au gré des hasards chez les ferrailleurs de Boudouaou et ailleurs...
Il y eut d'abord la sculpture du meilleur ami de l'homme : le cheval...

(Ph: Abderrahmane Djelfaoui)

Sur cette phase très particulière de son évolution d'artiste et toujours très bonhomme, Mustapha Boucetta, le sourire en coin, s'explique:

"…. La sculpture est un ressenti...  Et pourquoi pas les animaux!! Quand je vois par exemple un hippopotame (bien sur dans des reportages sur ARTE ou sur des chaines spécialisées), je fasciné… Peut être parce qu’il y a là une certaine quiétude et sérénité qu’on ne retrouve plus aujourd’hui dans la société dite moderne. El hbal adha (cette folie) ce n’est pas du modernisme ! Quoi que …. Je suis fasciné, parce que d’une certaine manière un animal si tu lui fous la paix, il te fout la paix. Comme on dit bederja : «hchicha talba m3icha ». Bon ce n’est vraiment pas le cas pour un hippopotame. Mais un hippopotame si tu ne te trouves pas sur son chemin il te fout la paix. Il passe son chemin. Si tu es sur son chemin, tu es un homme mort…. Mais si tu n’entres pas sur son territoire : hennini nhenik…. Alors je dis : quelle puissance, quelle force et en même temps quelle sérénité chez ces animaux… »

L'hiippopotame sur la terrasse de Kouba (ph Abderrahmane Djelfaoui)

Kamel Yahyaoui sellant l'hippopotame, Rachid Necib, Mustapha Boucetta ,Mustapha Nedjai 
en discussion avec Arezki Larbi et moi- même (derrière l'objectif) 
autour de l'hippopotame pacifique...


(Bientot une suite de ce travail sur un thème inattendu: la sculpture d'arbres!.... Toujours sur la même terrasse)


Abderrahmane Djelfaoui

mardi 28 juillet 2015

Calligraphe d’une ligne libre

N’ayant pas encore atteint les quarante ans, le calligraphe Redha Khaouane (ancien biologiste dans l’industrie pharmaceutique) a exposé dans « Houroufiyates » (Lettrines) une cinquantaine de toiles au Palais de la Culture d’Alger au mois de juillet qu’il définit d’emblée comme un travail très contemporain qu’il a fait en moins d’un mois, sous pression….

Redha Khaouane. (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Pourquoi avoir travaillé sous la pression ?
A l’aise, peut être que je m’appliquerais moins. Sous pression, il y a des pulsions. Et comme je travaille souvent au pinceau, il y a beaucoup de pulsions… Il y a de la gestuelle… Faire un grand nombre de toiles en un temps court, c’est être tendu ; on s’énerve artistiquement.  Je ne veux pas être frustré de ne pas splatcher quelque chose sur la toile… Alors, je prends juste un peu de recul et dés que je réattaque la toile, il y a toujours quelque chose de neuf, de fort…
C’est mon état d’âme. Artistiquement parlant : je suis un faux calme. En général on dit que le métier de calligraphe ça rime avec zénitude, avec calme… C’est vrai … Le calligraphe au fond de lui même ne peut pas autre. Mais…

Mais qu’est ce que cela veut dire calligraphe contemporain comme tu te présentes ?
Contemporain c’est déjà être moderne.

Et qu’est-ce que cela veut dire être moderne ?
Ca veut dire faire une calligraphie autre que le classique.  Ca c’est déjà une première définition. Car le classique partant du saint Coran obéit à des lois très strictes de l’équilibre et des proportions ;  des lois rigides, très spirituelles et religieuses. En calligraphie classique on fait ses ablutions avant de se mettre au travail. On s’astreint à de très longues heures de travail ardu, physique, minutieux. La calligraphie classique c’est l’esprit de perfection. On ne travaille pas le Coran en fumant une cigarette. La personne qui est fait ce travail de maitrise permanent est appelé à vivre dans une bulle. C’est plus que de déposer de la peinture sur une toile… C’est une ascèse. C’est difficile à décrire tant c’est « fou » mais c’est impressionnant…. La calligraphie contemporaine elle on la travaille presque de façon inverse. Elle est plus libérale. En arabe on appelle ça « el khat el hor », un style libre… 

une oeuvre récente de Khouane

oeuvre réalisée au smakh


Comme la poésie de vers libre en arabe?
Exactement. Comme pour toutes les écoles artistiques, il ya l’école classique et il y a l’école moderne.

Et cette inscription dans le moderne est nouvelle ou cela remonte au temps de tes débuts ?
En fait, je suis d’une génération qui aime et qui est inspiré par la BD. J’aime les couleurs. J’aime la caricature… J’aime la science tout comme j’adore l’architecture…  Quand je suis en manque d’inspiration, qu’est ce que je fais ? Je vais sur internet. Et là je vais voir, par exemple, l’art contemporain à New York…. L’art contemporain à Changaï… Je vais en sentir l’esprit…

Une manière de chercher une inspiration ?
Exactement. De toute façon j’ai un outil de construction qui est la lettre arabe. Je l’utilise exactement comme un outil de construction pour bâtir mes toiles. Quand je dis une toile contemporaine, j’utilise l’inspiration de mon temps, de mes contemporains sauf que pour moi le support c’est la calligraphie. Pour la simple raison que mon univers est celui de la lettre arabe. Handassa rouhiya, une géométrie de l’âme… Et, ces derniers temps, j’essaie de perfectionner la lettre en me rapprochant le plus de son origine classique…

Ce n’est pas une contradiction d’être contemporain tout en se rapprochant de la lettre arabe classique ?
Je veux utiliser la lettre arabe classique et l’écrire d’une manière (entre guillemets) correcte. Pour cela il faut remonter aux origines. Les origines pour la calligraphie arabe c’est disons il y a quatorze siècles. Comment cela à commencer ?... Au moment où l’on a regroupé les ayate du Coran ; à l’époque de Abou Bakr Essedik et Othmane Bnou Afane. Il n’y avait pas de point à la base des lettres. Elles n’étaient pas voyellées… C’est à partir de là qu’on peut suivre l’évolution de la calligraphie classique jusqu’à atteindre la perfection avec maintenant l’école irakienne, mais également l’école turque…

Coran du 10 ème siècle

Justement, il y a dans l’écriture calligraphique arabe plusieurs écoles…
Oui, et même chez nous en Algérie le potentiel de calligraphes classiques est grand. Surtout ces dernières années. Le monde bouge et l’Algérie bouge avec. Nous sommes devenus une société plus rapide, plus speed, une société de consommation où la calligraphie est un des aspects de la recherche ou du retour vers l’ancestral, vers l’apaisement. Pour donner un exemple d’image je dirais que c’est comme travailler un fromage à l’artisanale dans un monde qui fabrique le fromage à l’usine. Ce n’est pas la même chose même si pour faire de la calligraphie classique on n’écrit plus nécessairement aujourd’hui sur des planchettes de bois, la louha, avec du smakh
Ceci dit, il y a de nos jours l’école libre dite : el khat el hor. Les calligraphes libéraux font ce qu’ils veulent, il y a donc plus de créativité dans notre travail contrairement aux calligraphes classiques. J’essaie de faire ce que je veux et d’innover en termes de couleurs, de formes. J’aime les couleurs chaudes, gaies, je suis méditerranéen. Je suis de Cherchell…

Justement quels rapports y a –t-il entre ta calligraphie et Cherchell ?
Cherchell où j’ai grandi est une ville où il y a beaucoup d’artistes. Abdelkrim Hamri, artiste peintre. Ahmed Ouyousfiya, allah yerhmou. Ahmed Arbouch, mon maître avait commencé lui en faisant les enseignes de boutiques  peignant au pinceau des bateaux, des barques. Dans les années 90, lycéen, je m’asseyais à coté pendant qu’il travaillait. Je le regardais faire. 

Avec Ahmed Arbouch, Cherchell

Mon père aussi faisait de la calligraphie latine, (il avait d’ailleurs une très belle écriture en français), et c’est comme ça que j’ai découvert les outils de la calligraphie très jeune, dans le grenier de la maison. Des plumes métalliques ; des feuilles de canson de très bonne qualité que je garde jusqu’à aujourd’hui ; des encres, beaucoup d’encres… Chez mon oncle Khaled également je faisais pas mal de dessins à l’encre de Chine ; il m’a d’ailleurs offert mon premier rotring, mon premier rapido qui a aujourd’hui 30 ans !… Je fais partie d’une famille dont les origines lointaines sont andalouses. Certains descendants sont installés à Ain El Hout, prés de Tlemcen ; d’autres à Cherchell ou à Bougie. Chez nous on est bilingue. Aussi jeune, vers 12/13 ans, j’ai décidé de continuer dans ce sens avec la calligraphie arabe. J’ai commencé à dessiner le contour de la lettre ra. J’ai essayé de comprendre cette lettre en la confrontant avec ce que je voyais faire par cheikh Arbouch. Et depuis je ne me suis jamais arrêté…

Quels sont en dehors de l’Algérie, les calligraphes qui t’inspirent le plus ?
Comme je suis un artiste contemporain, automatiquement je m’inspire surtout des calligraphes contemporains, notamment de l’irakien Hassen Massoudy qui vit dans le 6ème arrondissement de Paris et dont je possède un grand nombre de livres. Il y a le marocain Karim Jaafar. Il y a le grand plasticien tunisien Nja Mahdaoui qu’on ne présente plus qui a fait un travail époustouflant et qui doit avoir dépassé les 75 ans aujourd’hui. Il y a aussi un peu le Pop Art avec Andhy Warholl. Je suis fasciné par les couleurs… Mais il y aussi les calligraphes classiques que je continue d’étudier et dont je m’inspire ; tous pour parfaire mon exécution… J’ai aussi un projet de rajouter une dimension à mes travaux de calligraphie en faisant de la sculpture. Peut être en fer, ou en bois. Un projet qui nécessite beaucoup de temps. C’est une question de réalisation, ce qui me freine un peu pour le moment…

Une expérience de calligraphie en 3D à son expo au Palais de la culture


Et tu as une devise qui te sert à t’orienter et persévérer ?
Oui. Une citation que j’aime bien est celle qui dit : « youdrikou el qalbou ma la youdrikouhou el bassar » (Le cœur peut voir ce que ne peuvent voir les yeux, qui est comparable à celle qui énonce que : le cœur a ses raisons que la raison ignore)…

La calligraphie de Redha Khouane, ou la danse de l’âme



Abderrahmane Djelfaoui


mardi 21 juillet 2015

Alger, mon amour du matin, mon amour du soir

Un matin de juillet

A moins de 30 kms d'Alger (loin donc du délire de sa circulation)
Belle . Bellle. Belle et douce Méditerranée, notre mer commune...
Prés du village de Ain Taya
Une plage de galets et de rochers aux parfums d'herbes sauvages...
Les mouettes elles-mêmes étaient de repos...
Sauf une hirondelle. ...



Et son soir

A moins de 5 kms de sa banlieue sud, en direction de la grande plaine de la Mitidja.
Au bas d'un coteau admirer cette douce rosité de la lumière qui tombe sur le Sahel.
J'ai encore flashé sur ce petit arpent du bon Dieu





Abderrahmane Djelfaoui

mardi 14 juillet 2015

Alger : le métro César-Ameur !

Prendre le métro aux Fusillés à 22 heures 30 en direction de la Grande Poste (centre grouillant de monde et de voitures) pour être au vernissage d’une exposition de peinture qui, à la troisième semaine d’un ramadhan chaud-chaud-chaud, arrive de la belle ville marine de Mostaganem : c’est tout un programme !

Et en sus d’un tel programme, l’heureuse exception de me déplacer en compagnie de l’ami peintre et sculpteur Mustapha Boucetta. Un artiste de bonne humeur qui aime toujours blaguer finement et rapporter des histoires de la vie quotidienne qui en disent bien plus long qu’un tas de discours…. C’est ainsi que traversant une partie des entrailles du Hamma et de Belcourt, Mustapha avait eu le temps de me raconter l’histoire de sa grande sculpture, l’autruche, réalisée avec des métaux de véhicules réformés qui fini par avoir «une sœur» de la part d’un artiste de la région de Mosta qui l’a entièrement réalisée avec des fourchettes. « Un autre oiseau d’art et de bon augure j’espère », opine Mustapha…. Il a ensuite le temps de me décortiquer au fil des dernières stations une importante interview du sculpteur français César sur la création et la créativité, puis, enfin, de sortir au terminus en sifflotant le refrain « On est bien peu de chose, et mon amie la rose » de Françoise Hardy années 60 qu’il affectionne particulièrement….

Un vernissage, des amis, des copains et des connaissances


Le lieu de l’expo est à la Galerie Hocine Asselah qui d’un coté fait face au siège de la wilaya bien illuminée avec un grand drapeau flottant et, de l’autre, une des façades de l’Institut français de culture, fermé en ce nocturne samedi de juillet. De loin on peut déjà voir pas mal de monde sur le trottoir, illuminé par les spots de la galerie. On parle haut, on rit, des bras se lèvent, font des tourbillons, on se tape amicalement sur les épaules…

Djamel Larouk et Hachemi Ameur


On est entre soi, chez soi sur ce boulevard de nuit de la République… On reconnait pèle mêle autour de Hachemi Ameur, hôte heureux et souriant, les ainés Moussa Bourdine (sans son béret, ce soir), Rachid Djemai et le sculpteur Mohamed Massen. Mais également Mustapha Nedjai (que tous sont contents de retrouver en forme après sa petite intervention chirurgicale), Kenza Bourenane, Walid Aidoud, Karim Sergoua, Mourad Krinah, Madjid Guemar, Abderrahmane Ouattou ainsi que Riad Aissaoui.  D’autres personnes sont déjà à l’intérieur de la galerie ; d’autres arrivent qui, soit annoncent d’autres venues, soit informent quant à ceux ou celles qui ne pourront malheureusement pas venir tel le cas de Valentina…  On comprend enfin pourquoi on a dans l’ensemble préféré rester dehors, en bordure de la chaussée : il fait bien plus frais sur ce long boulevard où une belle brise de mer siffle à donner envie de se baigner aux étoiles…


La peintre Ratiba Aitchafaa

Il y a d’ailleurs un mois et demi environ, une exposition collective réunissait sur les hauteurs de Delly Ibrahim quelques réalisations de Hachemi Ameur avec des œuvres de quatre autres plasticiens de la même région : Abdelkader Belkhorissat, Adlane Djeffal, Said Debladji et Said Chender. Aujourd’hui, et pendant un mois, c’est à dire jusqu’au 10 août, Hachemi Ameur est à l’affiche d’une exposition personnelle qu’il nomme : Anamorphoses et Certitudes… Un jeu de sens entre visuel et détermination….

Le peintre devant son oeuvre



Des toiles pour le regard de quelques pensées…

Avant de descendre en ville, j’avais bien entendu ouvert un dico électronique pour vérifier la définition (assez vague que j’avais, il est vrai) du terme anamorphose. « Œuvre, ou partie d'œuvre, graphique ou picturale, dit le Larousse, dont les formes sont distordues de telle manière qu'elle ne reprenne sa configuration véritable qu'en étant regardée soit, directement, sous un angle particulier (anamorphoses par allongement), soit, indirectement, dans un miroir cylindrique, conique, etc. » Autrement dit : ce n’est qu’une fois regardée sous un angle particulier, ou réfléchie dans un miroir courbe par exemple, que l’image plane et anamorphosée réapparaîtra normale et correctement proportionnée…

Ceci étant, la première impression que l’on a en faisant le tour des deux salles où sont accrochées la trentaine de toiles est assez étrange. C’est que malgré des couleurs diverses et lumineuses,  cette expo nous contraint tout de même, cadre après cadre,  à constater que nous avons à faire pour l’essentiel à des silhouettes rapides de gens debout ou assis. Toutes silhouettes caractérisées par leur allongement, leur grossissement ou leur déformation délimitées par un trait sombre et gras. La manière générale voulue par l’artiste est « gestuelle », rapide qui ne s’attarde pas. Pour un artiste qui a pourtant accumulé une longue expérience de dessinateur figuratif, souvent minutieuse : la manière est à peine esquissée, indéfinie, « emportée » comme d’un juste-vu-au-passage. Une manière qui laisse notre regard dans l’indétermination totale puisqu’il n’y a jamais l’amorce d’aucun détail fut-il d’un visage, d’un bras, d’un habit, d’un lieu ou même d’un élément de décor si ce n’est, parfois, sur un ou deux tableaux, un encorbellement de la ligne qui laisse penser à une très lointaine résurgence de la calligraphie qui fut un moment important dans l’itinéraire de Hachemi Ameur qui aura été, comme on le sait, également miniaturiste…

Alors qu’en est-il au vrai de cette volonté d’Anamorphoses et Certitudes ?... Cette impression d’inachevé relève-t-elle du fait que l’artiste (qui n’en est pas moins professeur et directeur de l’Ecole des beaux arts de Mostaganem) veut nous signifier qu’il est en évolution d’un style de recherche vers un autre ?... Par Anamorphoses et Certitudes nous sommes en fait « collés », suspendus et pour le moins contraints d’attendre la suite de l’évolution d’un plasticien certes expérimenté (qui a même fait une partie de ses études en Chine), mais un artiste somme toute jeune puisqu’il aborde à peine la cinquantaine…
       
Final saxo !

La chanteuse Malia présente au vernissage

Le vernissage a charrié d’autres artistes que plasticiens. Ainsi, l’inattendu ou le gâteau sur la cerise aura été de vivre ce moment aux sons langoureux, nostalgiques et cuivrés de « Petite Fleur » (le plus célèbre morceau de Sydney Bechett avec « Les Oignons ») joués par un saxophoniste, Aomar en l’occurrence, déambulant lentement dans les salles sous le regard amusé et attendri du public, particulièrement des dames…



Abderrahmane Djelfaoui

PS : Le métro de retour (l’un des derniers à une heure du matin) était quasiment bondé de familles et d’enfants ainsi que de groupes d’ados (ont-ils eu le bac ?...) habillés de shorts et tee shirts bariolés comme si c’était un retour de plage…. Mustapha Boucetta, amusé et pince sans rire, me dit en souriant : « est ce que tout ce monde aurait seulement reconnu, apprécié et aimé « Petite fleur » de Bechett ? »… Cette foule de voyageurs était je crois trop ailleurs pour qu’on ose seulement penser à le lui demander…

Mustapha Boucetta lisant les instructions avant l’avant dernier métro à la Grande poste



mercredi 8 juillet 2015

Débat sur le patrimoine immatériel de la lutte de libération nationale

Le centre culturel de la wilaya d’Alger sis au 38 rue Didouche Mourad a organisé ce ramadhan un cycle de soirées de conférences, d’entretiens et rencontres autour des questions du patrimoine  culturel et artistique national qui aurait en principe dû émerger mieux et avec force depuis la lutte de libération nationale.

Cette activité plurielle débuta avec la remise des prix de la meilleure poésie (arabe, tamazight et français) remis symboliquement aux lauréates et lauréats lors de la Journée de l’Artiste.
Puis une belle et pertinente conférence avait été donnée le lundi 3 juillet en soirée par le musicologue Abdelkader Bendamèche sur l’itinéraire de la chanteuse Fadhila Dziria à l’occasion du 98 ème anniversaire de sa naissance (25 juin 1917 - 6 octobre 1970 à Alger). Cette superbe évocation était accompagnée d’une exposition de photographies en noir et blanc agrandies et encadrées de la célèbre chanteuse avec son sourire épanoui, prises au fil des années tant sur les plateaux de la télévision que lors de concerts publics ou à l’occasion des multiples tournées en Algérie ou à l’étranger qu’elle faisait avec différents artistes avant comme après l’indépendance.


Le talent de l'orateur, musicien lui-même, aura été de montrer comment, dés la période de l’entre-deux guerres mondiales, Fadhila, encore adolescente, fut l'élève et la continuatrice de la grande M'elma Yamna la première artiste femme respectée et aimée par le grand public de son époque.... Le conférencier expliqua avec beaucoup de détails et d’anecdotes savoureuses comment Fadhila bénéficia lors de sa carrière ascensionnelle (partagée avec Meriem Fakaï) des précieux conseils de la part des Ababssa, Skandrani, Mustapha Kechkoul  ou, surtout, du grand Bachtarzi dont elle était comédienne dans la troupe qui sillonnait alors l'Algérie coloniale....

Abdelkader Bendameche accompagnée de la poétesse Fouzia Laradi


Questions sur le présent et l’avenir

Cette conférence fut suivie lors des Mercredis du Verbe par un atelier d’écriture de femmes (« Femmes ici ou ailleurs »),  « dont les résultats, inattendus, souvent durs », nous dit sans fierté la responsable du Centre, n’en ont pas moins été édités en un livre collectif par Dar El Ibriz.

Lundi 6 juillet, la soirée aura été quant à elle, dans la foulée du 53ème anniversaire du jour de l’indépendance, consacrée à une évocation des figures majeures de la poésie féminine emprisonnées à Serkadji-Barberousse durant la terrible « Bataille d’Alger ». Parmi les héroïnes citées par nous-mêmes en tant que conférencier, il y a les Zhor Zerari, Anna Gréki, Annie Steiner, Fadhila Dziria, Zakia Khalfallah, Hawa Djabali¸sans oublier Jacqueline Guerroudj (inhumée il y a cinq mois à El Alia) qui consigna nombre de faits et d’analyses de leur vie carcérale dans « Des douars et des prisons ; un livre d’ailleurs préfacé par Abdelhamid Benzine qui écrivit lui-même « Lambèse », un livre de terribles souvenirs sur ce que fut l’incarcération dans sa version la plus atroce lors de la guerre de libération nationale…


L’objet de la conférence n’était pas juste de relater des faits mais surtout de poser quelques questions fondamentales dont l’une d’elles, terribles mais incontournable est : comment des jeunes femmes qui n’avaient pas dépassé l’âge de 24/25 ans, dont certaines étaient même mineures, emprisonnées, entassées dans des cellules de la façon la plus humiliante après avoir connues les affres de la torture aient pu ressentir la nécessité d’écouter, de lire, d’écrire et de transmettre de la poésie ! Et quelle poésie !

Aussi l’intérêt principal du débat qui suivit et auquel participait aussi des moudjahidate (dont Zoulikha Bekkadour auteur de « Ils ont trahi notre combat »), des hommes de théâtre, du Chî’r el-melhoun, etc,  aura été de soulever et discuter avec franchise l’état « de mise au placard » de ce riche patrimoine poétique féminin pourtant d’une brûlante actualité.

Anna Gréki n’avait-elle pas écrit dans « Bonheurs interdits » :

« Pas un poisson ni d’eau
Pas un oiseau ni d’arbre
Mais le ciel qui s’éloigne
Plus haut que nos regards…

Pas un silence seul
Pas un ilot d’absence
Mais des poignets sans montre
Et des yeux sans paupières…

Le silence étanche sa
Soif au sommet de ces
Murs oppressés et sur
Nos yeux levés se dresse

Opulente de joie
De mnaces de paix
La manifestation
Des libertés saignées »

Elle qui écrira prés de cinq ans plus tard « El Houria », en juillet 1962, à Alger, avec des vers qui résonnent encore de façon si respectueuse et dense en nous…

«  .... Hors de la matrice énorme de la guerre
Tu nais dans un soleil de cris et de mains nues
Prodiguant des juillets moissonneurs et debout

« Nos morts qui t'ont rêvée se comptent par milliers
Un seul aurait suffit pour que je me rappelle
 Le tracé des chemins qui mènent au bonheur

« Les champs de tendre chair se taisent apaisés
Nos morts rendent la terre au soc frais des charrues
Et dans tes veines bat la flamme de leur sang... »

Et de Zhor Zerari  ce poème extrait de « Poèmes de prison »:

« ….Fermer les yeux
Oublier les murs et les grilles
Vivre un moment sans eux
Béatement écouter les trilles
D’un oiseau éperdu
Ivre d’air et de liberté
Qui prés de la grille s’est perdu
Pour nous rappeler la liberté… ».

Un livre d’ailleurs présenté et illustré par Jeanne Maris Francès aux éditions Abderrahmane Bouchène.

Ou encore Annie Steiner gravant à jamais dans nos mémoire ce sinistre 11 janvier 1957 en écrivant :

« … C’était un matin clair
Aussi doux que les autres
Où vous aviez envie
De vivre et de chanter.
Vivre était votre droit
Vous l’avez refusé
Pour que par votre sang
D’autres soient libérés….

« Ce matin ils ont osé,
Ils ont osé
Vous assassiner.

« Que vive votre idéal
Et vos sangs entremêlés
Pour que demain ils n’osent plus
Ils n’osent plus
Nous assassiner »

Cette éminente problématique de la créativité artistique féminine contemporaine fit intervenir les moudjahidate sur les dernières et tristes disparitions des unes et des autres sans que justement on n’ait encore en vue la possibilité d’une solide passerelle entre ces fières figures de la guerre de libération nationale et les jeunes générations pour la compréhension et la prise en charge d’un legs aussi précieux. On rappela à ce titre que des femmes de cette génération sont les auteures de très nombreux ouvrages de témoignages ou de créations artistiques qu’il est indispensable de remettre à jour et à disposition du plus grand nombre de collégiens et de lycéens… Parmi tous ces livres on n’oubliera pas de citer avec  respect « espoir et parole / poèmes algériens » recueillis par Denise Barrat aux Editions Seghers en 1963.


Ces constats  critiques justes n’empêchèrent nullement de soulever passionnément la question, par exemple,  du rapport entre le grand dirigeant Abane Ramdane et le grand poète Moufdi Zakaria, emprisonné également à Serkadji, tout comme le poète Laadi Flici et d’autres, pour la création de l’hymne national Kassaman… Un épisode historique remarquable et fort qui pourrait à lui seul alimenter la production de plusieurs films historiques, de plusieurs émissions de télé, d’innombrables conférences universitaires, d’enquêtes de presse, etc….

Dernière remarque d’intérêt, l’assistance ne manqua pas durant ce débat d’intervenir sur le processus somme toute bénéfique d’internet et même de facebook dans certains de ses aspects pour la diffusion, même si encore restreinte, de ce patrimoine national non recensé, mal connu, mal aimé… Mais cela est déjà une autre histoire…


Abderrahmane Djelfaoui