lundi 6 juin 2016

Etre « Agi », agile d’âge, agile d’impressions…

Alexandra Gillet, mère  d’une petite famille nombreuse est artiste peintre à ses heures. D’emblée je lui demande si elle est parisienne.

Du tac au tac, fière et enjouée elle répond : « non je n’ai rien à voir avec Paris, je ne suis pas du tout parisienne. Je suis bretonne et en mon jeune temps en Bretagne quand les autres allaient à la danse ou au foot, moi je faisais les Beaux arts… J’ai toujours peint pour mon plaisir, parce que j’adore ça. J’ai fait les Beaux arts en auditrice libre. J’allais pendant une heure et demie apprendre le dessin ; ce que  j’ai fait ça pendant cinq ou six ans. Je n’ai jamais eu de diplôme des beaux arts, alors que je constate qu’ici que plus on est bardé de diplômes des beaux arts et mieux c’est. Ce qui n’est pas trop mon idée… »

Alexandra Gillet et ses pin’s au vernissage de son exposition , Galerie Sirius (photo Abderrahmane Djelfaoui)


« La vie la mène à Alger en 2005, puis en Egypte en 2009 », où elle exposera des portraits de femmes inspirés du Fayoum antique… De retour en Algérie en 2013, après deux expositions privées consacrées aux diplomates Alexandra Gillet fait sa première exposition publique à la mi mai à la Galerie du Télemly que dirige Valentina Ghanem Pavlovskia avec dix huit toiles qu’elle signe toutes d’un bel « Agi »...
On découvre une série de tableaux sous le titre générique de « Haik Vibes . Amour, Mystère et Féminité» (Vibes signifiant : ambiance …). Des tableaux en hauteur, de mêmes mesures (80cm x 110  ou 120 cm) qu’elle avoue avoir réalisée vite, très vite (pratiquement dans l’année) compte tenu du poids de ses obligations familiales.
Toutes ces toiles, vives et accrocheuses, parce qu’étonnantes par leur humour et le regard de tendresse de leur auteure sont des « portraits » en plan américain donnant à voir un bout de front et les gros yeux de  femmes voilées  jusqu’à hauteur de leur poitrine avec au moins une de leurs mains (sauf pour huit d’entre elles : charmantes algériennes qui ont des prénoms imaginaires. « Je leur ai donné des prénoms parce que pour moi elles sont vivantes » : Thizirt, Chaza, Yamma, Siwa,  Mellala, Wezna, Anarose, Kahina…).

Un même thème donc (le haik) et un style sériel, à plat et de face, avec une sorte de scénographie en écho qui, je ne sais pourquoi, (et surtout quand on prend assez de recul pour les voir ensemble) me rappelle d’emblée, mais lointainement les manga ou le montage d’images dans une veine proche de la publicité. Ce qui m’est confirmé quand l’artiste m’apprend qu’elle a tout de même fait une école de communication graphique, de publicité, avec  diplôme, un domaine où elle a exercée en agence durant une dizaine d’années en tant que directrice artistique…
Après cette décennie professionnelle dans la com, la vie de famille va prendre le dessus avec les soins et l’éducation des enfants mais aussi avec le hasard des voyages d’affaires du conjoint en Algérie,  en Egypte en 2009, puis à nouveau l’Algérie depuis trois ans. Alexandra n’a que 45 ans…

Achwak, La Passion, acrylique sur toile (80 cm x 120cm) (photo Abderrahmane Djelfaoui)

EPINES, SANG, ARGENT….

Si l’on ne voit pas les mains d’Achwak-la Passion, le sang de ses lèvres  coulant sous sa voilette impeccablement blanche est net. Tout comme est net son riche collier de pièces d’argent  en V qui redouble par contraste la forme triangulaire de la voilette…
Toile dérangeante s’il en est, mais une toile non faite à partir d’une photographie ou d’un modèle réel ; ce qu’elle me confirme pour tous les « portraits » de cette série. C’est dit-elle un travail imaginaire, un travail de mémoire, un travail spontané d’impressions intimes… « J’ai toujours peint des femmes, des portraits  de femmes. J’ai toujours été attirée par la beauté féminine. J’aime percevoir la beauté chez les femmes, même quand elles sont laides. La vérité c’est ça…. Et ces Algériennes je les ai peintes avec plaisir, comme tout ce que je fais, mais sans avoir d’histoire particulière avec elles. Pour les portraits des femmes du Fayoum d’Egypte la raison qui me poussait à peindre ces beautés était tout simplement esthétique. Et dans deux ans quand je serais au Sénégal je peindrais certainement des sénégalaises…Un partage, avec des clins d’œil. C’est bienveillant. Je n’ai pas envie d’ailleurs de justifier tout ça…D’ailleurs, pour ces femmes que je trouve tellement belles en haïk je voulais au début faire de l’exposition une conversation avec ces femmes qui sont toutes dans la même position, qui regardent, avec au milieu d’elles les gens venus les voir… Mais là il aurait fallu trouver à Alger un espace galerie spécial pour ça…».

Oui. Et dans le tableau d’Achwak la Passion, celle-ci semble condamnée à ne pas pouvoir enlever la tige d’épines qui la blesse cruellement…  Serait-ce l’éternité de la blessure, me dis-je ?... Même si un œil, de gauche, est comme vitreux de douleur tue, la posture de la jeune dame est digne. Yeux tournés vers la lumière, elle regarde, elle attend, presque hiératique. Une attente d’autant plus intérieurement compulsive mais retenue que le fond de la toile est rouge sang, un rouge que l’or du voile sur la tète et les épaule d’Achwak porte à incandescence…
Ce fond interpelle l’homme d’image je suis. Alors qu’il semblerait faire fonction de simple décor pour juste « poser » le personnage dessus, («fonction support » « collage »), je remarque à l’observation que la texture de ce « fond » est travaillée telle une toile de peinture abstraite en elle-même… Et c’est pratiquement le cas pour les différents fonds des dix huit portraits. Autre nuance, de taille : ces fonds ne me semblent pas du tout aussi répétitifs dans leur conception que le sont les poses des jeunes algériennes alignées en série… A preuve ce détail de la toile : « Lehna, La Paix » (ou : I love Casbah)…

Détail de I love Casbah… (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Alexandra Gillet lors du vernissage de son expo de dos par rapport à l’une de ses toiles (photo Abderrahmane Djelfaoui)


On aurait aimé connaitre les réactions du public féminin, venu d’ailleurs nombreux  au vernissage de l’expo, probablement attiré par le thème (sensible, s’il en est) et par l’affiche « coup de poing » qui a bien circulé sur les réseaux sociaux. Connaitre leur perception quant à ces femmes voilées, enfermée chacune dans le cadre solitaire dune  toile. Femmes peintes qui ne parlent pas, qui ne communiquent pas autrement que par symbole à la main : un ballon, un cœur, une khamssa, un oiseau sur le doigt… Et, surtout, savoir leurs sentiments et pensées envers la voilée qui joue au rubiscube, celle qui médite avec un ballon à mèche explosive dans les mains ou encore celle qui tire de façon provocatrice  sa langue sensuelle qui crève la voilette ! (emblème des Roling Stones, dit-on….).
Personnellement j’en ai vu beaucoup sourire tendrement, s’amuser, pointer le doigt pour les copines ou les copains sinon écarquiller les yeux. Je ne sais si les télés nombreuses à venir faire la visite ont retransmis cet aspect des choses…

Algéroises venues voir…. (Photo Abderrahmane Djelfaoui)


Une généreuse réaction d’artiste aura été celle du peintre Azwaw Mammeri présent au vernissage. S’il était aux anges, avec l’amie peintre Valentina Ghanem qu’il retrouve, son regard sur les œuvres d’Alexandra semblait assez perplexe… Il me dit spontanément, comme à son habitude, qu’il la trouve « très sympa ; surtout son sourire, son rire et ses yeux qui sont plein d’amour »… Alors, qu’en est –il de ses toiles ?... Il ne dit rien. Il fait une moue, regarde passer les jeunes dames, leurs cheveux… Puis finit par lâcher à mi voix : « Les tableaux sont trop proches les uns des autres sur les murs de la galerie. Par ailleurs c’est une peinture qui aurait gagné à être maturée plus longtemps… » Puis, humble seigneur il dit comme s’il se parlait à lui-même : « … Son travail me rappelle quand même un peu Modiglinai ; un lointain Modigliani au féminin »

Modiglinani hier ! Algéroises d’expo aujourd’hui … Demain : vers quels autres imaginaires de visages et grands yeux s’envolera encore l’artiste  qui se propulse peut être vers une signature de grande renommée?... Nous le lui souhaitons.



Abderrahmane Djelfaoui

vendredi 13 mai 2016

Anissa Berkane : le Dhikr PICTURAL

C'est dans une enfilade de grandes pièces de la belle et vieille maison algéroise Dar Abdeltif qu'a lieu la révélation, printanière...


Le Nombre d'or (une des tasses Dhikr de la plasticienne)


L'arbre de la vie (Photo et texte Abderrahmane Djelfaoui)

Arbre marin, 
arbre des étoiles
... il rougeoie tel un feu de camp dans le désert de tous les printemps, 
avec ses sucs, 
ses portées d'oiseaux volants, 
ses solitudes partagées d'espérance et ses pluies lumineuses....

Anissa Berkane et Lila Behidj

Forger une spiritualité: Le Fer

Une toile qu'Anissa Berkane accompagne de la Sourate 57, verset 25 du Coran:

"En vérité, Nous envoyâmes Nos Messagers avec des signes manifestes, et Nous Envoyâmes avec eux le Livre et la balance, afin que les gens puissent agir avec justice. Et Nous fîmes descendre le fer, dans lequel il y a une force redoutable, aussi bien que des utilités pour les gens, et pour qu'Allah puisse distinguer ceux qu'i l'aident et qui aident Ses Messagers, bien qu'Il reste invisible. Assurément, Allah est fort et Puissant".

Univers

"Et Nous avons construit le ciel, et assurément, Nous continuerons à l'étendre
(Sourate 51, Verset 47)


The Old Faithful (Le Vieux Fidèle)
Technique mixte sur toile + Feuille d'or
200 x 200 cm

Tant de soleils naissant
Tant de soleils levant
A la flute d'aube
Questionnnante et messagère


Tasse Dhikr 


"A travers toutes ces années de travaux sur mes peintures et de recherches dans la science et les codes mathémathiques que recèle le Livre Siant (le Coran), je vous livre aujourd'hui cette collection qui j'espère pourra susciter des questionnements et suggérer des réponses pour beaucoup de personnes à travers le monde qui n'ont de cette religion qu'une vision de terreur, alors qu'elle est un Bien pour l'humanité toute entière" (Anissa Berkane)

Anissa Berkane (Photo Abderrahmane Djelfaoui)



Abderrahmane Djelfaoui

mardi 3 mai 2016

Patrimoine artistique : Jean Sénac, l’art moderne algérien et la Guerre de libération



Hamid Nacer-Khodja a fait un travail remarquable et fiable d’accompagnement critique de l’œuvre du poète algérien Jean Sénac. Il a consacré à son dépouillement ainsi que sa mise à la disposition du public plus d’une quarantaine d’années de sa carrière d’universitaire-chercheur.
Aujourd’hui  malgré l’état  où Hamid Nacer-Khodja se trouve du fait de la maladie, il a tenu encore a évoquer avec sérénité à son domicile à Djelfa, devant les lourds rayonnages de sa bibliothèque, l’une des périodes les plus denses et engagée de Sénac, celle de sa contribution méconnue consistant à amplifier avec ses seuls moyens de poète et d’homme de culture le mouvement pour l’indépendance du peuple algérien dans les consciences d’ici et d’ailleurs.

SENAC ET LES PREMIERS PAS DE KHADDA A PARIS

Dés le début de guerre d’Algérie, en 1955,  Sénac a été le premier à parler de Mohamed Khadda en France. Pourquoi ? Parce que, explique Hamid Nacer Khodja, le hasard avait fait que  Maria Menton et Louis Nallard, un couple de peintres typiquement pieds noirs qui avaient faits leurs études à l’Ecole des Beaux arts d’Alger, que Sénac connaissait bien tous deux, s’étaient installés à Paris dès 1947 et avaient d’abord gérés le fameux hôtel du Vieux Colombier prés du quartier mythique de Saint Germain des Près. Un établissement  où se croiseront après la deuxième guerre mondiale de célèbres musiciens de jazz comme Sidney Bechet, des comédiens tel Robert Hossein, le sculpteur César ou plus tard encore des auteurs tels Jean Sénac et Kateb Yacine

Mais une fois une fois abandonné l’hôtel du Vieux Colombier, les Nallard, créent une galerie d’art qui va jouer un rôle important dans l’Ecole de Paris et le mouvement artistique français des années 50 : Le salon des réalités nouvelles. Et c’est là qu’en 1955, pour la première fois, Khadda expose. Le jeune Khadda à propos de qui  Sénac disait : « L’art du signe est là, il est né ». Déjà la fameuse appellation du signe !…

Khadda, à droite, à l’exposition du Salon des réalités nouvelles, 1955

Dans une notice du livre Visages d’Algérie, poursuis Hamid Nacer-Khodja, j’écrivais  à propos de Khadda et Sénac que le poète et le peintre sympathisèrent,  y compris sur le plan politique en militant pour l’indépendance de l’Algérie. Et évaluant déjà hautement son œuvre naissante, Sénac a été un des premiers à publier un des dessins du peintre dans le numéro spécial « Algérie » de la revue Entretiens sur les lettres et les arts parue à Rodez en février 1957…

Aquarelle de Khadda :  Composition, Ville ; 1956


[Dans un beau livre sur l’œuvre de Mohamed Khadda sous la signature de M-G Bernard, je trouve moi-même cette phrase « … En 1955 un de ses amis, écrivain pour enfants, lui présente le propriétaire d’un grand atelier de gravure, dans lequel se côtoient aussi bien des élèves des Beaux-arts que des graveurs renommés qui viennent y faire tirer leurs épreuves.
Parce que la gravure est en rapport avec son métier d’imprimeur, mais aussi par curiosité pour cette technique, il s’initie donc à elle, dans cet atelier. Sa première œuvre en sort en 1956 « couple et olivier » en linoleum, et sa seconde, en 1960 « Cosmos » en cuivre taille-douce »]

Mais outre Khadda à cette galerie Le salon des réalités nouvelles il y a aussi Benanteur ; ce qui a fait que tout le milieu artistique algérien à Paris, tous plus ou moins nationalistes, Ismail Ait Djaffar, Kateb Yacine, Malek Haddad, Tidafi, venaient fréquenter la galerie du couple Nalard. C’est d’ailleurs à l’une de ces occasions que Sénac a rédigé un poème et un manifeste avec l’acceptation du groupe des jeunes algériens, tous d’accord pour soutenir le premier Congrès des écrivains et artistes noirs qui a lieu en septembre 56 à la Sorbonne et où intervint Frantz Fanon.
A la fin de son poème, Sénac écrit :

« Frères Noirs, les Ecrivains Algériens
s’ils osent élever la voix tandis que leurs frères tombent
c’est pour vous transmettre le relais de leur Espérance,
cette flûte de nos montagnes
où la Liberté s’engouffre,
s’unit au souffle de l’homme
et chante ! »


« ELEMENTS D’UNE POESIE DE LA RESISTANCE ALGERIENNE »

Malgré les risques de censure qui pesaient  sur lui Sénac écrit dans son livre « Le Soleil sous les armes (Eléments d’une Poésie de la Résistance Algérienne) », publié aux éditions Subervie en 1957 : « La vie artistique en Algérie a été à tel point humiliée, saccagée et livrée aux médiocres, avec la complicité précise et vigilante de l’Administration, que les véritables créateurs ont du « fuir » et s’exiler, à Paris par exemple, pour trouver les moyens moraux de s’exprimer et une audience attentive à leur travail » (page 17)….
Comme je le note dans mon livre « Jean Sénac critique algérien » (que j’ai publié en 2013 chez l’éditrice Kalima) : « Le soleil sous les armes » est à l’origine une conférence de presse donnée par Sénac le 13 mars 1956 à Paris à la salle de géographie, à l’initiative de l’Union des Etudiants de la Nouvelle Gauche. Il donnera encore la même conférence aux étudiants algériens de l’UGEMA dont Ahmed Taleb Ibrahimi est un des dirigeants avec Layachi Yaker...


Dans le livre lui-même, tiré à 1000 exemplaires, on peut lire dans la prière d’insérer signée de Claude Roy: « … On y trouvera, avec un grand nombre de poèmes populaires, Jean Amrouche et Kateb Yacine ; on y découvrira un aspect peu connu de Mohamed Dib et Mouloud Mammeri ; on y voit se révéler des poètes comme Mostefa Lacheraf, Ait Djafer, Henri Kréa, Nourredine Tidafi, Boualem Taibi, et quelques anonymes dont les poèmes viennent de très loin. Sans oublier Jean Sénac lui-même, qui n’est pas le moindre des chantres d’un peuple digne et déchiré »…
Des écrits de l’Emir Abdelkader également ainsi que des poésies orales kabyles et arabes traduites en français.

C’est donc un grand rassemblement de textes plus ou moins inédits et inconnus d’auteurs algériens, une sorte d’anthologie ?...

Oui, à la fois un essai, une anthologie et un  manifeste de la poésie de résistance algérienne de 1830 à 1957 et qui va servir fortement la cause algérienne auprès de l’opinion publique française et internationale. Il ne cite pas moins dans ce livre des poètes français qui ont condamnés le colonialisme ou la guerre d’Algérie depuis Arthur Rimbaud jusqu’à Jean Grosjean et Louis Amade…
Il faut signaler que des personnalités de premier plan se verront adresser ce petit livre de 56 pages directement par l’éditeur ou l’auteur : Alain Robbe-Grillet (tenu pour l’un des initiateurs du Nouveau Roman), Louis Aragon, Kateb Yacine, Assia Djebar, François Mauriac (éditorialiste à l’Express), Francis Ponge (qui va recevoir le Prix International de poésie en 1959), Gaston Gallimard éditeur, Camus, Mouloud Feraoun, André Mandouze, Monseigneur Duval, Max Pol-Fouchet (créateur de la revue Fontaine, à Alger, durant la deuxième guerre mondiale), Jean Paul Sartre, etc… « Le soleil sous les armes » sera très souvent cité ou même plagié pour nombre de ses pièces poétiques mais sans qu’on cite l’auteur de ce travail fondamental, Jean Sénac …
Si durant la période de la guerre d’Algérie, Sénac n’a pas écrit beaucoup de critiques d’art, il va tisser des relations très étroites avec des artistes comme les comédiens Laurent Terzieff et Silvia Monfort, par exemple, avec lesquels il devait monter sa propre pièce « Le soleil interdit » , toujours inédite, une tragédie qui traite de l’amour impossible entre Jérôme (qui n’est autre que Sénac lui-même….) et Malika, une jeune fille de la Casbah à la veille de novembre 1954...
Début juin 1958, Sénac est à Bruxelles  pour la première de la pièce « Le cadavre encerclé » de Kateb Yacine, qui avait été interdite à Paris. Il accompagne le couple des Moati qui jouent les rôles principaux dans cette pièce… Il est en relation avec le poète espagnol Blas de Otéro, qu’il rencontre à Paris, à la Sorbonne à l’occasion d’une commémoration faite au poète Antonio Machado. Il devient l’ami de Blas de Otéro dont il publie des poèmes qu’il a lui-même traduit dans la revue « Esprit ». Il rencontre à nouveau Blas de Otéro en Espagne en 1959….

Sénac en compagnie de Blas de Otéro et sa femme Clara à Barcelone

En 59 c’est également la rencontre avec l’écrivain américain Henri Miller à Chatillon, dans la Drôme, où Sénac avait un logement. Le romancier de « Tropique du cancer », avait publié à cette époque : « Jours tranquilles à Clichy » en 1956 et « Le carnet rouge » en 1959…
Il est par ailleurs en relation avec le jeune éditeur italien Feltrinelli qui a publié « Le Docteur Jivago » de Boris Pasternak et des auteurs du Tiers monde. Sénac le contacte pour un projet sur la poésie algérienne traduite en italien. Malgré le fait que Sénac fasse le voyage en Italie en stop, le projet n’aboutira pas…
Par delà les continents il est en rapport avec le poète américain Alain Guinzberg, le pape de la Beat Generation, et le libraire-éditeur de ces poètes à San Fransisco : Lawrence Ferlinguetti… Il n’en écrit  pas moins sur un peintre américain d’origine italienne Marck Borgatta mort jeune, sur un irakien et sur Jean Dubuffet avec lequel il était en très bons termes ; Dubuffet qui adorait Sénac et avec qui il avait correspondu depuis Alger dés la fin des années 40.

SENAC / BENANTEUR, LE PREMIER LIVRE D’ART

Incroyable croisement des choses de la vie! Parce que c’est Dubuffet justement qui avait un jour mis son appartement parisien, plein de ses toiles, à la disposition d’un petit groupe –était-ce une délégation plus ou moins clandestine ?- du PPA/MTLD dont faisait partie Mostefa Lacheraf et Djelfaoui Mansour

Une bonne information… Mais en écrivant sur Abdellah Benanteur, Sénac écrit déjà sur ce que sera le futur art algérien. C’était à propos d’une exposition de Benanteur à Tunis, Sénac écrit un article qui parait … je ne sais plus si c’est dans Afrique Action ou dans Le temps… Parce qu’au vu de ses positions pro-algériennes il n’avait plus accès aux journaux officiels français. Il était à cette époque plus ou moins maudit et carrément chassé, y compris des journaux de gauche qui ont peut être le cœur à gauche mais le porte feuille à droite… Il écrit alors un papier sur Bananteur précisant et soulignant que le futur art algérien doit être au service du peuple, ne doit pas être un art bourgeois réservé à une élite ; qu’il doit s’inspirer déjà des motifs arabes et berbères ancestraux pour qu’il soit plus authentique… Le fameux retour aux sources qui était déjà très à la mode …



Et c’est là que Sénac réalise son fameux livre d’art « Poésie », qui date de mars 1959 et non pas d’avril 1962 comme il sera mentionné dans le journal algérien Le Peuple, en date du 15 décembre 1962 qui fait le compte rendu du dépôt d’un exemplaire de ce beau livre à la Bibliothéque nationale d’Alger en présence de Abderrahmane Benhamida ministre de l’Education nationale et de la culture (ami de Sénac, ils s’étaient connu du temps de l’UGEMA à Paris). A propos de l’Algérie de 62 presque totalement dans le chaos, il faut se rappeler que la rentrée scolaire n’avait pu se faire que fin novembre et la rentrée universitaire fin décembre…
Pour en revenir au livre, c’était en fait Paul Gilon, un dessinateur communiste ayant dessiné « Fils de Chine », une BD qui chantait les louanges de Mao et de la révolution chinoise naissante qui réalisa en imprimerie ce premier livre d’art. Un livre aujourd’hui introuvable, et même si on le trouve, qui doit coûter une fortune…

Et c’est là que commence l’aventure de Benanteur avec le livre, parce que, comme Khadda, Benanteur est un ouvrier typographe en même temps que peintre. C’est à partir de ce livre avec Sénac que Benanteur va avoir l’idée de développer des livres uniques, à partir de lettres manuscrites et de deux ou trois œuvres originales. Ce qui deviendra sa spécialité après l’indépendance. Installé en France, il réalisera même deux ou trois livres en un seul et unique exemplaire après la mort de Sénac, en 1973, avec les lettres originales que lui envoyait le poète de son vivant…

La couverture du Livre Sénac/ Benanteur


A propos de « Poésie », Abdellah Benanteur témoigne d’ailleurs sept ans après la réalisation de cet ouvrage d’art, dans un entretien à une revue parisienne en 1966: « Pendant la guerre d’Algérie, nous nous demandions avec Jean Sénac ce que nous pourrions bien faire pour servir notre pays. Sénac avait ses poèmes, j’avais envie de les illustrer. L’édition d’art m’avait toujours intéressé, mais j’étais rebuté par les problèmes financiers. Alors nous nous sommes dit : avec le peu de moyens, ceux dont nous disposons, nous allons donner à l’Algérie une édition digne d’elle. Les gens de métier criaient à la folie. Et pourtant nous y sommes arrivés. Une année de travail pour ce premier livre, 5000 anciens francs pour acheter 50 feuilles de papier, et aujourd’hui ces éditeurs d’art qui nous mettaient en garde m’envient ».

Abdellah Benanteur ; une  de ses toiles de la période de la guerre de libération

« MATINALE DE MON PEUPLE »

« Matinale de mon peuple », explique Hamid Nacer-Khodja, regroupe prés d’une décennie  de poèmes déjà publiés en France dans des revues et dans la presse auxquels s’ajoutent des inédits. La fin de l’ouvrage est composée de poèmes en prose et d’aphorismes sur la culture et l’engagement intitulé « Min Djibalina » (« J’ai vu trop d’enfants crever de faim dans le soleil et rire.  Le soleil, oui, mais qu’il ne soit pas l’alibi ou le masque, complice muet de la mort. Une littérature du soleil, non plus exotique mais d’une impitoyable franchise »)
Le livre parait en novembre 1961, c'est-à-dire à l’époque des négociations d’Evian. C’est la période de la décolonisation et de l’émergence du Tiers-monde. A ce titre deux poèmes sont dédiés à l’Afrique, « Angola » à Mario de Andrade, l’autre « Demain Lumumba ». Le dernier : « Pour saluer Cuba »….



Comme indiqué sur la couverture, la préface du recueil est de la plume de Mostefa Lacheraf qui l’avait écrite en prison en mai 1961. Lacheraf n’est libéré qu’en juin et le livre édité en novembre…

Mais alors, comment Sénac a-t-il pu être en contact avec Lacheraf emprisonné pour lui demander une préface ? Je demande à celui qui consacra des décennies à enseigner la littérature à l’université de Djelfa.

Le fait est que Sénac était en contact avec les prisonniers de Fresnes par l’intermédiaire de l’avocate Michèle Beauvillard, qui s’était engagée auprés de la cause algérienne dés 1954 après sa rencontre avec Ali Boumendjel…Ait Ahmed, Ben Bella, Khider et Lacheraf  l’avaient désigné comme leur avocate…
Dans ce recueil justement, un émouvant poème dédié à Mohamed Larbi Ben M’hidi et Ali Boumendjel :

« Pieds et poings liés,
Ils se sont pendus ?
Ils se sont jeté des hautes terrasses ?
Feu sur vos mensonges !
[…]
De vos cordes de mort
nous tressons nos fouets
Le dernier souffle des héros
Alimente nos forges »

Et toute la presse française de saluer ce dernier recueil, alors que Sénac avait été boycotté par cette même presse notamment pour « Le soleil sous les armes »…
Pour conclure, Hamid Nacer-Khodja note que d’après les témoignages mêmes du poète Djamel Amrani, le livre de Sénac fut largement diffusé avant la fin de la guerre dans les camps du FLN d’Oujda au Maroc. Il soulignait que beaucoup de djounoud connaissaient par cœur certains des poèmes de « Matinale de mon peuple » et les récitaient fièrement… C’est la tout un symbole de la force des liens entre l’art et le mouvement de libération, mais tout autant entre un poète, un animateur culturel hors norme, et le patrimoine de son peuple.

Hamid Nacer-Khodja aux Glycines d'Alger

lundi 25 avril 2016

Djahida Houadef plasticienne en trois actes



Acte premier: MON REGARD

Appréhender une exposition de Djahida Houadef c’est comme essayer de capter le vent dans le feuillage d’un songe…
Comment le dire autrement ? « Autrement parler » de ses couleurs, de ses motifs floraux, des silhouettes attachantes de femmes arquées et voilées qui vous regardent comme dans un jeu sympa de clin d’œil… Enfin parler de ces fines lignes en à plat qui innervent ses toiles de façon simple, sobre et douce ; qui les cadrent  et recadrent; ces lignes qui viennent avec régularité rehausser le tout ou une de ses parties comme mousse de vaguelette sur la plage du soupir ?..

Puis-je « autrement dire » ce que  je vois et ressens de sa peinture qui a toujours comme un air de hasard ? 


"Naitre avec le printemps"

D’autant qu’il y a tout ce travail que j’appellerais « travail en diagonale » qui est celui des mots mis en lignes pour légender ses toiles.  Ainsi : « Ton envol est le notre », pour deux femmes, un papillon, les pieds nus des dames, le soleil couchant et des silhouettes d’oiseaux à l’horizon… « Ton envol est le notre », dit-elle…
Puis sur un même motif à peine transposé (les deux dames, le soleil, le papillon, etc.) la légende devient déclamation : « Sur tes ailes je peindrais les étoiles », écrit-elle…

 "Naitre avec le printemps" (détail)

Cette toile, comme les autres de cette exposition « Flâneries » (organisée à la galerie Ezzou’art du 23 avril au 13 mai) sont de taille moyenne, à échelle humaine, autrement dit on n’a pas besoin de reculer pour sentir et com-prendre, bien au contraire… Ces toiles sont presque comme un livre aimé dont on caresserait la couverture tout en étant « perdu » dans une de ses séquences de lecture, imaginant déjà la séquence à venir…
Je dois dire que même quand le texte de la légende suggère le drame (« Moments difficiles, couleurs indélébiles »), le plaisir est encore et toujours aérien et virevoltant. Comme une ombre de vent dans le parterre d’un jardin… Ou le son d’un envol à l’oreille sans la possibilité de voir les ailes du volatile qui se sont furtivement déployées… Alors ?...
Alors on poursuit ces flâneries plurielles d’une toile à l’autre, pour en revenir (entre autres) à cette « Olivaison ». Une corbeille d’osier pleine d’olives qui viennent d’être ramassées. Tout un programme dont l’artiste (quelle inspiration à ce moment précis) a un rien ombré les teintes, laa clarté, la force d’arrachage et la vivacité d’être en extérieur…
Et « Bouchaoui » ? L’artiste nous suggère-t-elle par un sac débordant de glands et feuilles debout qui jonchent la base de sa toile la célèbre foret des environs d’Alger? Ou suggère-t-elle plutôt les temps « difficiles, couleurs indélébiles »  d’une autre histoire, lointaine, qui quoique finie nous marque et malaxe encore de ses résidus délétères ?..
Quoi qu’il en soit on laisse faire le pschitt des sentiments et de l’affect. On se laisse surprendre. On y va, presque comme dans un déjà vu rêvé… Une vue captée au-delà du sommeil ou de tout éveil mais dans le meilleur de sa forme conjuguée au sourire…

Acte 2 : LA GALLERISTE

Amel Benmohamed, Galériste Ezzou’art  (photo Abderrahmane Djelfaoui)



« Je travaille dans la galerie du centre commercial Bab Ezzouar, depuis un an et demi dit Amel Benmohamed. J’ai été recrutée pour détecter et exposer de jeunes talents et artistes (souvent qui n’ont pas encore terminés leurs études tel Slimane Sayoud, ou n’ont pas suffisamment de travaux) qui peuvent y exposer à titre gracieux sans que nous prenions aucun pourcentage sur les ventes. La galerie offre à ce titre un vernissage, un flyer et une affiche. Le PDG du centre, monsieur Roland,  tient à ce que cela soit une aide aux artistes. Le Directeur est monsieur Haddad.
« Pour ce qui est de la plasticienne Djahida son travail me plait beaucoup. Je la suis depuis l’Ecole des beaux-arts où elle avait fait ses études longtemps avant moi et où moi même j’ai fini en 2007. Notre prof de peinture, Yahia Abdelmalek me parlait d’elle, m’incitant à visiter ses expositions. Aujourd’hui c’est vraiment un honneur de la voir exposer ici dans cette galerie.
« J’aime son travail parce qu’il y a des   couleurs très vives, des compositions intéressantes et différentes en même temps on a l’impression que les tableaux ne se suivent pas et que chacun d’entre eux a sa propre histoire…
« En fait en regardant les toiles de Djahida, c’est pour moi une évasion. On a l’impression qu’elle peint des fleurs, mais ces fleurs sortent de l’ordinaire. Elles sont très stylisées, comme les personnages ou les paysages élevés avec des couleurs très intéressantes.  En regardant ces peintures, on se dit tout de suite que ce sont les peintures de Djahida. Elle a réussi à avoir un style propre à elle. C’est son monde, sa manière…. »

Je pose tout de go à Amel Benmohamed : Mais est-ce que vous avez l’impression de comprendre, sentir et partager son travail artistique ?
« Comprendre, oui. Mais c’est très personnel. Je ne pourrais pas vous dire que je comprends le tout, mais j’arrive à avoir de ces peintures une lecture qui est propre à moi… »

« Panoplie d’essences rares », 65X50cm. Technique mixte sur papier 2013



Acte 3 : DJAHIDA HIMSELF

« …Pour la manière de concevoir la peinture en tant que projet préalable à l’œuvre, de manière conceptuelle, je dis non. C’est vrai que lorsque j’avais fini mes études, au début de ma carrière, peindre était un projet qu’il fallait monter pour en faire sortir les images à tout prix…
« Mais avec le temps, avec l’âge mon travail artistique devient quelque chose de naturel. [Comme une communication avec toi-même, je lui dis] Exactement ! Une communication avec moi-même. J’essaie … En fait je n’essaie même pas, quand je peins c’est spontané. Quand je fais sortir des choses de moi-même ce n’est pas calculé. Il y a des choses et des thèmes qui captent mon attention ; je me dis : tiens, c’est ça… Je reste dans ce canal en le libérant. Je le libère de mon intérieur pour qu’il foisonne et sorte de ses sillons… »
Justement, on a l’impression que ce sont les mêmes éléments qui reviennent, des éléments floraux, des papillons, des femmes sveltes et aguichantes avec des coloris particuliers parmi lesquels les jaunes, les bleus, les rouges un peu atténués…Alors, je lui demande ?
« Oui, c’est un monde qui revient à chaque fois, à chaque instant et qui me fait rappeler un peu l’art musulman. Tout comme les derviches tourneurs, leur musique est dans la répétition. Mais une répétition qui est rythmée et fait que la musique n’est pas la même ni la danse tout à fait la même danse. C’est la même chose pour une chaine. On croit que ses anneaux sont tous les mêmes mais en fait chacun de ses anneaux raconte une histoire particulière. Chaque anneau est une sphère, un monde en soi. Ma peinture est justement proche de ce monde là, le monde musulman où il y a ce type de répétition.
« Et de cette répétition nait pour moi un apaisement spirituel. »

« Comme une communication avec moi-même ». (Photo Abderrahmane Djelfaoui)

Le texte du flyer distribué à l’exposition est tout aussi explicite : « ….Elle vit dans un monde et en peint un autre. Cet autre monde a toujours équilibré, équilibre et équilibrera de ce fait sa vie, à laquelle d’ailleurs, elle ne changera même pas un grain, absolument rien, elle garderait volontiers ces moments de privilège d’être dedans, totalement dedans, dans un état d’extase, où elle cherche les traces et les sensations d’un vécu afin d’en laisser d’autres… »


Abderrahmane Djelfaoui

lundi 18 avril 2016

Mohamed Lakehal, renaissance d’un patrimoine au-delà de la mort…

Nous avons rencontré le petit fils de  Mohamed Lakehal, Abderrahmane Lakehal et lui avons posé simplement la question : Comment s’est fait le livre d’anthologie poétique de son grand père ?...
…Un jour de juin 2014, dit-il, j’étais dans un festival de musique andalouse où je connaissais nombre de musiciens dont l’un est un parent, Dhimen. En discutant à la fin du récital, il me dit : « Toi tu passes ton temps à faire des louanges à Baba Sidek. Mais, on ne le connait pas. Qu’est-ce qu’il a fait ?... » J’ai répondu que je ne savais pas. « Mohamed Lakehal était pourtant connu dans le monde de l’andalou, mais on ne le connait plus au point que même son nom n’est presque plus cité. Tu vas même sur Internet, tu écris Mohamed Lakehal : rien ne sort !... ». Mahmoud Benmerabet, éditeur, était avec moi.  Sur le champ il me fait remarquer que cette situation relève de ma faute… « Oui, parce que tu devrais faire un livre ».

Mais qu’allais-je dire de mon grand père, un homme très réservé, comme l’étaient les gens de l’ancien temps ?...

Abderrahmane Lakehal me présentant le double ouvrage patrimonial de feu son grand père,
Mohamed Lakehal (photo : Abderrahmane Djelfaoui)


Mon grand père est mort en 1967, alors que n’avais que 14 ans… De plus je n’est  jamais été vraiment versé dans la musique andalouse que j’aime bien… Une fois, après 1962 alors que nous habitions à Sidi M’Hamed –mon grand père était l’oukil de Sidi M’Hamed- , Belcourt,  et pendant qu’il n’y avait que lui et moi à la maison, il avait tiré sa kouitra et s’était mis à en jouer. Assis à coté de lui, j’écoutais…


Il m’a demandé : « Abderrahmane, tu aimes l’andalou ? ». J’ai répondu 2videmment oui ; je n’avais que huit ou dix ans et tout le monde aimait , me semblait-il, l’andalou à l’époque. C’est l’unique fois où j’ai vu mon grand père en train de gratter El Kouitra… Pour en revenir à Mahmoud Benmerabet qui me pressait de faire un livre je répondais qu’il y avait à la maison des masses de documents écrit en vieil arabe que mon grand père avait laissé… J’en ai rassemblé deux boites de très courts écrits sur des carnets, de notes, de feuilles volantes… Devant cette masse de documents d’une autre époque  Benmerabet a suggéré de faire appel à Abdelhadi Boukoura, chef d’orchestre de l’association Les Beaux Arts d’Alger…

Abdelhadi Boukoura

Pourquoi Abdelhadi Boukoura ?

Parce que Boukoura est connu et que son Association Les Beaux Arts est en vogue et a un public, répond Abderrahmane Lakehal. Abdelhadi est donc venu inspecter les documents dans les boites. En m’en montrant un d’entre eux il dit: « Regarde ! Pour ce poème ton grand père donne l’indication précise de comment il faut le chanter… » En fait mon grand père réécrivait des poèmes anciens qu’il avait sa vie durant entendu et enregistré dans sa tête. D’après Mémed Benchaouch qui l’avait formé, mon grand père avait une mémoire d’éléphant. Ce  qu’il entendait, il le retranscrivait. Tout ce qu’il avait entendu dire en matière de poésie orale par flen ou par flen, il l’avait répertorié.
L’apport du grand père c’est d’abord d’avoir écrit tous ces poèmes appartenant à notre patrimoine oral et dont certains pans auraient pu disparaitre. C’est que mon grand père avait fait partie entre les deux guerres mondiales de l’une des premières associations de musique andalouse, l’Association El Hayet, où il tenait el Kouitra, avec Mahieddine Lakehal qui en était chef d’orchestre et son président (Mahieddine est décédé en 1940).Le second apport de mon grand père est d’avoir donné le tempo pour chanter ces poèmes. C’est ainsi qu’on le reconnait  en tant que musicologue.
Et Boukoura de me dire : « Mais tu as là un trésor ! ». Il me propose de faire d’abord transcription graphique de l’écriture maghribi dans les lettres arabes que nous connaissons ; par exemple el qaf qui n’a qu’un seul point dessus, etc.  Puis d’ajouter : « Il faut que nous fassions un CD pour montrer que ces poèmes peuvent être chanté»… Des poèmes qui s’adaptent d’ailleurs très bien aux styles Haouzi et ‘Aroubi.



Par ailleurs Mohamed Lakehal avait aussi écrit des poèmes, dont un de quatre à cinq pages à l’occasion d’une visite dans les années 30 qu’il fit à Cheikh Larbi Bensari à Tlemcen où il raconte le long voyage depuis Alger et comment se passa cette soirée mémorable où Mahieddine Bachtarzi , son ami, arriva en retard…

Mais quelle cartographie a-t-on du patrimoine poétique traditionnel chanté ou pas ?..

[A ce moment de l’entretien, je me dois de faire un point de situation sur cette question du patrimoine. Mon meilleur souvenir de jeune universitaire est sans conteste « La poésie arabe maghrébine d’expression populaire » de Mohamed Belhelfaoui publié par Maspéro en 1973… C’était la rare somme que je connaissais et qui était surtout accessible dans les librairies d’Alger … Un livre à couverture verte où figuraient 17 qassidate traduites en français avec le texte arabe qui leur faisait face, et que je conserve depuis plus de quarante ans…
Le second (qui avait été précédé par « Les Grands Maitres Algériens du Cha’bi et du Hawzi » de Rachid Aous en 1996) est « Le recueil des poèmes des noubates de la musqiue Sanaa » de Sid Ahmed Serri en 2002 que lui-même m’avait offert.  Le clou (et c’était une sorte d’innovation) est que ce livre était accompagné d’un CD d’une heure de musique….



Depuis les anthologies en arabe ou blingue se sont heureusement multipliées.  Je ne peux les citer toutes, mais je signale toutefois une réedition fort interessante, celle que fit le CRASC d’Oran du livre « El kenz el meknoun fi chi’r el melhoun » (Le trésor enfoui du Melhoun) paru en 1928 à Alger sous la signature de Mohamed Kadhi… Un recueil de plus de 60 qassidates en arabe voyellé…
On sent donc bien que l’interet  pour ce patrimoine et, surtout, les recherches  et les fouilles le concernant sont de plus en plus fructueux… ]

Dans ce contexte, l’avantage du livre en deux tomes de Mohamed Lakehal est de mettre à nouveau un important corpus de poèmes anciens et de régions d’algérie diverses à la disposition des chanteurs chaabi, haouzi,’andalou, etc. pour qu’ils puissent les interpréter. Cet immense réservoir qui a pu etre reconstitué, comme en témoigne le petit fils de Mohamed Lakehal, à partir des carnets et cahiers d’écoliers de l’imam musicologue  est ainsi disponible pour tous les publics : mélomanes, chercheurs ou amateurs.  Il existe parmi tous ces écrits, un poème exceptionnel de Bensmain datant de 1780-85 où il raconte l’histoire d’une bataille dans les Balkans opposant les turcs et les armées de la tsarine de toutes les Russies.... Bensmain qui a participé à cette bataille en a fait un long poème de prés de 300 vers après son retour en Algérie (« Ad3iou bnassr –Priez pour la victoire » et se trouve dans le tome deux de l’ouvrage.



L’autre ambition de la mise à jour de ce patrimoine, poursuit le petit fils de Mohamed Lakehal, est que certaines choses soit remises dans leur état original. Pourquoi ? Il y a par exemple un poème dédié à une femme dont tout le monde connait la chanson « Sifat Echm3a, El Qandil ou eTriya… » («Toi qui brille comme une bougie, une lanterne, un lustre… » dont les gens de Tlemcen disent qu’il a été écrit par Bensahli ; les gens d’Alger par Benameur ;  d’autres évoquant d’autres poètes encore. Or nous avons trouvé dans les écrits de mon grand père le nom de l’auteur et sa date dans le calendrier Hijri… C’était quelqu’un de Dellys du nom de Sid Ahmed Ben el Ounes ; en date de 1271 qui correspond à l’année 1855… De la même manière, tous les poèmes de l’ouvrage sont signés, rares ceux qui sont anonymes… Lors d’un enregistrement du CD Nouredine Saoudi, anthropologue, musicologue et chanteur que j’admire énormément (il vient d’être nommé à la tète du nouvel opéra d’Alger) m’avait dit que bon nombre de ces poèmes n’ont pas été chantés…
Certains de ces poèmes dans les notes de mon grand père sont accompagnés de signes qui permettent de les chanter de telle ou telle manière dont les spécialistes de la musique andalouse reconnaissent les techniques de Mohaqmed Lakehal pour marquer le tempo : zidane, maya, istikhbarate, khrajate, etc. De ce point de vue Abdelhadi Boukoura a fait un travail formidable parce qu’il a pu mettre en chansons des poèmes inédits, des poèmes de toute splendeur quand on écoute le CD.

L’itinéraire de l’homme de musique andalouse commence avec son grand père imam…

S’il avait le métier musical dans le sang, moi je n’ai connu mon grand père qu’ en tant qu’Oukil de Sidi M’Hamed. Lors des fêtes de l’Aïd, notre maison de Belcourt ne désemplissait pas ; un grand nombre des gens d’Alger venaient lui rendre visite et lui exprimer leurs vœux. Ma mère me disait qu’elle passait une semaine entière à faire des gâteaux par centaines de pièces ! C’est dire sa renommée et le respect dont il jouissait…
Il était né le 19 avril 1892 à la Casbah dans une maison qui fait l’angle entre la rue Nfissa et la rue du regard. Il est né dans un milieu très cultivé puisque son père était le Bach‘Adel à la Mahkama malékite d’Alger ; il était l’adjoint au Cadi et traitait les dossiers avant que le Cadi ne se prononce. Vers 1908 le frère de Mohamed Lakehal étant  mort à l’âge de 8 ans et sa mère ne pouvant rester à la Casbah, ils ont aménagé dans une nouvelle maison à Belcourt, rue Marey, juste à coté des Café Nizière.
L’un des maîtres à penser de Mohamed Lakehal était mon arrière grand père Chikh Bakir Khodja El Kamel, muezzin, imam, qui avait eu pour élève Omar Racim.  Mon grand père disait souvent en famille, (peut etre reprenait-il ce que disait son grand père) qu’il descendait du poète Sidi Lakhdar Benkhlouf  de Mostaganem.  Il correspondait avec un Lakehal de Fès avec lequel nous aurions, disait-il, des liens familiaux. C’était le Maghreb…
Mon arrière grand père avait écrit plusieurs livres dont le plus fort portait sur les droits de la femme dans l’Islam. Il l’avait publié pour contredire  un décret de la colonisation française avant le tout début du 20ème siècle qui édictait qu’aucune enfant de sexe féminin ne devait à cette époque, aller à l’école… Chikh El Kamal faisait partie de la Nahda el islamiya. Quand Mohamed Abdou est venu à Alger en 1903 il a été également reçu dans sa maison de la deuxième El ‘Aquiba, en montant sur Cervantès, Dar Chikh El Kamal.

Recueil d’œuvres du Cheikh El Kamel, rassemblés par l’université d’Alger



Un autre maître de mon grand père avait été le Mufti Boukandoura.  Il y avait également Sfindja de qui il a beaucoup appris. Bachtarzi disait de mon grand père dans ses mémoires qu’il est « le dernier représentant des grands mélomanes de la musique andalouse du vingtième siècle ».
Mohamed Lakehal était un homme du culte, et cela était la base essentielle puisqu’il a été mouedden puis imam de la mosquée Sidi M’Hamed de 1947 à 1967. Il faisait ce qu’on appelait El Mouloudiyate, c’est à dire des poèmes de louange à Dieu, qui invoquaient aussi le Prophète Muhammad lors des fêtes du Mouloud. On a retrouvé dans ses archives des programmes de visite, où avec d’autres il allait faire des mouloudiyates à Djamaa El Kbir, Sidi M’Hamed, Sidi Abderrahmane, etc, durant toute une semaine en présence de tous les grands de la musique andalouse (dont Mohamed Fakhardji, Sid Ahmed Serri, Ahmed Benchaouch, etc…). Ces louanges au Divin étaient faites en mode andalou.
C’est cela l’environnement dans lequel Mohamed Lakehal a évolué.


Mohamed Lakehal jeune homme



Souvenir quant à l’anecdote de la qassida « cassée » …

Memed Benchaouch me racontait (se rappelle Abderrahmane Lakehal qui a mené ce projet de livre) qu’un jour mon grand père avait donné une qassida et son tempo à un musicien chaâbi. Ce musicien, qui voulait se faire valoir, alla voir El Anka et lui dit : « Regarde la belle qassida  que Si Mohamed m’a donné », mais El Hadj Anka piqué d’être ainsi interpellé lui dit: « Tu sais la qassida qu’il t’a donnée, elle n’est pas originelle (mqassra)…. » Or, dire d’un Bach Qassad tel que Mohamed Lakehal que sa qassida est « non originelle, triturée » c’est un déshonneur pour un homme d’une telle droiture… Le vendredi suivant allant à Djamaa El Kbir où il était muedden, il passa au café Malakoff où tout le monde lui exprima son vif contentement de le voir avec des salutations profondément respectueuses. El Hadj Mrizek était du nombre et mon grand père lui demanda d’appeler El Anka. Quand celui-ci arriva, il se trouva pris au dépourvu publiquement  devant ce que rapportait Mohamed Lakehal. El Ankane trouva rien à dire que: « Ya Si Mohamed  si je lui dit ça c’est juste pour tu m’en donnes une très bonne à moi»… Avec un Si de vénération et d’excuse…

L’autre anecdote : mariage ou TSF ?...

A l’époque où mon grand père était déjà oukil de Sidi M’Hamed El Anka avec qui il avait de bonnes relations lui demanda un jour devant tout le monde de lui donner une nouvelle qassida. Mais Baba Sidi de lui poser la question : « Et qu’est-ce que tu vas en faire? » « Pourquoi tu me demandes ça, Si Mohamed », rétorque El Anqua qui ajoute : je la chanterais…. « Je suis d’accord que tu l’a chantes, dit mon grand père. Si tu la chantes dans les mariages, elle est à toi. Mais si c’est pour la chanter à la TSF alors je te la vends »… C’était dit en plaisantant, mais déjà à l’époque la vie marchande pesait  d’un poids lourd… En fait, mon grand père n’a jamais vendu un seul poème de sa vie. Son vœu le plus cher était de faire connaitre et faire vivre au mieux le riche patrimoine artistique de notre société. Pour lui les « marchands » au sens négatif, c’étaient les autres, les tenants féroces de la colonisation…

*

Ceci étant, reste à plonger maintenant dans cet océan poétique dont un certain nombre de noms illustres répertoriés au sommaire de chaque tome laissent rêveurs… Ainsi d’un Bensahla de Tlemcen dont la déclamation de l’amour platonique pour une femme finit par le mener dans les geôles du Bey d’Oran !... D’un Benmssaib qui connut les affres des déceptions de l’amour profane avant de se tourner  définitivement vers l’amour divin… D’un Ahmed Ben triki, kouroughli d’origine. Triade qui par la qualité de sa poésie a élevé le genre Hawzi de langue dialectale à un haut niveau.
Mais il existe également dans cet ouvrage d’autres noms dont, en sus de leurs poèmes originaux fidèlement retranscris,  on aimerait  connaitre les méandres de la vie et de la création. Ainsi des Mustapha Labrit,  Cheikh Ahmed, Mohamed El Qamti, Ahmed Ben Mrad, Bouteldja, Benzoui, Benmessoud, Ahmed Ben El Hadj et d’autres…


« Qu’avais-tu donc hier belle aux yeux noirs ?... »

Comment cette belle et foisonnante oralité a-t-elle pu nous parvenir malgré les terribles coups du sort colonial qui ont complètement déstructurés l’imaginaire des Algériens et leurs patrimoines ?.. Justement grâce à la probité, à la méticulosité et à la ferveur désintéressée d’hommes tels Mohamed Lakehal qui n’ont cessé, leur vie durant, de noter, transcrire, préserver par l’écrit, et transmettre ainsi des pans entiers de mémoire vive fut-ce avec retard…
Tout ce que l’on peut espérer aujourd’hui, en ce vingt et unième siècle si rapide et si menaçant à la fois, c’est que tous les interprètes du chaabi et d’autres genres musicaux dits classiques se saisissent de ce fonds riche (celui de Lakehal, mais également de tous les autres) pour l’interpréter,le déclamer et le porter aux quatre coins de nos consciences avides de beauté, avides de renouveau fondé sur l’humain, l’amour, l’espoir.


Abderrahmane Djelfaoui