dimanche 27 septembre 2020

« Mitalika », Un design pour la « Biennale de Dakar », 2006

 




« Mon tout premier prototype était une chaise en métal pour une expo de fin d’année à l’Ecole des beaux-arts en 1998 dont je dois encore avoir l’esquisse dessinée au crayon quelques part … 

Mais le premier projet que j’ai mené à terme en tant que professionnelle, dit la designer Chafika Aitoudhia, fut celui d’un luminaire, en rotin, en 2003 exposé lors de L’année de l’Algérie en France… Juste trois ans après être sortie diplômée de l’Ecole supérieure des beaux-arts. »



Luminaire en rotin - 2003





 

MITALIKA – la conception


« Pourquoi une table, je ne sais pas… J’aurais pu travailler sur un siège ou une chaise… Mais une table c’est aussi travailler sur un objet plus important dans la structure d’un espace : ça peut être une table basse posée à même le sol ou sur un tapis ; ça peut être une table de travail ; une table de cuisine… J’ai fini par choisir de concevoir  une longue table de salon qui peut aussi servir comme table à manger…

Je voulais sortir de la pratique traditionnelle de disposer symétriquement les plats sur une table. Une autre manière de voir le service... Aussi le fait que les gens autour de la table puissent se répartir autrement. C'est à tout cela que, dans mon esprit, servent les cercles de différents diamètres qu'on voit sur le dessus. D'ailleurs cette longue table peut tout aussi bien ne servir qu'à deux personnes. En me demandant : "quelles chaises pourraient aller avec cette table"....






MITALIKA, vue de coté

 

 

« Mais l’intérêt de la recherche n’est pas seulement l’usage de la table elle-même, mais aussi son environnement. Son rapport à l’espace. Ne pas dessiner une table qui serait seulement un plan sur lequel on sert à boire ou à manger ; faire qu’elle soit un objet d’art, une sculpture pour le plaisir du regard. Pour l’élégance du lieu… 

 

« La recherche sur le thème m’a pris entre trois semaines et un mois… L’image de cette table m’était venue un jour lors d’une pause déjeuner au bureau… Je déjeunais seule d’un sandwich au fromage. Du gruyère… Et ce gruyère m’a peu à peu donner une idée… Pourquoi ne pas utiliser les « vides » qu’il y a dans le morceau de gruyère ?... De là, à la maison, le soir, je réalisais toute une série d’esquisses au crayon dont la plupart sont parties à la corbeille… Puis je suis passée à  la conception à l’ordinateur sur un simple PC ; une conception en 3D… 



« Le travail à l’écran fut long.  Je ne voulais pas d’une table avec des piètements traditionnels et symétriques… Alors ?...

« Alors je décidais qu’une face de l’empiétement ne serait pas pleine, face aux deux pieds traditionnels à l’autre extrémité de la table. Pour que cette partie évidée (en un cercle parfait) puisse être utilisée par une personne qui s’assoit à cette extrémité, je lui donnais un angle. C’est là l’essentiel de ma conception.



Empiétement MITALIKA - détail

 

 

« Arrivée ce stade, j’envoyais le dossier numérique au secrétariat de la Biennale de Dakar 2006.

Mon projet fut sélectionné. 

 

« A partir de cette sélection, commença pour moi une autre phase, la plus importante, plus compliquée, plus délicate, qui était le processus de réalisation physique à Alger de MITALIKA… Une phase où j’ai dû beaucoup « courir »…


 

FAIRE, UNIVERS DU FER…

 

« Première opération : préparer les plans d’exécution à l’échelle réelle de cette table faisant 2 mètres 40 de longueur, 80 cm de largeur et 75 cm de hauteur…

Imprimer les plans.

 

« Deuxièmement : prendre contact avec les sociétés susceptibles de réaliser le prototype, sachant que les sociétés spécialisés dans la réalisation de prototypes n’existent pas en Algérie…

« Un contact avec un premier industriel en inox a consisté en une réunion de deux heures pour lui faire part de l’ensemble des données et les lui expliquer.  Au final il voulait que je change toutes les formes circulaires en formes rectangulaires. Son argument : la nécessité d’utiliser plusieurs séries d’outils lui serait très couteux… Comme ce n’était pas du tout ma conception, je refusais ces changements.

 

« Après avoir vainement relancé durant un mois un second industriel qui était spécialisé dans la découpe numérique mais dont je ne pus jamais accéder à l’atelier,  j’optais de travailler avec un artisan en ferronnerie d’art dont on m’avait donné l’adresse, dans la banlieue d’Alger. Contacté, il m’orienta vers son apprenti qui venait juste de s’installer à son compte. Ce dernier, très jeune n’avait pour tout instrument que des cisailles à main !… Il était d’accord.

Il a étalé le plan à l’échelle réelle et, par un véritable travail de dentelle à la main, il s’est mis à découper pièce par pièce… Un travail qui dura une dizaine de jours…

Cette opération terminée, il passa à l’assemblage et montage final de la table.

 

« Il me restait de faire chromer la table. A nouveau, je fis le tour de toutes les entreprises spécialisées dans le chromage. Mais à chaque fois surgissait un problème : soit leurs cuves de chromage étaient petites, soit celui qui avait les cuves correspondantes avait un problème technique et pas de technicien pour le réparer… 

Face à cette situation insoluble j’optais à nouveau pour un travail artisanal de peinture par un tôlier ! Ce qui fut fait et bien fait.



Chez le tôlier…

 

ALGER-DAKAR, L’IMPOSSIBLE VOYAGE

 

« Durant toutes les opérations précédentes, je ne cessais en parallèle de préparer « notre départ », (ma table et moi) vers Dakar…

La Biennale avait tout pris en charge : les billets d’avion, l’hébergement et le transport garanti de l’œuvre. Pour cela la Biennale me mit en contact avec SDV Dakar, société internationale de transport spécialisée dans le déménagement. Celle-ci m’orienta sur sa filiale SDV Algérie à Hamadi qui me donna un dossier à remplir.

Ce que je fis en adjoignant l’autorisation du Ministère de la culture à exporter mon œuvre. Ce dossier rempli et remis à SDV, la société n’arriva pas à faire passer ce dossier à la douane algérienne. Le responsable à l’export de ladite société était étonné ; c’est, me dit-il, la première fois que pareille  chose nous arrive

Le temps passa. Le problème de l’exportation de mon œuvre demeurait insoluble. Mon voyage fut annulé…

 

« Dépitée, une année après ma seule satisfaction fut que ma table participa à l’ouverture officielle du nouveau musée d’art moderne le Mama en 2007 dans le cadre d’une exposition désign du Maghreb… 



MITALIKA – vue d’ensemble

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Abderrahmane Djelfaoui

Photos et 3D par Chafika Aitoudiah


 




mardi 8 septembre 2020

VOYAGE DANS L’ALGÉRIE DU 19 è me SIÉCLE : UN « PEINTRE-PHOTOGRAPHE » ALGÉROIS NOMMÉ GEISER

 



Connait-on mieux aujourd’hui la carrière du photographe Jean Geiser  qui tint de 1867, (âgé de 19 ans) où il prit la direction du studio familial jusqu’en 1923 : son enterrement (en tant que citoyen suisse….) au cimetière chrétien de Saint-Eugène (au bas de la colline de Notre Dame d’Afrique) à l’âge de 75 ans ?... Il eut en tout cas de son vivant une activité qui lui valut aisance financière et renommée, ce qui n’empêche pas l’homme de nous demeurer encore grandement inconnu… J’avoue avoir bien essayé vers la fin des années 1980 de décrocher une bourse auprès d’institutions tant françaises que suisses pour étudier  l’œuvre de ce praticien maître des techniques, éditeur d’ouvrages d’art et surtout d’innombrables cartes postales de tous types, mais en vain…. Il me fallut à cette époque me contenter de puiser l’essentiel de sa biographie dans une étude d’une quinzaine de pages parue dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord en 1993 (1).





Dire d’abord, comme un ami suisse me l’a fait remarquer  que son nom se prononce « Guaïzer », et provient du mot autrichien-suisse « geiss » qui signifie chèvre… Cela suffit-il pour conjecturer que les Geiser qui s’installèrent d’abord à la maison Bisari, rue de la Marine, puis rue Neuve-Mahon, avaient pour ascendants proches ou lointains des gardiens de chèvres  dans le Jura?... De toute façon un tel pedigree n’étonnait pas dans l’Alger du dix-neuvième siècle qui entretenait une vie provinciale et même villageoise pour certains de ses quartiers. Alger était baignée de vastes collines verdoyantes et, pour le mieux était une agréable petite ville de villégiature française où les gens bien nés ne roulaient qu’en calèche à chevaux sur ses chemins de terre et ses pavés…

Quoi qu’il en soit, quand il arrive de Marseille et débarque du voilier à vapeur avec ses parents et ses petits frères qui ont fuis la misère du Jura suisse, Jean Geiser n’est âgé que de deux ans…  C’est peut-être le fonds de cette misère initiale qui donnera  à Jean « un autre regard » dans la vie… En débarquant au pied d’Alger la Blanche il ne sait pas encore qu’il va y vivre toute sa jeunesse et le restant de sa longue vie. Alger « descendait » alors en cubes lumineux  du plus haut de la Casbah que tant de poètes ont chanté et chanteront jusqu’au bord de la mer et du grand bassin du port proprement dit.  Dans cet odorant espace urbain à dédales de la ville, Jean apprendra  vite à bien le connaître à pied de jour et surtout la nuit…. 

En 1872, vingt-deux ans après le « premier pied à terre », suivant le pas de sa mère qui l’avait devancé, Jean Geiser ouvrira son atelier de photographie au 7, rue Bab-Azzoun, pratiquement un des périmètres qu’il connaissait le mieux au monde avec le quartier de la Marine. Cet atelier bien pourvu d’accessoires  deviendra célèbre (et il écrit lui-même sur sa carte de visite) jusqu’auprès de l’Impératrice Feodorowna de Russie… C’est dire combien l’Algérie a pu être féconde en tant que terre de croisements !



Le  « Dallmeyer multiple portrait camera ».  Bon appareil de studio inventé par l’opticien  anglo-allemand John Henry Dallmeyer (1830 –1883), Jean Geiser va d’abord l’utiliser pour prendre 4 clichés à la fois…


Bien évidemment, avant la famille Geiser, d’autres artisans photographes activaient déjà dans un Alger qui se circonscrivait au triangle : porte Bab El Oued, la Casbah et la ville moderne tirant déjà sur la très proche banlieue du Télemly.  Les registres publics gardent entre autres inscrits les noms de Delmotte et d’un certain Louis. Le premier, daguerréotypiste. Le second, photographe-miniaturiste coloriant à la main ses tirages…

A cette époque, entre 1847 et 1848, on signale un Trémaux, qui après avoir visité la lointaine Egypte, la Syrie et la Palestine, vint photographier l’Algérie. Quelques années plus tard, Felix-Jacques Moulin et Edouard Denis Balbus firent aussi des voyages dans cette nouvelle colonie. Moulin avait une recommandation du ministre français de la guerre. Ses vues publiées en 1860 dans un livre intitulé L’Algérie photographiée




« En 1856, Felix-Jacques Moulin entreprend un voyage photographique en Algérie, avec une lettre d'introduction du ministre de la Guerre. Il rentre en Europe en 1858 avec une moisson de centaines d'images, représentant des paysages, des villes, des sites archéologiques ainsi que des portraits d'officiers. Il publie plus de 400 de ses cliches dans L'Algérie photographiée qu'il dédicacera à Napoléon III et lui permettront de devenir un photographe quasi-officiel. » Ici : « Ecole de jeunes filles en Algérie »…


Baldus qui, lui, était peintre et photographe renommé, d’origine allemande, avait, à la demande du baron James de Rothschild, réalisé dans les mêmes années une série de prises de vues sur la nouvelle ligne de chemin de fer Paris Boulogne. En Algérie, c’est le lancement des fumeux Bureaux Arabes de Napoléon III… Une époque de capitalisme industriel ascendant  pour l’Europe  et de colonisation sauvage pour les Algériens  qui voudra installer en lieux et place des milliers d’Européens venus de presque tout le bassin méditerranéen (très peu souvent des bourgeois d’ailleurs)…  Parmi eux un certain Antoine Alary, d’abord instituteur dans le Lot-et-Garonne. Initié par Delmotte à la photographie, il s’associera en 1854-55 à la veuve Geiser (la mère de Jean) qu’il avait courtisée pour ouvrir un atelier de photographie. On reste d’ailleurs intrigué quant à cette émigrée d’époque, qui ne s’était pas faite commerçante de bonneterie, en pâtisserie, en matière de coiffure ou autre mais très originalement (et certainement avec quelque courage) installée en robe et chignon pour tirer le portrait à ses clients aisés.


Cet atelier de Bab Azzoun le rendra célèbre jusqu’auprès de l’impératrice de Russie

Les années 60 du XIX è correspondent à l’époque où quelques tentatives sont faites en Europe pour illustrer des livres par la photographie. L’idée avait déjà été concrétisée par le photographe Roger Fenton, proche de la famille royale d’Angleterre, qui avait été littéralement envoyé en tant que correspondant de guerre pour ramener des vues de la guerre de Crimée qui opposait les Russes aux Français et Anglais sur la question du partage du Moyen-Orient…

Plus « pacifiquement » pour l’Algérie, l’un des tous premiers livres illustrés de photographies censées mettre en relief les résultats « littéraires et scientifiques » de l’expédition saharienne est : Les Touaregs du Nord de Henri Duveyrier. Il est publié à Paris en 1864. Son expédition de reconnaissance, partie en mai 1959 du Constantinois, avait duré pas moins de deux ans et demi ! 




Mais en fait d’illustrations photographiques proprement dites, n’alternent parmi les 500 pages imprimées que des dessins d’après des croquis de Duveyrier lui-même et des reproductions au trait de quelques photographies, même pas une dizaine, signées de MM. Puig et Crémière qui accompagnaient certainement l’expédition à l’instar des cartographes. Ces illustrations n’occupent pas vraiment une place prépondérante comme par exemple dans le livre de Fenton.

Leur technique de reproduction n’apportait rien de radicalement nouveau : sans perspective, plutôt figées et plus proches du dessin et de l’esquisse que de la photographie. D’ailleurs, dans les pages de remerciements d’usage ouvrant le livre, Duveyrier (qui décline ses titres de « Chevalier de l’ordre impérial de la légion d’honneur et de membre étranger de la Société royale de géographie de Berlin ») ne cite même pas les photographes qui l’accompagnaient.  L’image est pour lui accessoire, tout juste là présente pour corroborer que le voyage, au cœur du désert saharien, a bien eu lieu. Plus de trente ans plus tard, Geiser, mais d’autres photographes également, feront mieux et participeront réellement  à « ouvrir le désert » aux yeux et à la conscience universelle…








Mais à ce moment précis de l’histoire (1860-66), il y a la construction à Alger des grandes voûtes qui vont supporter le boulevard Front de mer depuis l’actuelle Place des Martyrs jusqu’au square Sofia, dominant le port de 15 mètres, sur les plans de l’architecte Chasseriau. J’imagine Geiser, adolescent, assistant à toute l’évolution du gigantesque chantier confié à une entreprise anglaise. Un pareil spectacle ne pouvait que l’attirer et faire mûrir sous le planement des mouettes son sens de l’image, des proportions urbaines,  du cadre… Ce grand boulevard n’est que l’imposante façade maritime du principal quartier d’affaires d’Alger dont la rue Bab Azzoun est le nerf central et où, quelques années plus tard son studio Geiser fera florès…



La rue Bab Azzoun où Geiser travaillera près de 50 ans de sa vie…







« Making Algeria french »

Justement en 1867, tandis qu’une terrible famine ravage le peuple algérien faisant des centaines de milliers de victimes et paupérisant les populations, Jean Geiser reprend la direction de l’affaire de sa mère. Moins de cinq ans plus tard, en 1872, il créé son propre studio-atelier à la rue Bab Azzoun, à l’âge de 24 ans. Il commence alors à photographier les rues d’ombres et lumière de la Casbah tout comme il enchaine de très nombreux portraits de « femmes mauresques » qui semblent, secrètement, le fasciner… (2)



Jean Geiser : Femmes de Bou Saada





A cette date la colonisation militaire est victorieuse. Alger devient le premier centre commercial et administratif de la colonie où la crème de la nouvelle bourgeoisie se concentre. Les militaires cèdent un peu le pas. Ce sont les banquiers, les grands propriétaires fonciers et les armateurs qui ont maintenant voie au chapitre, comme on dit. Le grand lycée Bugeaud (actuel Emir Abdelkader) est construit ; la Basilique de Notre Dame d’Afrique est consacrée. Et de plus en plus dès les années 80, les vues d’Alger, de ses places publiques avec leurs statues, de son théâtre, de ses grands hôtels, de son port et des navires à vapeur, de commerce ou de guerre qui y accostent, se multiplient par le fait de photographes connus ou anonymes. Une bonne part de ces vues est largement commercialisée ; le système de la poste universelle se chargeant surtout de leur faire traverser les mers.

« La première carte postale française (écrit l’historien David Prochaska) qui représentait la Tour Effel fut mise en circulation lors de l’Exposition internationale de Paris en 1889 ; pour l’exposition de 1900, des millions furent imprimées. La production française était en retard sur celle de l’Europ, mais elle passa rapidement de 8 millions de cartes postales en 1989 à soixante millions en 1902 et à cent vingt-trois millions en en 1910. Bergert et Humblot à Narey, Colas à Cognac, les frères Lévy et Neurdein à Paris furent les principaux fabricants entre 1900 et 1904. En 1905, Bergerte, Humblot et Helminger s’associèrent pour former Les imprimeries réunies, qui imprimaient quatre-vingt-dix millions de cartes par an, soit 20% de la production française. Des entreprises comme celles des frères Lévy et Neurdein combinaient la photographie et l’imprimerie, et envoyaient leurs photographes « sur place ». La carte postale connut une vogue extraordinaire en France. Cet énorme marché pour les images « bon marché », produites en série vit alors apparaitre des collectionneurs, des catalogues, des journaux et des revues spécialisées .Entre 1899 et 1916, plus de 30 périodiques furent lancés. Parallèlement, un marché algérien se développa, mais à un rythme plus lent. Des photographes locaux et métropolitains prenaient des clichés pour des cartes postales qui étaient imprimées en France ou en Algérie, dans plus de cent fabriques, dont vingt une à Alger, sept à Paris, et d’autres, allant de Toulouse et Nantes à Aïn Sefra, Sidi Bel Abbès, Biskra et Tebessa, à Oued Zenati, Souk Ahras, Laghouat et Bejaïa. Un marché colonial, plus restreint, donna naissance à une publication pour les amateurs. L’intermédiaire des cartophiles, de la Société cartophile de France et des colonies, mensuel, paru en Algérie de 1904 à 1906 ». (3)








Rappelons tout de même pour repères que 1903 est l’année où Mohamed Abdou, un des « héritiers » de la Nahda, est de passage à Alger ; et qu’en 1906 la construction de la Grande Poste (sur le site de la première église anglaise d’Alger) est achevée par les architectes Voinot et Tondoire ; elle sera d’ailleurs superbement photographiée par Geiser avec calèches et tramway…

Au même moment de ce « rush » de la carte postale, Geiser se fait aussi l’éditeur d’un livre sur Biskra : La Reine des Zibans, écrit par Charles Barbet et illustré par une vingtaine de photographies  qu’il signe lui-même. La production de la carte postale tout comme ses ambitions d’éditer des collections de livres d’art l’amènent à sillonner en calèche une grande partie de l’Algérie, de ses sites historiques, de ses marchés, de ses nouveaux villages de colonisation, etc, poussant ses randonnées jusqu’en Tunisie… Ses affaires marchent si bien qu’il ouvre une succursale à Blida  et habitera une superbe maison sur les hauteurs d’Alger à qui il donne le nom de « Cottage Helvetia » en souvenir de sa Suisse natale… (Dommage toutefois que l’inestimable patrimoine de photographies sur plaques de verre de cet artiste s’envole, un siècle plus tard, aux quatre vents des enchères  pour le plaisir de quelques grands collectionneurs de deux ou trois continents…)





En sus de Jean Geiser qui travaillait pour l’Algérois, le Sud et Tunis, on dénombrait d’autres éditeurs tels Boumendil, Maure et Bouguault à Biskra, etc., sur lesquels jusqu’à l’heure présente peu de documents ont été rassemblés et encore moins d’études réalisées… Egalement à Alger, et sise à la même rue Bab Azzoun, la rédaction d’une revue intitulée « L’Algérie artistique et pittoresque » fut éditée entre 1892 et 1894, avec de très nombreux travaux photographiques sur Alger et d’autres villes d’Algérie qui connaissaient alors des transformations accélérées et brutales de leur cadre urbain. Par la technique de la phototypie, la photographie (dont la carte postale ; la reproduction en revue) qui était arrivé à son âge de maturité révolutionnait pratiquement les mœurs. Ainsi Geiser met en cartes postales le tout nouvel hôtel Saint George (1890) que fréquente un grand nombre d’Anglaises et d’Anglais qui viennent régulièrement y passer un doux hivernage. Là, et disséminée sur le pourtour de Mustapha supérieur, leur communauté, cultivée et discrète, est relativement importante.

Sur les cartes postales de l’hôtel, légendées en anglais, on voit les courts de tennis et les terrasses où se consomment les déjeuners de décembre avec des femmes aux beaux chapeaux fleuris… C’est l’époque où le cinématographe des frères Lumière naissait. Une dizaine d’années plus tard, entre 1906 et 1909, les premiers films d’actualité sur l’Algérie sont tournés à Alger (rue Bab Azzoun et La Casbah) et à Tlemcen, notamment.  Epoque où, jeune homme, mon grand-père Aïssa (né en 1890 / connaissait-il alors la photographie ?) arrivait à pied des territoires nomades de l’Atlas saharien pour travailler à Alger où il sera d’abord employé par un chausseur traditionnel rue Bab Azzoun …


Reporter de guerre presque en temps réel !…


Une fois de plus Jean Geiser va marquer de façon originale le début du XX e siècle en éditant  un livre de « collection », qu’il tire à Alger, et qui s’intitule : « En colonne au Tidikelt, Souvenir  d’In R’har ». Le livre est écrit et illustré par plus de 200 photographies prises par le lieutenant J.B. Martial du 2è Bataillon d’Afrique stationné à Laghouat. C’est le récit, au jour le jour, d’un ordre de route et de combats militaires s’échelonnant sur 6 mois du 24 février au 16 août 1900…


Après le combat d’In-Rhar : les-prisonniers Algériens d’In-Rhar le 20-mars-1900



Réaliste, l’auteur écrit en note liminaire : « Les vues que j’ai prises au cours de la colonne étaient, avant tout, destinées à faire un album personnel. Mais, plusieurs officiers m’ayant demandé une petite collection, un souvenir, j’aurais dû exécuter des milliers d’épreuves pour contenter tout le monde. De là l’idée de faire éditer un album. Les vues sont ordinaires et n’ont qu’un mérite, celui d’être toutes inédites et d’avoir été exécutées avec les difficultés  que l’on devine aisément ». En effet, puisqu’il s’agit, entre autres, de combats y compris à l’artillerie lourde ! Un véritable reportage de guerre, comme en temps réel, qui fut mis en vente près d’un an après la sanglante bataille d’In R’har…

1908 : Jean Geiser à 60 ans. Un journaliste de la colonie lui consacre un article élogieux. « Récompensé dans toutes les expositions de 1856, 1878, 1892, 1900 à Paris, à Vienne , à Amsterdam, à Nice, fournisseur de S.M. l’Impératrice de Russie, Maria Fedeorowna,  M. Jean Geiser a remporté la Médaille d’or à l’Exposition internationale  de 1892 et a fait partie du jury de 1901 à Nice.

« M. Jean Geiser, dont les ateliers sont situés au 7, rue Bab Azzoun à Alger, possède aussi dans cette ville, place de Chartres n° 2, 1er étage, un grand salon mauresque pour la vente des vues et types de toutes les régions d’Algérie. Ce salon est à la fois une curiosité et une maison que pourra voir quiconque passe à Alger. On peut profiter de sa visite aux salons de M. Geiser pour s’y faire photographier en costume arabe au besoin, et conserver ainsi un précieux et pittoresque souvenir de voyage à l’admirable Cité d’Alger, orgueil de la grand colonie africaine »…

Mort en 1923, aucun des neuf enfants du photographe éditeur suisse ne reprendra son métier d’art.  L’un d’eux, qui sera directeur adjoint au Gouvernement général de l’Algérie, sera cependant pour quelque chose, entre les deux guerres mondiales,  dans l’édition d’un ouvrage de prestige  commandé et « offert par le Gouverneur général d’Algérie » Pierre Bordes : L’Algérie (4)

Ce beau livre de plus de 120 grandes planches photographiques en noir et blanc, contient plus du tiers (environ 90 d’entre elles) signées de Jean Geiser dont l’une des plus anciennes semble bien être celle de la mosquée  de Sidi Abderrahmane  d’Alger que de nombreux peintres français  et anglais de l’époque, ont peinte, à l’aquarelle ou à l’huile, du même axe où lui prenait ses clichés…

Ultime question au final de ce voyage. Pourquoi donc l’observation des photographies de Jean Geiser, celles d’Alger, de la Casbah, du Sud comme de tant d’autres régions avec ses gens nous laissent-elles, aujourd’hui, si rêveurs, perplexes et comme  en attente de réponses (à des questions pas toujours très bien définies ?...  Dire que cette attente et attitude qu’impulse Geiser est bienveillante… Malgré l’époque… Ses photographies bien plus que celles de dizaines d’autres photographies de ses contemporains…. Mais aux fonds interpellés pour quoi donc au juste ?...

 

Abderrahmane Djelfaoui







Notes :


NB : Cet article, légèrement remanié, a été publié par la revue SUISSE-ALGÉRIE, paraissant  à Alger, dans son numéro 9 d’Avril 2002, pages 48 à 54.






lundi 15 juin 2020

LE PRÉSENT RETROUVÉ…AU DOUBLE SENS DU MOT « PRÉSENT »…






A quelques jours du début du 21 è siècle (et du « bug » électronique que nous attendions tous avec naïveté), le 21 décembre 1999 exactement, je publiais dans « Le Siècle », (journal aujourd’hui disparu) un reportage  pleine page réalisé à Mostaganem…

Comme d’habitude, celui qui m’avait avec patience et gentillesse reçu, aidé, guidé, introduit à travers les arcanes de Mosta, ses curiosités, son passé, ses personnages, ses vivants et jusqu’à l’ombre de ses morts c’était Abderrahmane Mostfa. A l’époque photographe, un des animateurs et comédiens du théâtre de la Salamandre, animateur également de ciné-club et passionné de recherches historiques contemporaines (ses pistes et traces) à travers toute la région de Mostaganem et au-delà…




Où l’on commence d’abord loin du centre-ville…


Quand Abderrahmane Mostefa me signala la publication du « Diwan du Cheikh Abdelkader Betobdji » édité par la Société d’Impression de la wilaya de Mostaganem au début de cette année 99, ma première curiosité fut de savoir pourquoi un jeune chanteur châabi, Ghlamallah Abdelkader, s’était passionné pour de longues et difficiles recherches puis la publication de textes d’un poète soufi, poète traditionnel du medh décédé en 1948 à Tigditt, soit enterré cinquante ans plus tôt…

Mais avant d’aller voir le musicien, Abderrahmane Mostefa téléphona sur une ligne fixe au vieux maitre érudit de la ville (il n’existait pas alors de smartphone) lequel accepta de nous recevoir sur le champ à son domicile. Ā Hassi Mamèche, petit village à 8 kms de Mostaganem, sur la route de Mazagran et de Mascara. Edifié sur une colline dominant la plaine et le golfe de Mosta, dans un paysage (à l’époque) rural, dont le nom avait été Rivoli dès le milieu du 19 è siècle ; nom donné par des familles venues de Paris y installer, sous la sécurité de l’armée, une colonie agricole après la troisième révolution française de 1848 qui avait destituée le roi Louis Philippe et proclamée la République… Ainsi : percée démocratique là-bas (chantée par un Lamartine) et poids de plus en plus cruel de la colonisation ici que les tribus dépossédées de leurs terres collectives ne cessaient de combattre désespérément..

Notre hôte n’était autre que l’érudit Abdelkader Benaissa El Mostaghnmi à la longue carrière de militant nationaliste au PPA/MTLD, animateur d’associations culturelles et musicales durant les vingt dernières années de la colonisation : Essaidia, dont firent entre autres partie le dramaturge Ould Abderrahmane Kaki (qui adaptera Samuel Beckett en arabe parlé en 1958 à Mosta même) et le chanteur châabi Maazouz Bouadjaj… 

Avec l’âge et l’ingratitude des temps, Abdelkader Benaissa  s’était retiré pour approfondir en solitaire ses activités de chercheur et d’essayiste infatigable d’essais et opuscules d’histoire locale et nationale.

Il nous reçu d'abord au premier étage de sa villa, une maison de maître où il nous offrit café et rafraîchissements. Puis nous descendîmes au rez-de-chaussée dans son bureau où il était évident qu’il devait y passer le plus clair de son temps. Un bureau-bibliothèque encombré de livres, de journaux, de boites d’archives, de catalogues, de manuscrits, de pièces de collection, de photographies et d’objets divers…  Ce "laboratoire du savoir" donnait sur un jardin égayé de multiples pièces archéologiques en pierre dont il nous contait avec un sourire de tendre fierté comment il en avait trouvé les morceaux et remonté l'histoire....[Pour mémoire, il a été l'auteur en 1968 d'un livre intitulé: "Mostaganem & sa wilaya dans l'Histoire & la Pré-Histoire"]


C’est dans cet espace magique (fin de siècle 20!) que l’érudit m’apprit, au fil de la discussion, que Cheikh Betobdji était de la lignée d’un Sidi Lakhdar Benkhlouf , « un des sept oualis ou « gardiens mythiques »  de la ville et que sa poésie est bien sculptée ! »… Après un moment méditatif il ajoutait à notre intention : « Lakhdar Benkhlouf est le premier poète de Chi’r el melhoun algérien à avoir eu son œuvre imprimée et diffusée à Rabat en 1958 »…

En repartant de chez lui, le vieil homme tint à m’offrir deux de ses livres : « Annales Mostaganémoises 1952-1962. L’art au service de la patrie » (qu'il me dédicaça) et un autre sur l’Emir Abdelkader.





Rencontre avec Ghlamallah au centre-ville…


Si je ré-insiste, vingt ans après, sur cette traversée de la ville à pieds, c’est que la Mostaganem d’alors m’apparaissait avoir une échelle sympathiquement humaine. Ville portuaire, ville populaire et paisible, ville de plages et de poisson, ville où la ruralité de bon sens avait aussi ses allées et venues, elle était comme ouverte au ciel, à sa lumière, à l’espoir des belles et bonnes rencontres … Abderrahmane Mostefa qui en est natif n’y a jamais « circulé » qu’à pied. Tout au plus, parfois, en taxi pour une urgence… Qui aurait alors pu imaginer l’insupportable cacophonie automobile d’aujourd’hui ?... Et l’exiguïté d’une ville, ses boulevards, places et vieux marchés qui ne semblent au vu des foules browniennes ne plus bien savoir où sont ses points cardinaux…

[Juste avant d'écouter le récit de Ghlamallah lui-même, savoir que le petit magasin "Le Carré" où il me reçut est aujourd'hui fermé... Ce fut un éphémère lieu de rencontres des musiciens, mais aussi de beaucoup de jeunes...]








Ghlamallah, jouant de son instrument préféré


(2) [Savoir que né en 1960 à Mostaganem, Abdelkader Ghlamallah est enseignant de musique tant dans l’enseignement public qu’au Conservatoire de l’Association du Nadi El Hillal Ethaqafi dirigé par Moulay Benkrizi, « mon maître » dit Ghlamallah pour ce qui est de la musique andalouse.


L’inattendu, où l’arrivée du petit-fils du Cheikh…




Didi Mahieddine Betobdji, 
petit fils coté maternel du Cheikh Betobdji 
et ancien avocat à la cour de Mostaganem.


Le récit de Didi Mahieddine Betobdji.




Coucher du soleil sur le golfe de Mostaganem.
On voit sur la ligne d’horizon le nuage de fumée d’une des torchères des GNL du port gazier d’Arzew…
(photo Abderrahmane Djelfaoui)








mardi 9 juin 2020

Deux artistes pour décoloniser le plus grand musée du monde érigé à la gloire de la colonisation du Congo (Belge)?...




Grand Musée ? 

Oui, si l’on sait que cette « institution royale» de 122 ans d’âge, se déploie sur une aire d’une trentaine d’hectares ! (La surface au sol de la Tour Effel [d’un poids de 10 000 tonnes de fer d’Algérie] n’est que d’un hectare et demi….)


(photo : banner du Musée)



« Immense musée colonial» également si l’on rappelle qu’il abrite des millions d’objets ramenés du Congo, un territoire distant de 5779 kms de Bruxelles à vol d’oiseau:

soit 10 000 000 de spécimens d’animaux ;  250 000 échantillons minéraux ; 180 000 objets ethnographiques ; 57 165 échantillons de toutes sortes de bois ; 20 000 cartes ; 8 000 instruments de musique ; 350 fonds d’archives dont celles de l’explorateur et aventurier anglo-américain Henry Morton Stanley (agent d’affaires sous contrat au Congo non pour la Belgique mais pour le compte exclusif et personnel du roi Léopold 2, lequel Léopold léguera d’ailleurs par testament le Congo à la Belgique) [1]…


(photo: Jean Luc Flemal)

Ainsi la question de la décolonisation du musée n’est pas de pure forme , d’autant que de son originelle dénomination de « Palais des colonies » au 19 è siècle, il passa à « Musée du Congo belge » ( en1908 après la mort de Léopold 2)  pour en rester en l’état plus d’un demi-siècle pour se transformer en « Musée de l’Afrique centrale » (en 1960) puis, après une longue fermeture pour des transformations coûteuses en parallèle de débats politiques houleux,  se voir attribuer le nom de « AfricaMuseum » en 2018… Notables changements dus au mouvement planétaire des décolonisations elles-mêmes…

Toutefois, malgré des changements dans l’organisation du musée qui avait été au fil des décennies un réel « outil de propagande colonial », le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU jugea que le fond de ces transformations n’était pas suffisant…
Le musée fit alors à nouveau appel au peintre, sculpteur et enseignant d’art contemporain Aimé Mpane, du Congo, travaillant avec des galeries de New York, de Houston (Texas) et de Bruxelles ; un artiste qui avait entre autres reçu le Prix de la critique de la Fondation Jean Paul Blachère de DAK’ART à la Biennale de Dakar en 2006 et la chance de se voir ouvrir une page entière du New York Times

Aimé Mpane devant «deux de ses « Icones contemporaines », découpées, en 2012  (crédit : LACA)



L’artiste congolais fut invité à intervenir dans la rotonde du musée où se trouvent  élevées dans leurs niches 16 grandes statues d’inspiration coloniale. Ces statues ne pouvant pas être déplacées, l’artiste africain devait créer un projet pour leur faire « contrepoids »…


Aimé Mpane devant son œuvre « Le Congo Bourgeonnant »


La statue créée par Aimé Mpane juste « dessus » la couronne et armoiries du roi Léopold 2 incrustée au sol dans le marbre…


C’est à ce stade du travail que l’artiste congolais fait appel au peintre belge Jean Pierre Muller afin de pousser plus loin le travail critique sur la représentation « royale » de la colonisation.

Jean Pierre Muller (critique des mégalopoles urbaines et de la société de consommation) [2]est connu pour n’avoir cessé de croiser et fusionner les techniques du dessin, sérigraphie, interventions gestuelles ou mécaniques et collaborant même avec des musiciens (musicien lui-même) afin de permettre une participation  de sens plus directe du public à ses créations picturales…


Jean Pierre Muller : Au-dessus de Sao Paulo… [3]

Pour « court-circuiter » l’essentiel des effets grandiloquents, paternalistes, faussement mystiques et/ou racistes des 16 statues « indéplaçables » (« on ne peut changer le passé ») , Jean Pierre Muller et Aimé Mpane initient en tandem de nouvelles installations inédites, en surimposition et contrapunctiques, par voiles légers  et transparents tendant à remettre ces niches dans l’histoire globale du colonialisme et en permettre une lecture libérée, décapante… 




Ci dessous: "L'image d’un para-commando à Stanleyville en 1964 lors de l’écrasement des dernières rebellions des Congolais, alors que la Belgique intervenait militairement hors de tout mandat… » [4]






« … La superposition des deux images permet de créer un sens nouveau ». Jean Pierre Muller. [4]


Caricature d’époque tirée du magazine satyrique londonien PUNCH mettant en cause la barbarie du roi Léopold 2 (un serpent) par l’exploitation sans limite du caoutchouc au Congo qui fut la cause de la misère et de la disparition de populations entières de la forêt tropicale équatoriale au Congo…




[« les missions catholiques sont l'un des principaux piliers de l'entreprise coloniale. Représentant Dieu et la Belgique, le missionnaire a personnifié la supériorité spirituelle et raciale de l'occupant »]




[« La charité commence par soi-même. L'homme d’habit en toile était au sommet de la pyramide coloniale. Il contrôlait les âmes, dirigeait l'éducation, dictait la morale et condamnait la nudité, la sorcellerie et les rites. Tout ce dont il avait besoin pour porter au loin la Parole de Dieu était de se laisser porter soi-même »]


Le tandem Jean Pierre Muller – Aimé Mpane


(toutes les photographies de ce travail de tandem est signé : Maria Kisztina Nagy


C’est là, de la part de ces deux artistes contemporains un magistral coup d’essai, même si leur action est limitée à une seule salle du Musée…   Une action concertée, finement préparée et exécutée qui comme le disait Jean Pierre Muller dans une émission radio : « pour opposer le souple au dur, opposer la transparence à la dureté et à la brutalité des images existantes… ». [4] Une installation qui est une géniale restauration moderne et humaniste du regard, du sens de la solidarité et de la mémoire…. L’exposition s’intitulant d’ailleurs RE/STAURE

Elle me rappelle un passage du grand poète martiniquais Edouard Glissant qui, à propos des esclaves d’Afrique mis en cales vers l’Amérique, écrivait, de concert avec l’écrivain Patrick Chamoiseau en 2009 :
« Ce qui reste de ces anciens transbordés, ce limon des abysses, c’est tous les mondes anciens qui ont été broyés jusqu’à donner vrai lieu à une région nouvelle. Un monde qui avait laminé l’Afrique.  Les Afriques ont engrossés des mondes au loin. Cela manifeste et nous fait comprendre le Tout-monde, donné en tous, valable pour tous, multiple dans sa totalité, qui se fonde sur dette rumeur des abysses. Or la rumeur a quitté les fonds » [5]…





Abderrahmane Djelfaoui
Ain Naadja- Alger






Notes :
[1] sur la colonisation du Congo par Léopold 2, lire le best-seller très documenté « Les fantômes du roi Léopold. Un holocauste oublié  », écrit par le journaliste américain Adam Hochschild et paru chez Belfond, Paris, 1998.


[2]Voir son ouvrage « Sagacity », 1997, présenté à Alger en 1999 lors d’une de ses expositions de peintures au Palais de la Culture.
[3] voir le compte Facebook de l’artiste : @jeanpierremuller7x7
[5] « L’INTRETABLE BEAUTE DU MONDE. Adresse à Barack Obama ». Galaade éditions, 2009, Paris