mardi 10 janvier 2017

« Algérie », a été peint par Issiakhem en France en 1960 à l’âge de 30 ans….

« Algérie » (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Dimanche 8 janvier 2017, à 16 heures 30, dans une salle haute au Musée Public National des Beaux Arts d’Alger, a lieu la cérémonie de remise officielle de l’œuvre de M’Hamed Issiakhem (« Algérie », sous verre) rapatriée de France.
L’assistance composée d’hommes et de femmes de culture s’étonne, murmure, émet nombre de remarques de détails (tant ce tableau semble inconnu) quand quelques uns se demandent sur quel support a été réalisée cette peinture et si c’est un « un collage ? »…
Les journalistes eux écrivent et photographient avec leurs smartphones ; les équipent télé  filment…
Au premier rang des invités : M.Azzedine Mihoubi, Ministre de la culture ; mesdames Chantal Janson-Jabeur et Anissa Bouayed, respectivement Présidente et Vice Présidente de l’association « Art et mémoire au Maghreb », venues de France avec le tableau de la donation Jacques Arnault ;  également Benamar Mediene l’ami et historiographe de M’hamed Issiakhem et de Kateb Yacine ainsi que Madame Dalila Orfali la Directrice du Musée.


UNE TOILE ET DES MARQUEURS DE L’HISTOIRE…..

« à Jacques Arnault », signé par M. Issiakhem (photo Abderrahmane Djelfaoui)

En 1960, Jacques Arnault et M’Hamed Issiakhem ont pratiquement le même âge, 32 ans, lorsqu’ils se rencontrent à Paris et se lient d’amitié.
« J’ai connu M’hamed Issiakhem (témoignait Jacques Arnault Le 19 mars 2007) en France, quand il était dessinateur. Ce tableau représente une femme et ses deux enfants. Le père n’est pas présent parce qu’il est parti en guerre, le peintre le peint d’une main, parce qu’il a perdu son bras à l’âge de 15 ans dans l’explosion d’une grenade… Il y a un morceau de journal sur le coté, où il y a écrit un article sur la guerre d’Algérie… » A  signaler justement qu’à cette période le père et le frère de M’hamed Issiakhem sont combattants au maquis.

En pleine guerre d’Algérie Jacques Arnault, qui avait subi les affres des camps de concentration nazis et  était militant politique du PC  publiait aux « Editions sociales » en 1958 un livre politique fort intitulé « Le procès du colonialisme » ;  un livre que possédait feu mon père et qui allait passer de sa bibliothèque à la mienne….
Le tableau exposé au Musée Public National des Beau Arts

Madame Anissa Bouayad, Vice présidente de l’association « Art et mémoire au Maghreb », sise à Ivry sur Seine, qui accompagne le tableau de Paris à Alger, souligne et commente  l’essence du tableau « Algérie ».
Madame Anissa Bouayad lors de son intervention
au nom de « Art et mémoire au Maghreb »
(photo Abderrahmane Djelfaoui)

« Par des moyens esthétiques, dit-elle,  qui allient solide composition classique et matériaux contemporains vulnérables comme les coupures de journaux, l’artiste nous fait ressentir par ses tensions extrêmes qu’au-delà de la souffrance indicible se manifeste la volonté de résistance de tout un peuple incarné ici dans cette femme et dans son enfant qu’elle protège de sa main. […] Seuls quelques signes incrustés servent de marqueurs et de datation. Un article sur le Manifeste des 121 (octobre 1960), le mot ‘mourir’, le titre ‘l’humanité’ détourné ici, pour signifier au-delà du titre ce qui est en jeu.
« Autre marqueur, qui est plus qu’un détail, au centre géométrique du tableau, ce petit galon de tissu collé reprend les couleurs du drapeau algérien, sans emphase, sans insistance mais il est là, pour être vu à cette place centrale »

« LA GRACE DU DON » 


Revenant enfin sur l’acte du donateur, elle commente que « ‘La grâce du don’ signifiait pour Jacques Arnault, vouloir sortir de l’échange marchand agressif et inégal qui fonde notre système socio économique actuel et son cortège d’injustices dans tous les domaines y compris la culture ! […] Car il trouve plus juste que d’autres, plus nombreux et plus concernés, profitent à leur tour de l’objet aimé dont il se sépare».
Madame Bouayad poursuit et précise que Jacques Arnault, au moment de sa rencontre avec Issiakhem, est rédacteur en chef de la revue « La nouvelle critique » et qu’il « prépara un numéro spécial sur la culture algérienne  en pleine guerre coloniale. Le numéro sorti en 1960 avec un brillant aperçu des lettres algériennes, de Kateb Yacine à Assia Djebar. Pour les arts plastiques c’est Issiakhem lui-même qui contribua à ce numéro. C’est en le préparant que les relations entre les deux hommes s’approfondirent. C’est dans cet élan créateur qu’Issiahkem offrit l’œuvre ‘Algérie’ à son ami Jacques Arnault ».


J’apprendrais d’ailleurs moi-même un peu plus tard de Djaafar Inal (ami d’Issiakhem et collectionneur de son œuvre) que Jacques Arnault était venu en Algérie juste après l’indépendance y enseigner la philosophie dans la banlieue d’Alger ; « il en profitait, dit-il, pour passer de temps à autre saluer l’équipe d’Alger républicain et donner un coup de main »…. 


 Dessin de M’hamed Issiakhem pour la Une de Alger républicain du 19 mars 1963



Benamar Mediene, professeur des universités, essayiste,
ami et biographe du peintre M’hamed Issiakhem,
expliquant dans une courte intervention lors de cette cérémonie
ce que fut l’audace de l’artiste à chaque étape de sa vie
depuis ses premiers dessins d’enfants à l’école primaire,
sa première exposition dans l’Algérie coloniale avec un autoportrait,
ses brillantes études en France
et la manière dont il s’imbiba de façon créatrice
des leçons esthétiques de maitres espagnols tels le Gréco et Goya….



M’hamed Issiakhem



M. Azzedine Mihoubi, Ministre de la culture lors de son discours de clôture
de cette cérémonie officielle de remise de l’œuvre de M’hamed Issiakhem.
Remerciements au donateur et à l’association « Art et mémoire au Maghreb » ;
reprise de l’itinéraire de l’artiste pour souligner son profond apport
à la culture artistique moderne en Algérie ;
annonce d’ouverture prochaine, après celle récente du Mamo d’Oran,
de nouveaux musées et salles d’exposition
aux artistes à travers le territoire national 
mais également la préoccupation des pouvoirs publics
à s’atteler à la mise en place d’un véritable marché de l’art dans le pays.



Abderrahmane Djelfaoui

mardi 3 janvier 2017

IMZAD de Djahida Houadef

Doyennes, peinture digitale, 2016

En septembre 2016 Djahida Houadef me demandait un texte que, me disait-elle, « je vais utiliser dans un dépliant pour un Salon International à Paris si on arrive à trouver un sponsor. »


Boostée par la jeune agence algérienne iFRIKYA ROOTS, Djahida a bellement exposé au Carré du temple à Paris.

Ici mettant en place les éléments de son expo, avant l’ouverture de la manifestation 
(photo iFRIKYA ROOTS)

Couverture du dépliant

Djahida Houadef :
poétesse des lignes et sons d’éternité

Les titres bellement évocateurs de ses expos depuis plus de  deux décennies : Casbadjiates (Algéroises), Cassassettes (Conteuses),  Chadjara» (Arbre), N’gaoussiates (Femmes ressources de son pays d’enfance), Offrande au pays du Cèdre jusqu’aux digitales d’Imzad (Femmes nuit de l’Ahaggar) montrent que féminité et nature sobre et aimante sont au cœur de la vie de Djahida Hoiuadef, jeune fille et plasticienne  mûre de l’Algérie indépendante…. Dans toutes ses communications: «les femmes sont toujours présentes dans mon vécu», dit-elle.  Depuis les pentes d’antique montagne chaouie à N’Gaouss où elle n’a cessé ni cessera de vivre enfant dans les vergers de son grand père : « animaux, verdure, arbres, fleurs étaient la couverture panoramique de cette terre.»  Un panoramique auquel il faut ajouter les intimités du ciel, les parfums de la terre, les fleurs, les papillons, les oiseaux, les petits cours d'eau et leur musique…  «  Il m’est impossible de ne pas utiliser toutes les teintes naturelles, ces tons spécifiques à l’Algérie qui est un pays de lumières. D’ailleurs, l’environnement dans toute sa diversité définit la présence Divine et lorsque l’individu se rapproche de cette biodiversité, il éprouve un apaisement. » Aussi  en lieu et place de « carrière » ou « d’itinéraire », parlons plutôt de potentiel vif, toujours aussi joyeux et rayonnant que durant sa vive enfance. Un potentiel inentamé de courage et d’espérances malgré les difficultés et avanies des conditions de création que Djahida Houadef partage avec la majorité des artistes du pays d’Algérie. « Peindre me protège du mal » est son fier sourire en écho qui nous est offert.

Abderrahmane Djelfaoui

Angles cachés, peinture digitale, 2014

Ce que nous murmure Djahida

Imzad : n’est pas seulement un nom mais  un de ces pays lointains où la lune balance sur des faux du ciel  bleu. Un de ces pays qui n’a pas totalement effacé  le bariolé de son carnaval  ancestral à la perle d’une lune de pierre ponce.
Un de ces pays d’en nous aux musiques envoutantes, dont on ne peut cependant  pas voir les instruments dans la nuit de leurs danses.  Danses de femmes, bleues et noires aux regards d’étoiles. Généreuses. Acérées. Qui captent les papillons eux-mêmes les élancer de  leur rythme et souffle réguliers au ras des dunes…
Tant (elles le savent ces gardiennes d’Imzad)  que la nuit est à l’opposé du rêve de leurs jours. Tant il n’y a d’autre chaleur que la mélopée aux doigts des longues attentes ; mélopée savante à traire le souvenir. A filer le crin pour l’amant revenant des longues traversées; ce guerrier impassible des déserts, de tous les déserts à qui on offre le plus généreux chant pour son glaive de héros…
Imzad…
Réelle ou fausse seigneurie de la vie ?  Réelle ou fausse transfiguration par l’archet de toutes les nuits au ras d’herbes sèches qui n’arrêteront peut être pas, d’ici un siècle encore, de défier les vents solaires. Herbes et femmes unies ; en simples dignités de poussière et pourtant déesses lointaines de ce monde d’errements…

Abderrahmane Djelfaoui

Imzad, peinture digitale, 2014



Chuchotements poétiques, peinture digitale, 2016

Djahida Houadef et son public, Paris (photo iFRIKYA ROOTS)


vendredi 30 décembre 2016

Féminité / Dame nature Une toile de Chafia Loudjici

Huile sur toile, 50 X 60 cm, 2016

Au premier regard on pourrait croire que ce  « dessin » fait référence à une marionnette, mais… à bien l’observer… pas du tout à cause de ce regard si clair de joie et de passion intérieure. Passion vive, éveillée, comme en alerte….
Et la jeune artiste (photographe par ailleurs) confirme : « c’est  la mère nature qui malgré toute sa souffrance sait protéger son enfant et son existence »…
Mais le sentiment reste bipolaire, contradictoire tant certains atouts de cette Dame semblent durs : sa chevelure de bois d’hiver sans feuille, acéré telles des épines… Et le coté plutôt osseux (un rien difforme) des épaules, de son cou très étiré et de sa robe évasée à la taille…

Ce que contrebalance harmonieusement des yeux bleutés et clairs, des lèvres amorçant le sourire dans une atmosphère douce vert émeraude ainsi que des paumes de mains protectrices… 



Oui, il y a du charme, de la sympathie, de la force tranquille et décidée dans cette Dame venue on ne sait d’où….


Au final, on peut sincèrement dire : la Nature nous sauvera et sauvera le Genre humain.


Abderrahmane Djelfaoui

Fin d’année, fin dattier

Marchant dans nos villes, regarde-t-on suffisamment bien autour de soi, ou juste au-dessus de nos propres cils ?...

Convaincus que nous vivons un monde plus que disgracieux, nous allons souvent enfouis dans nos imaginaires malmenés, hachés, sourds, macérés…

Imaginaires sous pression et manquant trop de la vastitude du ciel et ses lumières, ses éclats doux, ses ailes de pigeons, ses passages d’avions à très haute altitude traçant des lignes de rêve par delà les feuillages des boulevards…

C’est ainsi qu’en ce dernier vendredi de l’année, 30 décembre, je faisais une petite marche dans Ain Naadja, banlieue sud d’Alger, pensant à retravailler un de mes recueils de poésie quand….

L’humble majesté de l’arbre vu du trottoir….


Quand j’ai levé le regard sous un des palmiers qui borde l’avenue… Des palmiers, il en a été planté des milliers ces dernières années, mais celui-là, différent, est un palmier portant généreusement ses fruits. Un palmier dattier….

Quelques riverains observent, s’étonnent et se demandent quelle variété de dattes cela peut-il être….

Au moins deux quintaux de dattes….

Simple réalité de la vie ? Ou petit miracle lumineux de fin d’année ?..
 Les deux, plus une petite douceur et générosité pour l’année à venir…


Abderrahmane Djelfaoui

vendredi 23 décembre 2016

Mohammed Khadda : une « flèche » de langue(s) et traduction(s)

Bel hommage (ô combien mérité) ce jeudi 22 décembre qui, par le vernissage de « ACTUELLES PARTITIONS POUR TOUS JOURS », marque la rétrospective qu’organise le Musée National des  Beaux-Arts d’Alger à l’occasion du 25ème anniversaire du décès de l’artiste Mohammed Khadda.

Ce sont des dizaines, sinon des centaines d’œuvres multiformes (peintures à l’huile, aquarelles, gravures, affiches,  tout comme nombre de couvertures d’ouvrages, dessins ou outils de travail sous vitrines), toutes œuvres d’une vie créatrice tendue qui sont ainsi mises à la disposition des publics en cette fin d’année dans les salles et galeries du musée du Hamma.

Un siècle de retrouvailles à la salle des bronzes du musée.

Parmi toutes ces œuvres, une a fortement retenue mon attention ; une aquarelle, - un art dans lequel Mohammed Khadda  a particulièrement excellé.  Datant de 1987 son titre est toute une projection poétique : « ENVOL SUR ROCHE », en arabe : « tayrâne 3alâ sakhra »… Tout en l’observant, un connaisseur du Musée en déchiffra pour moi de droite à gauche ses ailes-lettres tracées noires sur rose : « es-sehm », me dit-il, « la flèche »…

                                                                   (Photo : Abderrahmane Djelfaoui)

Hasard ?... A une enjambée de là je rencontrais Inam Bioud et Khawla Taleb Ibrahimi, deux amies ; l’une poétesse et directrice de l’Institut arabe de traduction, l’autre enseignante universitaire et essayiste, toutes deux grandes praticiennes des langues…


L’évocation entre nous de l’ami Mohammed Khadda (Mohammed avec deux m, comme le soulignait Habib Tengour, écrivain, qui avait été vertement rabroué par l’artiste de son vivant pour n’avoir pas respecté la chedda), nous mena a mettre en lumière l’autre évènement de cette exposition à savoir la traduction à l’arabe faite pour la première fois d’un écrit de Mohammed Khadda :« éléments pour un art nouveau ». Ce célèbre ouvrage en français avait été édité en 1972 par l’Unap  et imprimé sur les presses de la SNED (atelier Zabana où travaillait l’artiste lui-même). Prix de vente 6 DA…
La notice de quatrième de couverture spécifiant que « cette plaquette constitue le tome I de la collection ‘recherches Esthétiques’ que se propose de publier l’Union Nationale des Arts Plastique » (union dont Khadda avait été un des fondateurs).

Mon exemplaire du siècle passé et….

… sa table des matières …


J’avais déjà discuté à ce sujet avec Madame Orfali, la Conservatrice du Musée National des Beaux-Arts, lui demandant comment cette idée de traduction d’un livre de Khadda était venue plus d’un quart de siècle après sa parution ?
« Parce que le Musée à énormément d’ateliers d’enfants, de jeunes adultes, etc, qui sont parfois totalement hermétiques à ce qu’ils ont autour d’eux parce que toutes les sources documentaires sont en langue française. Nous sentons bien le blocage ; nous qui travaillons dans le Musée nous nous rendons compte que tout ce qui est mis à disposition en langue française n’est plus accessible pour la jeunesse. Ce patrimoine restant dans un cercle très élitiste, ce qui est dommage, il était donc impératif que ces textes fondateurs de l’art algérien soient mis à la disposition des jeunes publics et ne soient plus occultés… »


Madame Orfali présentant un exemplaire de la toute nouvelle traduction de Khadda en arabe


Aussi l’occasion était belle, rencontrant Inam Bioud à cette exposition, de lui demander plus d’éclaircissements quant à cette traduction toute neuve…


Inam Bioud devant le tableau « Talisman rouge », une huile sur toile de 1969

« J’ai connu Khadda dans les années 78/79, me dit-elle, avec un groupe d’amis dont Rachid Boudjedra et bien d’autres… Mais traduire son livre édité il y a trente et plus, c’est en fait traduire un texte d’actualité. Le traduisant, j’avais l’impression forte que Khadda parlait d’Eléments pour un art nouveau d’aujourd’hui, en 2016 !... L’artiste était en avance. Il avait une vision qui se projetait loin dans l’avenir… C’est aussi l’avis de ma fille qui a lu ce livre en français… On n’a pas du tout l’impression qu’il date de plusieurs décennies déjà… »

Couverture de la revue EUROPE réalisée par Khadda en 1976

Et Inam Bioud de poursuivre : « Cela a été aisé de le traduire du français à l’arabe, parce que Khadda utilise le mot qu’il faut à la place qu’il faut. C’est vraiment un plaisir de clarté et de concision… Je l’ai fait presque d’un trait… Et en travaillant c’est comme si Khadda ressuscitait devant moi. Je l’entendais dire ses phrases, les prononcer…Il n’y a vraiment pas eu problème, tant les idées de Khadda sont claires. Je pense que ce sont les gens qui n’ont pas de suite dans les idées qui sont difficiles à traduire. Le traducteur doit réfléchir à leur place… A mon avis, chaque écrivain qui écrit devrait penser qu’il sera un jour ou l’autre traduit et donc penser son écriture de façon la plus maniable, en allant à l’essentiel sans jamais perdre de vue l’idée centrale… Avec Khadda il n’y a pas eu de difficulté, il fallait seulement trouver la manière de dire. Je crois qu’écrire sur un artiste c’est une manière de dire ce dont il est capable. A ce titre, pour moi l’émotion doit primer. De là découle la beauté…. »




Abderrahmane Djelfaoui


dimanche 18 décembre 2016

TIZI OUZOU – ALGER : JACQUES FOURNIER RACONTE MOHAND TAZROUT

… J’ai été invité à venir à Tizi Ouzou puis à Alger pour parler d’un livre publié sous ma direction qui vient juste de paraitre : « Mohand Tazrout. La vie et l’œuvre d’un intellectuel algérien ». Dans ce livre collectif ma part a été de décrire Mohand Tazrout tel que je l’ai connu comme mon beau père…
Pour comprendre cette relation, je dois dire que mon rapport à l’Algérie remonte à mon enfance passée dans le Dahra à Sidi Ali (ex Cassaigne, où mon père était médecin de campagne) et dans l’ouest algérien. Il faut aussi dire que lorsque j’ai commencé mes études supérieures en France à sciences po en 1947 j’ai rencontré là Jacqueline Tazrout qui était la fille de Mohand Tazrout, homme que j’ai bien connu ; enfin au fait que je me suis vivement intéressé  au conflit qui se déroulait dés 1954 sur le sol algérien. Si je suis parti très tôt d’Algérie, l’Algérie m’aura très vite rattrapée ! J’ai ainsi une relation personnelle forte avec tous ces thèmes …

Depuis 2000 je suis revenu plus souvent en Algérie où j’ai des amis, et j’ai été surpris de constater qu’en Algérie on s’intéressait à Mohand Tazrout (mort en 1973) lequel de son vivant avait été peu connu mais qui est maintenant redécouvert avec même la réédition de certains de ses livres. J’ai appris que des articles (de Kaddour M’Hamssadji) et des conférences (de Slimane Benaziez) ont été réalisés à son sujet. Des récits également ont été faits sur son existence dont certains sont d’ailleurs parfois fantaisistes selon lesquels, après avoir été institutuer à Teniet El Had il serait parti à 20 ans faire un voyage autour du monde, en Egypte, puis en Iran où il aurait appris le persan, en Russie juste avant la révolution soviétique où il aurait apprit le russe, et serait même allé en Chine pour ne revenir en Europe qu’en 1917…  On n’avait jamais entendu parler de ces choses là dans la famille ; il s’était d’ailleurs engagé en tant que tirailleur algérien dés le début de la guerre en 1914 et blessé et fait prisonnier pendant deux ans, jusqu’en 1916, au camp de Sussen où les allemands mettaient les prisonniers en provenance d’Afrique du Nord où ils essayaient par la propagande de les convaincre qu’ils étaient les amis des Arabes et des Turcs.... Il a d’ailleurs été naturalisé français par un  décret du 1er juin 1914 qui lui a donné le statut personnel français…
C’est pour ces raisons établies par des archives que je me suis intéressé à connaitre de manière plus profonde et précise la personnalité de mon beau père.
C’est ainsi qu’avec d’autres personnes qui ont travaillé sur Tazrout, d’une manière extrêmement sérieuse et documentée en France comme en Algérie, nous avons élaboré un livre de plusieurs regards croisés sur lui.



Mon regard d’abord, qui est celui de son gendre, suit de prés son existence et tient compte à partir des discussions que j’ai eues avec lui de l’évolution de ses positions sur les rapports entre la France et l’Algérie au fil des grands évènements de l’histoire.
Le deuxième regard est celui d’une chercheuse malheureusement disparue aujourd’hui, Nedjma Abdelfattah Lalmi, qui a fait un article complet et extrêmement documenté que nous reprenons dans ce livre sur ses activités de germaniste ; Mohand Tazrout s’était effectivement spécialisé dans la langue allemande, il est allé jusqu’à la licence, il a présenté l’agrégation et est devenu professeur d’allemand et spécialiste des études germaniques en France. Il a traduit le philosophe allemand Oswald Spengler (1880-1936) en français, une traduction qui reste une référence jusqu'à aujourd’hui. Il rencontrera même Spengler pour lui demander des éclaircissements sur certains passages obscurs de son livre pour mieux le traduire. Tazrout a été dans le même temps un grand spécialiste de la sociologie allemande dans les années1920-1930 et a écrit de nombreux articles dans la Revue Internationale de Sociologie

Spengler, auteur de « Le Déclin de l’Occident »


Puis il y a une troisième approche qui est celle d’un historien algérien, Sadek Sellam qui est allé chercher dans les archives, a réédité certains de ses  livres comme « L’Histoire politique de l’Afrique du Nord » aux éditions Alem El Afkar, Alger, en 2012 et « L’Algérie de demain », en s’intéressant à son évolution politique sur le conflit algérien. Enfin le dernier regard est celui d’Idir Tazrout, un des lointains descendants de Mohand qui est journaliste et qui a participé à l’organisation il y a deux ans d’une journée consacrée à Mohand Tazrout à la Bibliothèque nationale d’Alger ainsi qu’à la confection d’un film documentaire de court métrage sur cet intellectuel qui a commencé à se faire connaitre entre les deux guerres mondiales.


 Affiche de la rencontre d’avril 2015 à la Bibliothèque nationale d’Alger

C’est à partir de ces regards croisés et à partir de l’exhumation d’archives importantes que nous avons réalisé ce livre de prés de 300 pages qui apporte des éléments nouveaux permettant de lever un bon nombre d’incertitudes qui existaient sur le parcours de vie de Tazrout.
Autour de ce livre, j’ai donc fait une conférence à la maison de la culture de Tizi Ouzou le mardi 29 novembre et nous avons profité de cette occasion pour, la veille, faire avec mes amis universitaires de Tizi Ouzou et avec Idir Tazrout une excursion jusqu’au village très escarpé de Mohand Tazrout, son village natal qui s’appelle Tazrout, situé dans la commune des Agrhribs où il y a encore sa maison en ruine, mais pour laquelle il y a maintenant un projet de réhabilitation et de rénovation dans le cadre du patrimoine.
Toute la famille et descendance des Tazrout est là dans ce village de montagne, chacun avec sa maison. On sent que la terre joue un rôle essentiel dans la culture de ce pays.

Mohand Tazrout avec sa chéchia rouge sur la tète en 1953


J’ai aussi pu voir l’école où Mohand Tazrout avait été formé par deux instituteurs français auxquels il était très attaché, les époux Janin, cela parallèlement au fait que le père de Mohand lui avait dispensé un solide enseignement du Coran. Je me suis rendu compte qu’il fallait une bonne demie de marche entre la maison et l’école, un parcours que nous avons fait à notre tour dans les pas de l’enfant que fut Mohand Tazrout…
Nous avons été reçus par le maire des Aghribs qui s’intéresse aussi à l’évènement. C’était pour moi une journée sympathique et fantastique ! D’ailleurs plusieurs de ces personnes que nous avions rencontrées dans ce village de montagne sont descendus le lendemain matin en ville pour assister à ma conférence à la Maison de la culture de Tizi Ouzou…

La longue maturation d’une Algérie retrouvée…

Pour moi la connaissance du parcours de vie et parcours intellectuel de Mohand  Tazrout s’est faite par étapes. Arrivant à la retraite et me réinvestissant sur la question algérienne j’ai d’abord écrit un livre de souvenirs, un livre autobiographique qui s’intitule « Itinéraire d’un fonctionnaire engagé »  publié chez Dalloz en 2008 où je parle de mon enfance algérienne et où j’évoque déjà en deux ou trois pages le personnage de Tazrout.
Un peu plus tard, je me suis investit davantage avec le voyage que nous avons fait ensemble comme tu t’en souviens dans l’ouest algérien, avec un nouveau livre où je reprends et j’approfondis mes souvenirs de l’Algérie tout en portant un jugement sur son évolution et sur sa situation actuelle. Ce livre paru en 2014 s’intitule « L’Algérie retrouvée » publié chez Bouchène à Paris et Médias Plus à Constantine.


*

[J’écrivais moi-même sur ce livre il y a prés de deux ans dans le quotidien reporters: « Cet  ouvrage est écrit  par un auteur français de haute formation, rigoureux, intègre et décontracté. Jacques Fournier, d’obédience socialiste aura été au long de sa carrière ancien membre du Conseil d’Etat et Président de deux entreprises publiques : Gaz de France et la SNCF… 
L’auteur nous apporte en huit chapitres un éclairage inattendu sur nombre d’aspects méconnus de la colonisation terrienne dans le constantinois (à l’époque de ses grands parents maternels portant le nom allemand  de Messerschmitt) ; sur la région pauvre et rebelle du Dahra où il a passé son enfance; sur la mise en perspective d’autres faits vécus à l’âge adulte lors de la guerre d’Algérie, mais également une réflexion de première main sur l’expérience de décolonisation dans l’autre grand pays du Maghreb qu’est le Maroc des années 50/60… 
« … Au cœur du livre, notamment entre les pages 75 et 87, nous apprenons qu’au fil de l’avancée de sa carrière dans la haute administration française durant les années 50/60, Jacques Fournier aura « traversé » à de nombreuses et fugitives reprises une Algérie où il a pourtant vécu dix ans de sa vie sans la connaitre.  Il y revient en tout cas avec une vision et des préoccupations imposées par le mouvement réel de l’histoire qui sont à l’opposé des préoccupations aveugles de ceux que l’on nomme « les pieds-noirs » .
« Et de souligner sereinement (page 103) : « Je retrouve en Palestine contemporaine, dans un contexte certes différent mais avec les mêmes données de base, toutes les formes revêtues dans le passé par la présence française en Afrique du Nord ».
Avec l’aide de l’ami cinéaste Mostefa Abderrahmane de Mostaganem, j’accompagnais moi-même le 7 mai 2005 Jacques Fournier à Sidi Ali dans ses pathétiques retrouvailles  d’un village d’enfance où le hasard lui fait d’abord rencontrer le paysan Belhamiti qui fut soigné par son père soixante ans auparavant ! Chaleureuse empoignade. Les deux hommes d’âge vénérable bavardent au bord du champ, bord de la route… Puis Jacques Fournier demande l’homme du pays ce qu’il a fait « après »…. Et l’autre de répondre, fièrement : « Mon université fut le PPA [le Parti du Peuple Algérien]»…. Belhamiti est aujourd’hui le doyen des moudjahidine dans le Dahra… ]

Jacques Fournier avec le moudjahed Belhamiti à Sidi Ali (ex Cassaigne) mai 2005


« … Le Dahra, écrit-il page22, est une région montagneuse, relativement isolée, dont on ne parle que rarement, même aujourd’hui.  Elle a, surtout dans sa partie est,  au-delà de Cassaigne, vers les agglomérations qui s’appelaient alors Renault et Orléasnville, connu beaucoup de violences pendant la conquête.  Je ne l’ai appris que bien plus tard, par des lectures.  C’est dans le Dahra qu’ont eu lieu dans les années 1840 les « enfumades », massacres organisés de combattants et de leurs familles réfugiées dans des grottes…. Mais je n’en ai jamais entendu parler ni dans mes cours d’histoire ni ailleurs. Pas plus que je ne connaissais le nom de Sidi Ali, qu’a retrouvé maintenant Cassaigne. Il est probable que ce nom était présent dans la mémoire locale, mais je ne l’ai jamais entendu prononcer avant 1962.
« Est-ce un hasard, si parmi les attentats qui ont marqué au 1er novembre 1954, le début de la guerre d’Algérie, il y en a eu un à Cassaigne, au bordj, dans le haut du village, là où se trouvaient réunis les trois symboles de la colonisation : l’église, l’école et (c’est elle qui a été attaquée) la gendarmerie ? »]


*

Après ce livre donc, et rencontrant en Algérie même ceux qui travaillaient de leur coté sur Mohand Tazrout, j’ai pris avec eux des contacts et nous avons décidé de faire ce dernier ouvrage collectif. Cela a d’abord commencé par la réédition des écrits de la dernière période où Mohand Tazrout prenait position sur le conflit algérien, notamment un livre qui s’appelle « L’Algérie de demain » ; un livre que j’ai fourni moi-même parce qu’il n’existe presque plus nulle part et qu’il m’avait dédicacé et où il décrit comment il voit l’avenir de l’Algérie. Un livre qu’il avait publié en 1960-61, à un moment où l’indépendance n’était pas acquise, livre écrit sous un pseudonyme de Moutawakkil. Nous avons réédité ce livre en France début 2016 avec une petite préface que j’ai rédigé et une introduction de Sadek Sellam.


Un livre dont l’ouverture, le prologue intitulé Fatihat est tout un programme puisque Tazrout y écrit et affirme…
Algérien
Qui n’est rien,
Tu n’es pas un vaurien,
Je veux que tu sois demain
Le maître et non le vilain
De ton corps, de ta main,
De ton esprit altier,
De ton âme en entier,
Si tu sais défier
Les tortures des juges,
Les pièges des transfuges,
Les ruses sataniques de Gallus,
Les fraternisations de Massus.
Ils ne peuvent rien contre toi,
Ne peuvent rien contre la loi
Du peuple fier qui seul est roi,
Peuple oranais, peuple algérois,
Et peuple du constantinois.
Amen !

Comme une étrange ressemblance physique avec Messali El Hadj


Des livres que nous espérons être très bientôt disponibles en Algérie et pouvoir être ainsi entre les mains entre les mains de toutes celles et ceux qui réfléchissent, méditent, s’inspirent et créent eux-mêmes  à partir des corpus et des questions complexes de notre patrimoine immatériel

Propos recueillis par Abderrahmane Djelfaoui

Soirée ADPE

Jacques Fournier a été, mardi 29 novembre en soirée, l’invité de l’Association pour le Développement et la Promotion de l’Entreprise (ADPE) à Alger où l’auteur a exposé avec une exceptionnelle clarté les principaux aspects de son nouvel ouvrage sur Mohand Tazrout ainsi que de ses souvenirs avec la famille de son beau père. 


Jacques Fournier a dédicacé un exemplaire de son ouvrage « Mohand Tazrout, la vie et l’œuvre d’un intellectuel algérien » à l’ADPE le remettant aux mains de son vice Président Daoud Krimat.

(Photo Abderrahmane Djelfaoui)


Photo Abderrahmane Djelfaoui

Dans une seconde partie de la soirée, les souvenirs sur l’Algérie aidant, des échanges multiformes et riches ont eu lieu sur l’évolution de la situation actuelle de l’Algérie en tant que nation ainsi que de ses rapports nécessaires, difficiles et contradictoires, avec la France. A ce sujet nombre de questions aigues ont été abordées entre autres par deux experts pétroliers Mourad Preure et Hamid Krimat sans faux fuyant dans la sérénité et la bonne écoute. Jacques Fournier a dans ce contexte évoqué ses souvenirs de manager en tant qu’ancien Président de Gaz de France et de la SNCF.
A l’issue de cette discussion un méchoui était offert et partagé  en toute convivialité et bonne humeur.




Abderrahmane Djelfaoui